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« Oubliez l?émotion, il faut regarder l?avenir avec la raison »

28 mai 2006, 00:00

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« L?augmentation de la TVA peut résoudre le problème du déficit. Mais elle peut aussi envoyer un mauvais signal et casser la machine de la croissance. »

Pensez-vous avoir accumulé assez de solutions pour éviter que la situation économique et les finances de l?État ne se détériorent davantage ?

Cela dépendra de la profondeur et de l?audace des réformes et la vitesse avec laquelle nous les mettrons à exécution. Nous travaillons à plusieurs niveaux. Relancer l?investissement est l?une des priorités en améliorant le climat qui l?affecte. Il faut aussi réussir à tout mettre en ?uvre pour la transition dans les filières canne-sucre et textile-habillement, tout en consolidant deux secteurs qui font bien : le Tourisme et les services financiers.

Enfin, il faut aussi donner un coup d?accélérateur aux secteurs émergents : le Seafood Hub et les Technologies de l?Information et de la Communication (Tic) tout en jetant la base de nouveaux secteurs comme le Leisure and Hospitality, les Integrated Resort Schemes, le Village pharmaceutique, et en faisant de Maurice un centre multidisciplinaire de connaissance et du savoir et un duty free island.

Et les mots-clés pour arriver à faire tout cela sont : réforme, ouverture et prise de risques calculés. Toutefois, je n?ai pas encore finalisé mon policy mix. Car le budget n?est pas qu?un exercice comptable. Il y a aussi des signaling devices que nous devons envoyer, aux investisseurs locaux et étrangers. Juste après le budget, il nous faudra soumettre un Country Strategy Report à l?Union européenne et une stratégie à la communauté internationale. C?est sur la base de ces deux documents et de leur crédibilité que l?on saura si on va être financé, à quel montant et comment.

Au Parlement, vous êtes sorti de vos gonds deux semaines de suite. Cela témoigne-t-il d?une certaine fébrilité à la veille du budget ?

J?ai répondu d?un ton ferme lors des Private Notice Questions de la semaine dernière ou cette semaine. L?opposition a voulu être démagogue. Nous avons une croissance à la baisse, un déficit budgétaire et une dette très élevée. Rien que le remboursement de nos dettes l?année prochaine bouffera 31 % des recettes de l?État. Le chômage augmente et la balance extérieure est très déficitaire.

L?opposition fait du populisme. Elle dit ce qu?on ne doit pas faire mais pas ce qu?il faut faire. L?opposition ne veut pas qu?on fasse les réformes. Ils savent qu?avec l?inaction, la situation se détériorera. Et pour les prochaines élections, leur thème de campagne sera « situation fine détérioré » et que ce gouvernement doit partir. Il faudrait que nous soyons des imbéciles en politique pour tomber dans le piège que l?opposition nous tend.

Vos divergences de vues avec certains ministres sont connues. Avez-vous le soutien total et clair du Conseil des ministres et de son chef ces temps-ci ?

J?ai le soutien total du Premier ministre et de mes collègues dans le Conseil des ministres. Ce n?est pas l?analyse de Sithanen que je partage avec vous. C?est l?analyse du gouvernement. Je suis le premier à dire qu?en politique prendre des décisions difficiles n?est pas chose facile.

Évidemment, j?ai une vue globale de la situation comme ministre des Finances et de l?économie. D?autres n?auront qu?une vue sectorielle ou partielle des choses. Mais nous sommes tous suffisamment adultes et responsables pour savoir que ne rien faire n?est pas une option. Nous réalisons que plus les réformes seront profondes et audacieuses plus nous aurons des résultats importants et rapides.

Vous parlez de solidarité, de patriotisme et de responsabilité. Comment faire comprendre cela à la ménagère qui, à cause de la dépréciation de la roupie, a l?impression qu?il devient de plus en plus difficile de faire vivre une famille ?

Les Mauriciens réalisent les difficultés auxquelles nous sommes confrontés. Les décisions que nous prendrons paraîtront difficiles à court terme, mais donneront des résultats à moyen terme. C?est pour cela que je fais appel à la responsabilité. L?histoire de certains pays : Hong Kong, Singapour, l?Irlande ou Dubaï, montre qu?avec des réformes, l?ouverture et la responsabilité, on peut se sortir de situations difficiles.

Je parle de patriotisme, car il est mieux que nous fassions les réformes volontairement avant qu?elles nous soient imposées de l?étranger. Il faut être solidaire car le poids de la réforme doit être équitablement distribué parmi les Mauriciens. Il y aura des gagnants et des perdants. Il nous faudra assurer que les perdants aient des plans pour leur venir en aide. Qu?ils soient petits planteurs dans le sucre ou ouvriers dans la zone franche ou parmi ceux qui sont actuellement au chômage. Mais aussi ceux qui vont perdre leur emploi durant la période de restructuration.

La menace d?une augmentation de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) s?éloigne-t-elle après toutes les consultations que vous avez eues récemment ?

Il y a toujours des pressions. Lors de la série de consultations pré-budgétaires que j?ai eue depuis deux semaines, des demandes exagérées ont été faites.

À commencer par les syndicalistes. Tous ceux qui sont financés par le gouvernement disent qu?il faut augmenter les dépenses, créer davantage d?emploi dans le service civil. Ceux qui payent des impôts cherchent à en payer moins alors que d?autres réclament des exemptions. Si nous augmentons les dépenses et rabaissons les impôts et augmentons les exemptions, c?est une recette pour la faillite. Il y a aussi des pressions de mes collègues ministres. C?est pour la bonne cause souvent, car chacun pense que le projet qu?il présente est correct.

