Publicité
A la recherche du temps perdu
● Dans quel état d?esprit accepte-t-on de devenir directeur d?une institution sans cesse sous les projecteurs de l?actualité et objet de tant d?attentes ?
D?abord dans un désir de grande sobriété. Il y a des gens qui trouvent que c?est un challenge. Mais moi je ne le vois pas sous cet angle. Je vois simplement qu?il y a un travail à faire et que ce travail comporte des objectifs à atteindre et que celui qui accepte ce travail doit atteindre les objectifs. Comme vous voyez, je le vois de manière assez simple. Il y a à mettre en place un système qui fasse que la loi prévue puisse être appliquée. Vous savez, j?ai été moi-même exposé au travail de l?Icac. Quand j?étais magistrat, j?ai rendu des jugements en cour qui allaient à l?encontre de ce que demandait l?Icac. Pour revenir à votre question, je ne prends pas cela comme un challenge mais comme un travail où je pense pouvoir apporter quelque chose de positif. Mais c?est vrai qu?il n?y a pas eu beaucoup de gens qui se sont mis en avant pour prendre la succession de cet organisme.
● Vous le sentez comme une ?mission? à accomplir ?
En tant que citoyen mauricien je pense qu?il est important que ce travail soit fait. Que la loi soit appliquée. En tant qu?ancien magistrat, j?ai eu vraiment l?occasion de voir passer devant moi des gens de toutes les couches de la population et je connais leur attente en matière de justice. Dans cette optique oui, c?est peut-être une mission.
● Quelles sont ces attentes selon l?ancien magistrat que vous êtes?
Le citoyen, et c?est compréhensible, juge tout cela avec son humeur et n?est pas réellement bien informé sur l?application de la loi. Et c?est vraiment quelque chose auquel il faut s?attaquer. Le citoyen ne connaît pas bien les procédures judiciaires et la loi. Et son jugement s?en trouve influencé.
● Pensez-vous qu?il faille bien connaître la loi pour être exaspéré quand on passe des heures en cour et que des cas durent plus d?une décennie ?
C?est une fausse perception de dire, si c?est cela que vous voulez faire ressortir, que les magistrats arrivent en retard en cour. Ce problème a été réglé. Les magistrats viennent en cour à 10 heures mais sont là depuis 9 heures et règlent les affaires qui doivent être prises en chambre.
● Vous placez votre arrivée et votre travail sous le signe de la sobriété et il y a quelques jours le journal ?Le Nouveau Militant? affirmait le contraire en écrivant que c?était le retour du ?tam-tam? médiatique autour des actions de l?Icac?
Ce n?est pas du tout le cas. Je ne vois pas de quoi ils parlent. De l?affaire MCB/NPF ?
● Peut-être les rumeurs autour d?une éventuelle convocation du député Ajay Gunness, largement répercutées dans la presse et dont le principal intéressé ne semblait même pas être au courant?
Ce qui a été dit dans la presse au sujet de la convocation d?Ajay Gunness, je ne sais pas d?où cela vient. Cette affaire est toujours en cours et plusieurs personnes ont été interrogées dans la plus grande discrétion. La dernière personne interrogée est l?ex Permanent secretary Gunness. C?est peut-être de là que vient la confusion. Aucune convocation n?a été envoyée à l?ancien ministre Gunness. Il est clair que l?affaire n?en est pas encore à ce stade. Il faut être prudent sur ce genre de choses. Mais revenons sur le mot tam-tam utilisé. Comment les informations sont-elles véhiculées ? Souvent ce sont les gens qui viennent ici, les témoins par exemple, ainsi que leurs proches, qui parlent. Il y a quelques jours, Rafick Peermamode était là et l?information est sortie. Mais cela vient peut-être de son avocat, ou de lui-même, mais pas de l?Icac. C?est clair.
● Vous êtes en mesure de donner la garantie de la totale discrétion de l?Icac ?
Oui, absolument ! Nous avons mis un système en place où pour tous les cas sensibles médiatiquement en raison de la notoriété des témoins notamment, il y a seulement un investigateur qui se rapporte directement à moi. S?il y a des fuites, ce sera très facile : cela viendra ou de lui ou de moi. Mais je sais que cela ne viendra pas de nous. Souvent, quand un témoin est convoqué, il en parle autour de lui, il y a beaucoup de gens qui sont au courant.
