Publicité

Chikungunya : vers une explosion ?

13 août 2006, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

L?Aedes albopictus n?a pas dit son dernier mot. Traqué, éliminé avec force insecticides, ses larves tuées avant d?éclore, ce moustique réputé agressif multiplie pourtant les efforts pour survivre. Et le constat des experts du ministère de la Santé sur le terrain est accablant. Une nouvelle flambée de l?épidémie n?est donc pas à exclure cet été.

« L?été sera très difficile », confie un entomologiste qui a tenu à garder l?anonymat. Il y a des signes qui ne trompent pas. L?hiver clément, précédé par des pluies abondantes, a créé un environnement propice à la prolifération des moustiques vecteur du chikungunya. « Depuis deux à trois semaines, nous observons un nombre important de larves, un peu comme si nous étions en été. Cela signifie que les moustiques profitent de la moindre occasion pour se reproduire. »

Se sentant menacé, l?insecte redouble d?efforts pour assurer sa survie. « Nous ne sommes pas à l?abri, même avec une dizai-ne de moustiques. Les femelles continuent à pondre chaque semaine. Elles anticipent l?arrivée des pluies et dès que les larves baigneront dans suffisamment d?eau ? et il suffit de très peu de liquide ? elles se transformeront en moustiques », souligne notre interlocuteur.

En une semaine minimum, la boîte de conserve que vous avez omis d?enlever ou la coupelle qui se trouve sous le pot du ficus que vous avez oublié de vider, seront les gîtes de choix pour des centaines de larves. Chaque insecte femelle pondra entre 150 à 400 ?ufs par semaine, et ce, pendant 3 à 5 semaines, nous affirmait dimanche dernier, Ambicadutt Bheecarry, le chef de division par intérim de la section d?entomologie médicale au ministère de la Santé.

<B>Jeter des orduresn?importe où</B>

À leur tour, ces ?ufs généreront 4 à 5 millions de moustiques en cinq semaines. Ces derniers trouveront refuge dans les arbres creux, des eaux stagnantes naturelles, mais aussi dans des cavités artificielles près des habitations. Aussi l?Organisation mondiale de la santé conseille de contrôler l?expansion du moustique en éduquant et en mobilisant la population pour se débarrasser des déchets et des objets abandonnés dans les jardins.

Les mesures prises pour tenter d?enrayer le phénomène au retour de l?été sont nombreuses. Ainsi, les collectivités locales multiplient les campagnes de nettoyage, débarrassent les habitants de leurs gros déchets et nettoient les terrains vagues avan de traquer les propriétaires irresponsables. Mais l?attitude de certains risque de ruiner les efforts entrepris, favorisant même l?expansion du moustique.

Avec l?hiver, les gens ont repris leurs mauvaises habitudes en jetant des ordures n?importe où. Or chacun sait que le moustique responsable de la transmission du virus trouve refuge dans des eaux stagnantes. L?insecte affectionne particulièrement les déchets et autres récipients contenant de l?eau.

À Mahébourg, foyer de la maladie cette année, les exemples de ce laisser-aller ne manquent pas. Si les artères principales, le front de mer et les alentours de la gare présentent un semblant de propreté, c?est une toute autre histoire dans l?arrière-pays.

À Caro-Manioc, où les premiers cas de chikungunya ont été recensés en début d?année, c?est le retour à la case départ. Les ordures s?accumulent à chaque coin de rue, les terrains abandonnés ne sont pas nettoyés? « Les gens ont encore des doutes quant aux moyens de transmission de la maladie. Ils sont mal informés et se demandent si une personne qui a déjà souffert du chikungunya peut contracter le virus à nouveau », soupire le conseiller du village Georges Ah-Yan.

<B>Une aubaine pour les moustiques</B>

Les exemples de l?irresponsabilité des citoyens sont nombreux. Aux abords du Centre cardinal Margéot, des pneus usagés, des fûts rouillés, des bouteilles en plastique offrent un triste spectacle. La cour du musée de Mahébourg, est, quant à elle, dans un piteux état. Et que dire du marché dont les drains ont été construits en dessous du niveau de la mer ? Résultat : l?eau, au lieu de s?écouler, stagne. « Les gens ont oublié les ravages du chikungunya. Sinon comment expliquer cela ? », se demande Gian Dassoo, conseiller de village à Mahébourg.

