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Dispersion des livres du bibliophile Leclézio

21 juin 2006, 00:00

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Lors de la vente aux enchères des collections, biens et effets mobiliers de Sir Henry Leclézio et de ses héritières directes, ses cinq filles, vouées au célibat par leur géniteur, à en croire la dernière livraison d?Evasion, le magazine touristique de Désiré Eléonore et du groupe Beachcomber, les visiteurs comme les acquéreurs potentiels ne savent où donner de la tête. Ils se perdent allègrement dans les différentes pièces de la maison coloniale, qui n?est pas le manoir aux 14 chambres et 109 portes, acheté en 1856, par Eugène et Henry Leclézio au Britannique Robinson, mais une autre à étage mais plus élégante car moins monotone, moins linéaire, moins basique.

On revoit encore, dans nos souvenirs, sa belle varangue, bordée de baies vitrées, soutenue par une demi-douzaine de colonnes en fonte, sa balustrade en fer forgé. L?étage est composé de chambres, plus ou moins indépendantes les unes des autres, donnant à la demeure des allures de cathédrale en bois, soutenue par des chapelles latérales.

Face à l?entrée mais à distance respectueuse se dresse le pavillon, servant de salle de billard et de fumoir, pour hommes seuls, afin qu?ils puissent parler politique sans craindre les oreilles indiscrètes ni importuner outre mesure les dames. Ce pavillon ?lointain? leur permet surtout d?échanger grivoiseries et autres gauloiseries, sans offenser les chastes oreilles des dames, des enfants et de la domesticité, pouvant paraître prude quand cela arrange ses affaires.

Un immense bas-relief orne encore ce pavillon. Est-il en marbre ou en bronze ? On ne s?en souvient pas. Il raconte en tout cas que le duc et la duchesse d?York, les futurs George V et Queen Mary, furent royalement reçus, en août 1901, par les Leclézio et plus particulièrement à La Marmaille, Alma. Cela ne s?oublie pas. George V se moquait pas mal des Mauriciens. Il voulait seulement revoir ses amis, les Antelme. Point à la ligne. On dut lui rappeler ses devoirs princiers et de prétendant à la couronne britannique. La Queen Mary jeta son dévolu sur nos? badâmes. Tous les goûts sont dans la nature.

A l?occasion de la vente aux enchères des collections des Leclézio d?Eurêka, se déroulant sur plusieurs semaines, le pavillon ou salle de billard pour machos est envahi par une partie de la verrerie du domaine. Sur une table géante sont sagement alignées des rangées de verres de toutes sortes, de toutes formes, de toutes hauteurs, de toutes ampleurs. Chaque verre est du cristal le plus pur, de la minceur d?une feuille de papier de mousseline. Défense d?éternuer. Chaque verre s?orne de motifs fleuris, gravés à même le verre et d?un filet d?or. Partout s?étalent les signatures les plus célèbres. Les connaisseurs murmurent quelques marques évocatrices : Baccarat, Murano, Saint-Gobain, Pilkington, d?Arques. Plus loin sont rangés les coffrets de couverts, dorés quand ils ne sont pas argentés. La référence ici est, bien sûr, Christofle. Chaque salle, chaque pièce, est un musée en soi, en raison de la qualité hors norme des meubles, fabriqués à partir des essences indigènes les plus rares, les plus durables.

Mais passons plutôt sous les varangues arrière où sur des tables à tréteaux sont empilées les plus belles collections de livres précieux qu?on puisse imaginer dans l?île Maurice de juin 1981. Les livres aux dorures luxueuses, bordées d?or de 18 carats, concurrencent les collections les plus prestigieuses, reliées plein cuir quand ce n?est pas en peau de chagrin. Il y a là en particulier celles de Pierre Jules Hetzel, le célèbre éditeur alsacien (15.1.1814-17.3.1886). Ces publications richement illustrées, entre autres par Gustave Doré, et d?un travail typographique des plus rigoureux, font le bonheur des connaisseurs qui se les arrachent. Les rares bibliophiles mauriciens présents ne peuvent lutter longtemps contre les collectionneurs étrangers, venus aussi bien de la Réunion et de l?Afrique du Sud voisines que des lointaines Australie et Europe. S?en vont les uns après les autres, hélas sous d?autres cieux, des romans de Victor Hugo, de Jules Verne, les Fables de Jean de La Fontaine, La divine comédie de Dante Alighieri, le Don Quichotte de Cervantès le tout illustré par Doré, Caran d?Ache et d?autres signatures valant leur pesant d?or.

Il y a là des collections d?oeuvres complètes ou non des plus célèbres auteurs français, anglais, latins, grecs, des livres d?histoire, des récits d?expédition. Une collectionneuse locale jette son dévolu sur une Histoire d?Angleterre de Macaulay, en six volumes. L?un d?entre eux manque à l?appel. Elle doit se contenter de la collection incomplète, vendue à moindre prix, de ce fait. Une semaine plus tard, on signale à son mari la présence du volume manquant et qu?il peut aisément combler son épouse en lui ramenant ce tome tant désiré. Il paiera ce dernier beaucoup plus cher que les cinq volumes achetés une semaine auparavant. C?est qu?entre-temps, le bouche à oreille fonctionne à plein rendement et les bonnes occasions deviennent de plus en plus rares.

Nous n?oublierons pas de sitôt la plus belle collection qui soit de partitions d?opéras, reliées plein cuir. Elles sont posées à même le sol et occupent facilement deux ou trois mètres carrés sur un bon demi-mètre de hauteur. Une camionnette ne sera pas de trop pour les ramener chez leur nouveau propriétaire qui semble être, heureusement, un Mauricien.

Une vente aux enchères mémorable mais aussi la plus triste dispersion d?objets de collection qui soit. La faute à pas de Fondation mauricienne pour rassembler sous un même toit ce que nos meilleurs collectionneurs ont laborieusement rassemblé de leur vivant. Nous tâcherons de faire mieux la prochaine fois.

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