?Nous avons mis un système en place où il y a seulement un investigateur qui se rapporte directement à moi. S?il y a des fuites, ce sera très facile : cela viendra ou de lui ou de moi.?
● L?enquête sur l?ancien ministre Gunness n?a pas été rouverte dites-vous. Peut-on dire qu?elle a été réactivée ?
Pas du tout. Elle suit son cours. Mais peut-être pour être totalement transparent, il faut refaire un petit historique. Avant l?arrivée de la nouvelle direction de l?Icac, il y a eu une commission intermédiaire avec un Acting commissionner . Il y a des choses qu?on ne peut faire que quand il y a un directeur. Plusieurs choses sont donc restées en suspens. Lorsque la nouvelle équipe a été nommée, le travail a tout simplement repris. Et puis, je veux vous dire quelque chose : je n?ai aucun contrôle sur les spéculations dans la presse. Les journalistes écrivent ce que bon leur semble. Entre spéculations et des gens qui essaient de manipuler la presse, l?Icac n?a rien à voir là-dedans. C?est important de le souligner.
● Avec tous les cas graves de corruption en cours, qui semblent stagner, pouvez-vous comprendre que l?on se pose des questions lorsque l?Icac, d?un coup, remet sur le tapis une affaire concernant l?aménagement d?un bureau par un ministre ?
Mais je viens de vous le dire. Ce que la presse a écrit sur cette affaire est dénué de fondement. Je viens de vous l?expliquer. Toutes les affaires en suspens, nous les reprenons en ordre de priorité.
● Comment cette priorité est déterminée ?
Par rapport à l?ordre dans lequel ces affaires ont été logées. Mais tous les cas - vous pouvez me croire - arriveront à leur terme,. Il y a plein de choses qui ont continué et dont la presse ne parle pas parce que c?est moins ?médiatiquement? intéressant.
● Quels sont les critères pour l?ouverture d?une enquête par l?Icac?
D?abord, il faut qu?il y ait une plainte. Soit que nous-mêmes nous détections une suspicion de corruption ou un cas référé par la police ou par la Financial Intelligence Unit. A ce moment la Commission, elle, décide s?il y a matière pour l?ouverture d?une enquête après les conseils de notre Legal adviser. C?est alors que démarrent les investigations. L?enquête préliminaire est lancée et si elle s?avère positive, alors il y a des investigations plus poussées. On appelle les témoins pour essayer d?établir le cas de corruption alléguée.
● Peut-on avoir une réponse claire sur les raisons qui ont poussé l?Icac à abandonner l?enquête sur l?affaire MCB/NPF ?
Je suis content que vous posiez cette question. L?enquête n?a jamais été arrêtée ! C?est de la pure spéculation. En fait, l?enquête n?est même pas au stade de conclusion. C?est tellement volumineux, une armoire complète de boîtes de documents. Nous ne sommes même pas à un tiers de l?enquête. Je l?ai dit et je le redis. L?information parue dans la presse est complètement erronée. Il n?a jamais été question que l?enquête sur cette affaire s?arrête.
● L?Icac s?occupe donc toujours de cette enquête ?
Mais bien sûr ! Et ce qu?il faut faire ressortir c?est que, l?année dernière, deux cas ont déjà été dismissed : celui de Pierre Guy Noël et de Ramdewar. Mais le fond de cette affaire est toujours là.
● Peut-on savoir pourquoi des témoins comme Teeren Appasamy n?ont pu être convoqués jusqu?à l?heure ?
Je vois dans les dossiers qu?il a été appelé et qu?il a refusé de venir. Il y a eu une demande d?extradition et cette procédure je le sais, est longue. Et nous sommes en train, nous à la nouvelle direction, de revoir les critères qui vont être mis en place pour le faire venir à Maurice. En fait, nous sommes en train de revoir toute l?enquête.
● Vous estimez donc qu?elle a été mal menée par l?ancienne direction?
Ce n?est pas bien pour moi de faire des commentaires sur mes prédécesseurs. Mais en même temps, je ne peux pas me défiler sur votre question : oui, j?ai des réserves sur la manière dont cette enquête a été menée. Beaucoup de réserves.