Valérie et sa mère, qui habitent Cité Ville-Noire, souffrent encore des séquelles de la maladie. Le vent frisquet qui souffle sur le quartier est le prélude aux douleurs articulaires. « Nous faisons partie des premières victimes de la maladie », confient-elles. Mère et fille se souviennent encore de cette forte fièvre, des inflammations et des éruptions cutanées ? les symptômes du virus ? qui les ont clouées au lit pendant plusieurs jours au début de l?année. Pourtant, dans leur cour, le puits d?absorption est encore recouvert de feuilles de tôle.

En plus d?être des repaires de personnes peu recommandables, les structures abandonnées sont aussi les gîtes privilégiés des moustiques. Comme l?ancien four à chaux et l?ancienne gare ferroviaire qui se trouvent sur des terrains boisés.

À Ville-Noire, les berges de la Grande- Rivière-Sud-Est sont parsemées d?ordures. Sur les deux rives, les eaux usées de plusieurs maisons s?écoulent lentement vers la rivière, créant ça et là de petites étendues d?eau. Même scénario à la Rivière-des-Créoles, la Rivière-Tombeau et la Rivière-la-Chaux où des détritus sont une aubaine pour les moustiques.

<B>Tout le monde doit se serrer les coudes</B>

Et que dire de ces terrains en friche qui donnent des migraines aux collectivités locales et aux habitants ? On ne compte pas le nombre de terrains laissés à l?abandon et transformés en dépotoirs à Blue Bay.

« Toutes nos démarches pour tenter de les faire nettoyer sont restées vaines. C?est à cette époque que la démoustication aurait dû être renforcée pour limiter la recrudescence du phénomène lorsque reviendront les beaux jours », s?insurge cet habitant dont les terres avoisinent un terrain vague. Il fustige l?inaction des autorités. « Cela ne sert à rien de nettoyer toute l?île Maurice si on ignore de tels dépotoirs. »

Le président du Conseil de district du Nord, Ranjiv Woochit, évoque, quant à lui, deux obstacles majeurs à la lutte contre le virus : les moyens limités et l?irresponsabilité du public. D?où son appel lancé aux entreprises privées pour qu?elles mettent leurs camions à la disposition des villages du Nord pour que le maximum de déchets puisse être enlevé. « Nous leur faciliterons l?accès à un waste permit », affirme-t-il. La région Nord connaît aussi les mêmes problèmes que le Sud : les terrains abandonnés. « Le problème, c?est que les propriétaires profitent du fait que nous n?avons pas de cadastre pour laisser leurs terres à d?abandon. Un land surveyor sera bientôt recruté pour retrouver les irresponsables. Ils devront alors payer pour le nombre de fois où nous avons dû nettoyer leur terrain. »

Pour Anerood Chunwan, président du Conseil des districts de l?Ouest, tout le monde doit se serrer les coudes pour faire face au danger du chikungunya. « Compte tenu de nos moyens limités, je suis satisfait qu?avec l?aide des opérateurs de l?Ouest, nous avons fait ce qu?il fallait pour réduire les risques de résurgence du virus. Le Conseil vient de signer un contrat de Rs 28 millions avec une compagnie de ramassage d?ordures. Un programme de collecte de déchets lourds a été mis en place. » Il regrette toutefois l?indifférence des habitants. « Ce n?est pas du jour au lendemain que disparaîtra cette mentalité qui consiste à croire que le combat contre le chikungunya, n?est pas l?affaire du citoyen moyen », explique-t-il.

Maurice a déclaré la guerre à l?Aedes albopictus. Elle risque de se faire battre à plate couture si les Mauriciens s?entêtent à ne pas nettoyer devant leur porte. Les moustiques occuperont alors le terrain.

<B>Des réponses à trouver</B>

L?épidémie aura-t-elle le même impact si elle revient ? Les personnes touchées une première fois courent-elles le risque de contracter le virus si elles sont piquées de nouveau par un moustique infecté ? Combien de personnes ont développé des anticorps protecteurs sans souffrir de la maladie ? Autant de questions auxquelles l?étude sérologique lancée par le ministère de la Santé devra répondre.

