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Au-devant de la finance
<B>Eric Ng Ping Cheun</B>
Alors que la hausse des prix du riz “ration” et de la farine a fait la une, mais pas la baisse des prix des produits alimentaires qui bénéficient de la réduction des droits de douane, les observateurs économiques ont accueilli comme un signal fort, le revirement à la hausse de la Bourse de Port-Louis suite au budget présenté par le ministre des Finances, Rama Sithanen. Cela contraste singulièrement avec le recul de la Bourse provoqué par le budget du ministre Bheenick en 1996, et qui avait suscité beaucoup d’intérêt.
Comme le budget 2006-2007 interpelle surtout les financiers, le présent baromètre a choisi exceptionnellement un échantillon de 34 analystes, dont trois-quarts sont dans les secteurs de la banque, de l’assurance, de la Bourse, de la gestion des fonds d’investissement collectifs et de l’offshore.
A l’image de la remontée de 3,4 % du Semdex au cours de la semaine écoulée, le fort taux d’optimisme affiché par ces analystes, que ce soit sur le court terme (un an), sur le moyen terme (deux à quatre ans) ou sur le long terme (cinq ans et plus), est une indication que le premier budget du gouvernement crée un climat de confiance dans le monde des affaires. C’est la première fois dans le cadre de nos baromètres, que les sentiments des répondants sont si positifs depuis les élections générales.
Un bon budget, comme le qualifient presque tous les analystes interrogés, va au-delà des effets d’annonce et sera réellement jugé à l’aune des mesures qui seront effectivement mises en application. Le moindre retournement, qui serait vu comme faisant marche arrière, mettrait en branle tout l’édifice. Quelques petits ajustements – “fine-tuning” – seront sans doute nécessaires, mais le mieux est d’attendre de voir les résultats au bout d’une année, avant de rectifier le tir dans le prochain budget.
On peut faire confiance au Premier ministre, le Dr Navin Ramgoolam, de ne pas céder aux pressions de la rue par rapport aux fermetures de la Development Works Corporation et du garage de la police. Mais il doit tenir ferme sur toutes les mesures budgétaires. Et la seule principale appréhension qu’on peut avoir de ce budget, c’est son impact sur les services financiers.
N’en déplaise à nos keynésiens prisonniers de la relation tautologique entre l’épargne et l’investissement, l’économie réelle est dictée par la finance qui en est le poumon. Une fuite de capitaux hors du pays suffirait à mettre son économie à genoux. Mais, valeur du jour, le budget de Sithanen ne l’a pas provoquée. Et il ne faut pas confondre investissements mauriciens à l’étranger et fuite de capitaux.
Ce budget, disent les analystes, incitera les gestionnaires des fonds d’investissement collectifs à privilégier les placements à l’étranger. Puisqu’il encourage en même temps la consommation privée, la balance des paiements sera doublement affectée au niveau du compte courant et du compte capital. Ce qui accentuera les pressions sur la roupie. A moins de puiser dans ses réserves, la Banque de Maurice n’aura d’autres choix que de monter le taux d’intérêt. Un analyste préconise qu’elle le fasse avant le 30 juin, et il s’attend à une hausse totale de 100 points de base d’ici à fin 2006.
Reste que ce sont les économies fermées qui doivent se soucier de la balance des paiements. Une économie dynamique ne peut qu’être ouverte à tous les flux de biens, de services, de capitaux et de personnes. Telle est la stratégie d’ouverture du budget 2006-2007.
Pour que Maurice devienne une plate-forme financière, elle ne saurait protéger ses services financiers. Ce serait paradoxal de se prononcer pour la baisse des droits de douane, c’est-à-dire contre le protectionnisme industriel, mais d’être pour le protectionnisme financier. L’économie est un tout : la finance doit s’intégrer à l’industrie.
Ainsi, le budget crée un “level playing field” pour tous les services financiers dans la mesure où aucun secteur n’est favorisé par une incitation fiscale. Sans doute faut-il aller plus loin en permettant aux compagnies d’assurances d’investir jusqu’à 100 % sur les marchés étrangers, à l’instar des compagnies d’investissements collectifs. Mais dorénavant, c’est la performance des produits financiers qui dictera les choix d’épargne. La qualité et l’innovation sont des concepts qui ne sont pas seulement industriels, mais aussi financiers...
Il n’est pas dit que les gens épargneront moins. Simplement, il peut y avoir une réorientation de l’épargne vers des produits financiers aux rendements les plus prometteurs. Certes, concernant les fonds de pension, il est injuste que le gouvernement taxe la “lump sum” qui est allouée au bénéficiaire à sa retraite et qui n’est pas une plus-value. Cela équivaut à une double imposition fiscale. Car les contributions à un plan de retraite, qui proviennent d’un revenu déjà imposé, ne seront plus déductibles à l’impôt sur le revenu.
Le relèvement de l’âge de la retraite à 65 ans s’inspire d’une pratique internationale, mais peut être brutal pour ceux qui ont pris des “risques calculés”. C’est sans doute inévitable pour sauver les fonds publics de pension d’un désastre financier susceptible d’affecter le budget de l’Etat. Mais, au nom de la liberté d’entreprendre, l’Etat n’a rien à dire sur les plans de pension privés où l’individu doit pouvoir choisir le moment de sa retraite suivant la nature de son travail. Un ouvrier n’a pas la même motivation qu’un employé de bureau pour continuer à travailler après 60 ans.
Voilà qui apporte de l’eau au moulin de ceux qui demandent le temps de s’ajuster. Mais il fallait commencer quelque part : le budget 2006-2007 a donné le signal de départ.
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