● Dites-vous comme certains, qu?elle a été délibérément mal menée ?
Je ne dirais jamais une telle chose. Ce que je sais c?est qu?au début à l?Icac, il n?y avait pas de conseillers juridiques. Et je pense que des erreurs ont été faites dans cette enquête. Pas seulement dans cette affaire mais dans beaucoup d?autres. Je l?ai vu moi-même en tant que magistrat quand il y avait des cas de l?Icac qui passaient dans le tribunal où je siégeais. Je me souviens de l?affaire Choonee, par exemple. Il fut arrêté pour des faits allégués survenus avant même la naissance de l?Icac. C?était clair que l?Icac ne pouvait arrêter Choonee. C?est pour cela que je vous dis que nous sommes en train de regarder de près l?enquête sur la MCB/NPF.
● Quand l?Icac est née, on a vu des photos de votre prédécesseur entouré des chefs politiques. Vous n?avez pas eu le même traitement. C?est mauvais signe ou c?est bon signe ?
Chaque personne a sa manière d?être. Moi, je suis de nature foncièrement indépendante. Pour faire ce genre de travail, il faut être indépendant, il faut être discret et faire son travail. Il faut être indépendant d?esprit pour que les enquêtes elles-mêmes soient indépendantes. Faire une enquête, c?est arriver sans idée préconçue. Et mon passé de magistrat m?aide en cela.
● C?est quoi pour vous, un homme indépendant ?
C?est un homme intègre, conscient de ses actions, qui refuse de se laisser influencer.
● Indira Manrakhan, votre collaboratrice à l?Icac, disait : ?Les hommes politiques disent toujours qu?ils veulent des gens indépendants, mais au fond, c?est ce qu?ils aiment le moins?. Partagez-vous cette opinion ?
Je ne vais pas commenter ce que dit ma collègue, mais disons que c?est effectivement une façon de voir les choses. Elle a sûrement eu des raisons de le penser, mais moi je n?ai pas de raison de le penser. Une chose est simple : je ne vois pas les hommes politiques. Je n?ai pas de contact avec eux. Ils le savent très bien. Et ce sera comme ça.
● Que dites-vous à ceux qui ont été étonnés de la rapidité avec laquelle l?enquête sur Air Mauritius a été bouclée ?
C?était un cas extrêmement sensible, pourtant nous avons terminé en temps record notre enquête. A peine deux semaines. Puis nous l?avons remise au DPP qui a pris trois semaines et tout était réglé. Cela a été vite aussi dans la mesure où il n?y avait pas à interroger les gens, il n?y avait que des documents à consulter. C?était relativement plus simple. Vous savez, il y a une chose qui, je l?espère, ne se passera plus. J?espère qu?il n?y aura plus de cas référés par l?Icac aux tribunaux qui seront déboutés. Tout sera fait minutieusement en respect aussi du droit des éventuels accusés.
● Puis-je demander au directeur de l?Icac de donner sa définition de la corruption ?
C?est vraiment difficile de répondre à cette question. Même dans la loi, la définition n?est pas très longue. En gros, on peut dire qu?il s?agit d?avoir une faveur non méritée en retour de quelque chose que cette personne est supposée faire dans le cadre normal de son travail. Mais il y a vraiment plusieurs facettes de la corruption. Dans la loi, elle est définie avec précision. Mais avec l?expérience et les jugements rendus au fur et à mesure, on s?en fera une idée de plus en plus précise.
● Que pense l?ancien magistrat de l?étendue de la corruption à Maurice ?
Je vais vous surprendre. Je pense qu?elle est moins alarmante que la perception qu?on peut en avoir. Mais ce qui est le plus regrettable, selon moi, c?est notre mentalité de laisser-aller. Il faut changer cela. Je vois dans les enquêtes par exemple que quand quelqu?un est accusé de corruption, il y a des gens autour de lui qui savent. Mais personne ne lui dira rien. Ni pour l?encourager ni pour le mettre en garde. C?est vraiment triste. En même temps que je vous dis que je pense que l?étendue de la corruption est moins alarmante que l?on croit, en même temps je vous dis qu?il y a beaucoup de cas de corruption dont on doit ignorer même l?existence.
● Ne pensez-vous pas que ce sentiment que la corruption est partout vient du fait que les Mauriciens ont, jusqu?à l?heure, noté une certaine impunité des corrompus qui vivent leur vie sans être le moindrement inquiétés ?