<B>Chiffre Rs 50 m</B>

c?est la somme que le ministère de la Santé a dépensé cette année pour combattre la maladie. Les moyens de lutte comprennent la démoustication, les campagnes de publicité, l?achat de produits anti-moustiques et d?appareils de désinsectisation, ainsi que la venue d?experts étrangers.

<B>Prendre son mal en patience? en attendant le vaccin</B>

Un pharmacien sera bien embarrassé de proposer à un malade un médicament anti-chikungunya.

La raison est simple : jusqu?ici, il n?en existe aucun dont l?efficacité a fait l?objet de tests sur le terrain ou en laboratoire. Et pourtant, ce ne sont pas les tentatives qui ont fait défaut.

Les Américains sont les premiers à faire une percée dans la recherche d?un vaccin anti-chikungunya entre 1954 et 1972. L?initiative vient de l?armée. Mais les chercheurs font marche arrière lorsqu?ils constatent l?existence d?effets secondaires.

Une deuxième tentative est entreprise en 2000, toujours par l?armée américaine. Les résultats ne sont guère encourageants. Le test est pratiqué sur 70 volontaires. Seulement 59 sont vaccinés. Si leur tolérance au vaccin est dans les normes, des douleurs articulaires notées chez nombre de patients auront raison de la détermination des chercheurs.

Les Français occupent maintenant le devant de la scène en matière de recherche, après les dégâts provoqués à l?île de la Réunion. Avant que le vaccin miracle ne soit prêt, il faut patienter. Ce n?est que l?année prochaine que les premiers tests seront effectués sur une centaine de personnes. Il faut s?armer encore d?une bonne dose de patience avant que le produit ne soit commercialisé. Cela ne se produira pas avant quatre ou cinq ans.Entre-temps, il faut prendre son mal en patience.

La meilleure parade reste l?élimination du vecteur du virus qui provoque le chikungunya, à savoir, le moustique. Donc pas de solution miracle, mais des gestes simples tels que la suppression de tout logement (réservoir, bouteille, boîte de conserve, etc.) susceptible de servir d?abri aux pondeuses et, bien sûr, l?utilisation de produits tels que des répulsifs.

<B>État de guerre</B>

S?il fallait accorder un quelconque crédit à l?Aedes albopictus, nom scientifique du vecteur du virus du chikungunya, c?est qu?il a suscité une véritable mobilisation de la part du gouvernement.

Le comité ministériel institué pour faire la guerre au chik est composé de dix ministres. Le plan de bataille a été préparé conjointement par les ministères de la Santé, de l?Environnement et des Administrations locales, avec des opérateurs du secteur privé. Ce n?est pas un hasard si la sensibilisation de l?opinion publique figure sur la liste des initiatives prioritaires de ce plan d?action. L?État met le paquet avec la mise en place d?un programme de formation pour 1 500 personnes issues de Local Health Committees venant de 288 localités. L?ironie, c?est que les signes avant-coureurs d?un échec programmé sont déjà visibles là où l?État a justement choisi d?engager le combat. L?Aedes albopictus a révélé l?existence de deux autres virus tout aussi redoutables, qui ont déjà contaminé la grosse majorité des Mauriciens : l?indifférence et le je-m?en-foutisme du citoyen mauricien, deux pathologies pour lesquelles aucun vaccin n?a été trouvé.

<B>Son apparition dans l?océan Indien</B>

Depuis début 2005, le chikungunya a fait son apparition dans plusieurs pays de l?océan Indien. Si en 2005 on comptait 3 000 cas à Maurice, cette année on a enregistré 10 000 personnes atteintes. Dans l?île s?ur, 244 000 personnes, c?est-à-dire un tiers de la population, a contracté la « maladie de l?homme courbé » cette année. L?épidémie est en nette régression dans ces deux pays, ainsi qu?aux Seychelles. Mais c?est en Inde que la situation à l?air d?empirer, avec 610 000 cas suspects recensés dans 8 états d?octobre 2005 à juillet 2006. Selon le site zeenews. com, le virus aurait touché 225 000 personnes et causé 9 décès dans le seul état du Maharashtra.

Publicité