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Changer de bande, changer de musique
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Changer de bande, changer de musique
Hasard du calendrier. Grand-Bois et Bois-Chéri, deux villages voisins du n°13, ont accueilli tour à tour Pravind Jugnauth et Navin Ramgoolam ces derniers jours. L’ancien Premier ministre, tel Missie Moustass, a révélé une bande sonore, avec sous-titrage, sur grand écran, sur laquelle bande on entend un dénommé Karl, présenté comme le conseiller de Ramgoolam, réclamer une somme de Rs 300 millions pour faire libérer le richissime Mamy Ravatomanga de la prison de Melrose, où il croupit depuis bientôt une année.
Pour Pravind Jugnauth, c’est une preuve, certes sonore, que le deal pour faire libérer Ravatomanga aurait déjà été conclu avec le PMO (alors que le sort de Mamy est entre les mains de la justice et non du gouvernement). Selon Navin Ramgoolam, le timing de la diffusion de la bande sonore est révélateur : «Pandan 10 an ki zot pa’nn fer: planting, intimidasion, reprezay (…) Sa bann swa dizan avoka pe fer tou pou dekredibiliz ek destabiliz FCC. Kifer? Zot anvi aret bann lanket lor bann krim, lor bann trafikan ladrog.»
C’est sur cette toile de fond que la National Crime Agency (NCA) voit le jour, entraînant dans son sillage une série de réformes souvent annoncées, mais pas encore entreprises. L’affaire Mamy Ravatomanga, le transfert du patron du renseignement, le retour de l’ex-CP Gopalsingh et, désormais, l’arrivée annoncée d’un ex-limier de Scotland Yard à la tête de la future NCA : plusieurs mouvements se dessinent au cœur de l’appareil sécuritaire mauricien. Derrière ces changements de personnes se profile une refonte plus vaste des structures chargées du renseignement, des enquêtes criminelles et de la lutte contre la criminalité financière. Le gouvernement prépare une nouvelle architecture, avec la NCA appelée à jouer un rôle central et la FCC à être consolidée dans ce dispositif. Alors que les projets de loi sont encore au Parlement, les premières pièces du puzzle sécuritaire semblent déjà avoir été déplacées. Et certaines nominations pourraient changer durablement les rapports de force.
La mise en opération de la NCA, prévue après l’abrogation de la Financial Crimes Commission Act et la Financial Crimes Commission (FCC), qui sera sous l’apex body de la NCA.
L’ECO d’Indira Manrakhan avait été démantelée. Puis vint l’ICAC de Navin Beekarry. Ensuite, la FCC de Titrudeo Sanjay Dawoodarry. Et maintenant se profile la NCA, avec à sa tête annoncée un ancien limier de Scotland Yard. Le modèle britannique de la NCA devrait inspirer la nouvelle structure, tout comme certaines caractéristiques historiques du Federal Bureau of Investigation américain.
Maurice change donc une nouvelle fois d’outil. Derrière les acronymes et l’arsenal juridique, pourtant, se cache une idée simple : le pays veut une agence unique, puissante et indépendante pour combattre la criminalité la plus grave.
Encore faut-il que l’indépendance ne soit pas seulement inscrite dans la loi. Les pouvoirs de la NCA compteront. Mais les hommes et les femmes chargés de les exercer compteront davantage. Une agence criminelle ne devient pas efficace parce qu’elle possède davantage de divisions. Elle le devient par la compétence, la formation, le jugement et, surtout, l’intégrité de ses enquêteurs.
La récente conférence de presse de Sanjay Dawoodarry a justement rappelé cette dimension. Le directeur général de la FCC, entouré de son équipe, a voulu envoyer un message clair : «No retreat, no surrender.» Les enquêteurs, affirme-t-il, travaillent parfois au-delà des horaires classiques, sous pression et sous la menace de ceux sur lesquels ils enquêtent. Leur objectif est de bâtir des dossiers suffisamment solides pour gagner en cour.
Cette volonté de transparence est bienvenue. Reconnaître que l’institution n’est pas infaillible l’est davantage encore. Mais la crédibilité de la FCC – comme celle de la future NCA – ne se gagnera pas dans une conférence de presse. Elle se gagnera dans les résultats. Les chiffres donnent la mesure du défi : 1 794 dossiers sous enquête, dont 1 335 au stade de la Preliminary Investigation. Soixante-cinq dossiers concernant 99 personnes sont déjà en cour. Il y a eu 166 arrestations. Mais une agence anticriminalité ne peut mesurer son efficacité au nombre d’arrestations ni aux milliards annoncés. Les Rs 55 milliards concernées par certaines enquêtes et les Rs 10 milliards d’Attachment Orders impressionnent. Les Rs 30,4 millions d’actifs effectivement récupérés et vendus jusqu’ici impressionnent beaucoup moins. L’écart entre l’argent traqué et l’argent récupéré est précisément là où se mesure l’efficacité réelle.
La NCA devra donc remonter jusqu’aux bénéficiaires réels, aux sociétés-écrans, aux prête-noms et aux circuits financiers. Elle devra comprendre que l’argent de la drogue n’achète pas seulement des voitures ou des villas. Il achète parfois de l’influence, de la loyauté et du silence. À terme, il cherche à infiltrer les institutions chargées de le combattre. Cela exigera du renseignement, de l’expertise financière, des compétences numériques et une coopération internationale étroite. Il faudra aussi recruter les talents qui manquent, à Maurice comme ailleurs. Une nouvelle agence ne peut devenir excellente en se contentant de reproduire les habitudes de celles qui l’ont précédée.
Mais son véritable test sera son indépendance. Si un coup de téléphone politique suffit à réorienter une enquête, aucune réforme institutionnelle ne sera suffisante. Une police constitutionnellement indépendante ne peut fonctionner comme une institution dont le sommet dépend du pouvoir du jour.
L’ECO, l’ICAC, la FCC : trois structures, trois époques, trois promesses. La NCA arrive avec l’ambition de dépasser leurs limites. Le citoyen mauricien a déjà connu suffisamment de «nouveaux départs». Il attend désormais des résultats. Le véritable examen de passage de la NCA ne sera donc pas son lancement, mais ses premières enquêtes, ses premières condamnations et ses premiers avoirs récupérés. Surtout, il sera de savoir jusqu’où elle osera remonter lorsque les pistes conduiront vers les puissants.
La NCA ne devra pas seulement casser les reins de l’argent sale. Elle devra aussi casser une vieille logique : celle d’une police qui regarde parfois davantage vers le pouvoir que vers la vérité. C’est à cette condition seulement que le «FBI mauricien» cessera d’être un slogan pour devenir une véritable institution.
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