Dans la corruption, le problème est que cela implique plusieurs personnes et qu?elles sont toutes ?gagnantes? dans l?affaire. Donc, personne ne parle ni ne dénonce. C?est pour cela que dans quelques cas, la loi prévoit qu?on peut accorder la protection à certains témoins. Comment faire une enquête sur la corruption où tout dépend des témoignages et peu sur des documents, si personne ne veut venir témoigner ? C?est vraiment difficile. Mais vous savez, les enquêtes sont, en elles-mêmes des deterrents. Il faut qu?il y ait cet élan. Que les gens voient que ces enquêtes deviennent des obstacles pour les corrompus. Déjà, cela sera positif. Avec le temps, les Mauriciens verront que les choses iront jusqu?au bout. Je ne veux pas en dire plus, les gens verront. Mais le travail n?est pas simple. Réunir des preuves dans des affaires de corruption n?est pas facile. Plus difficile que dans des cas de money laundering.
● Quand le directeur de l?Icac dit que la situation sur le plan de la corruption n?est pas alarmante, vous vous rendez sans doute compte du poids de cette opinion ?
Oui, et je la maintiens. Je dis que ce n?est pas alarmant, mais en même temps il faut dire que dans certains endroits, certains départements gouvernementaux, les règles de fonctionnement, le système, peuvent laisser passer la corruption. Les règlements ne sont pas assez rigides.
?Les gens qui auraient l?idée de me manipuler savent qu?il ne faut même pas essayer. Rapidement, je leur ferais comprendre ce qui doit être compris. Si on a une conscience, on prend ce travail, sinon ce n?est pas la peine.?
● Le volet ?education? de l?Icac connaîtra-il aussi des changements dans son fonctionnement?
Nous avons complètement réorienté le département éducation pour lui donner un meilleur rayonnement. Par exemple, c?est l?éducation qui fera comprendre aux gens pourquoi il faut dénoncer les corrompus. Il s?agit d?un devoir civique.
● A certaines périodes, on appelait cela délation?
Je comprends. Mais à ce moment, on ne peut pas tout vouloir et son contraire. Nous voulons casser les reins à la corruption et nous ne voulons pas faire ce qu?il faut. Nous sommes pris dans nos propres contradictions. Si les Mauriciens pensent que la corruption est partout, ils doivent prendre aussi leurs responsabilités. S?ils la voient autour d?eux, qu?attendent-ils pour dénoncer cette pratique ? Nous allons décentraliser et ouvrir des petits bureaux dans l?île pour aider à cette proximité et cette interface avec les citoyens. Pour les aider avec des conseils et prendre leurs doléances et leurs plaintes.
● Pourquoi les enquêtes de l?Icac avaient-elles la réputation d?être mal menées ?
Peut-être est-ce parce que les procédures prévues par la loi n?étaient pas toujours respectées ? Je ne voudrais pas en dire plus. Mais je sais que les cas qui ont été rejetés par des tribunaux l?ont tous été, je crois, pour vice de procédure. On n?a même pas pu arriver jusqu?aux faits.
● Etes-vous content d?avoir accepté ce poste ?
D?avoir accepté oui. Il faut bien que quelqu?un fasse le travail. Satisfait du travail ? Pas encore.
● Comprenez-vous ces personnes qui ont des craintes de voir l?Icac devenir un instrument de règlements de comptes politiques, que vous soyez vous-même manipulé politiquement?
Je suis désolé d?entendre des choses comme ça. Ceux qui me connaissent, qui m?ont connu en tant que magistrat, savent qui je suis. La manière dont je suis avec les gens, hommes politiques ou autres, feront qu?ils n?oseront même pas essayer de me manipuler. Quand on fait une enquête, on l?envoie au DPP, c?est lui qui décide. Pas moi. Soit, il y a un prima facie ou il n?y en a pas. C?est tout. Alors, quelle manipulation ? Les gens qui auraient l?idée de me manipuler savent qu?il ne faut même pas essayer. Rapidement, je leur fais comprendre ce qui doit être compris. Si on a une conscience, on prend ce travail, sinon ce n?est pas la peine.
Publicité
Publicité
Les plus récents