J?ai parlé des quatre options : augmenter les dépenses en les finançant par l?augmentation du déficit budgétaire, augmenter les dépenses en le finançant par une augmentation de la TVA et de l?impôt direct. Ou bien maîtriser le taux de croissance des dépenses. Et enfin, faire des réformes qui ramèneront la croissance à 6-7 %. Si la croissance revient, quantité de nos problèmes seront résolus.

Cette situation difficile n?est-elle pas un bon prétexte pour le gouvernement d?augmenter ses recettes en majorant la TVA tout en faisant des réformes ?

Je ne dois pas faire la même erreur que le gouvernement précédent. En augmentant la TVA de manière drastique, il a tué la consommation. La croissance provient de la consommation, de l?investissement et des exportations. Alors, si nous avons des problèmes dans nos exportations et l?investissement, on ne peut pas non plus affecter la consommation. C?est pour cela que c?est un exercice compliqué, car il y a plusieurs objectifs à atteindre en même temps. La consolidation fiscale est importante mais la croissance l?est aussi. Certes l?augmentation de la TVA peut résoudre le problème de déficit. Mais elle peut aussi envoyer un mauvais signal et casser la machine de la croissance.

Je n?ai pas encore finalisé mon policy mix. En fonction des trade-offs à faire, nous déciderons du mix le plus approprié pour satisfaire la série des objectifs que ce budget doit atteindre.

Vous avez déclaré que certaines personnes et sociétés ne payent pas leur « fair share » d?impôts et de taxes. Trouvez-vous normal que les propriétaires de « châteaux » à Flacq, Moka ou Tamarin ne payent pas de taxe d?habitation alors que la moindre bicoque en ville paye la taxe immobilière ?

Nous réfléchissons sur toute une panoplie de mesures qui atteindront plusieurs objectifs. Il y a ici un autre équilibre à trouver entre l?efficacité économique et la part du poids que chacun et chaque segment de la population doivent supporter.

Le secteur privé et le gouvernement n?étaient plus vraiment on speaking terms depuis un certain temps. Après la rencontre de samedi dernier, qu?est-ce qui a changé ?

Il y avait le flafla et les rencontres pour la caméra et il y a le travail. J?ai eu beaucoup de réunions avec le secteur privé : que ce soit le Joint Economic Council (Jec) ou les PME. Je les ai souvent rencontrés depuis que je suis au gouvernement. Il est meilleur de travailler dans la discrétion et de faire avancer les dossiers plutôt que de faire des grand-messes sans rien à la suite.

Les représentants du Jec ont travaillé avec nous, notamment sur le dossier de l?Aid for Trade. Et c?est là que je regrette la position « tout ou rien » des syndicalistes. Ils n?ont rien voulu savoir. Ils se sont mis hors jeux. Nous avons créé des instances de dialogues comme le National Economic and Social Council, mais il n?y a eu aucun débat parce que les syndicats ne veulent pas discuter des questions difficiles. Je le regrette. S?ils avaient adopté des positions plus progressistes sur certains dossiers, le dialogue se serait mieux passé.

Le privé milite pour des incitations et des impôts uniformes pour tous les secteurs d?activité. Penchez-vous en faveur de l?approche « one size fits all » ?

Je ne peux dévoiler ce que je vais annoncer. Mais il y a des réformes courageuses dans ce sens. Nous devons faire un exercice de simplification partout. Dire à une PME qu?il faut obtenir 14 permis avant de démarrer ses activités, c?est impensable. Il faudra remédier à ce genre de situation. Et laisser le marché déterminer où il veut investir. Ce n?est pas au gouvernement ou aux fonctionnaires de dire à la PME où investir. Nous sommes là pour les accompagner. Par un meilleur accès aux finances, à la modernisation de l?outil de production, à la technologie, au marketing, au savoir-faire ou à la gestion. Il faudra créer un climat business-friendly.

Pour le moment, nous l?avons juste dit et pas encore assez fait. Et dans ce domaine, il nous faudra aussi apporter des réformes en profondeur. Il nous faudra, là où c?est possible, simplifier, rationaliser et harmoniser. Il y a des best international practices dont nous nous inspirerons pour dépoussiérer le système.

Le privé dit qu?il veut participer à d?autres types de projets à Maurice. Mais la loi sur le Partenariat Public Privé (PPP) l?en empêche. Comptez-vous y apporter des changements ?

Le système PPP tel qu?il est construit n?a pas fonctionné. Il faudra le revisiter. Surtout encourager l?investissement privé dans les infrastructures qui, historiquement et traditionnellement, ont été financées à 100 % par l?État. Il faudra repenser le PPP pour que les projets démarrent. Aujourd?hui, le système est trop rigide.

La formation, sous toutes ses formes, paraît être la clé de la réussite. L?État n?ayant pas les moyens d?y investir massivement, comment allez-vous convaincre le privé de step in ?

J?ai eu des longues discussions avec le privé. Pour qu?il s?implique dans la formation mais aussi la réadaptation et le reskilling de la main-d??uvre. J?ai dit que la flexibilité et la mobilité sont très importantes. Parce qu?il faut que les travailleurs reçoivent des formations multidisciplinaires pour pouvoir faire la transition d?un secteur à l?autre. C?est triste, mais il n?y a pas d?emploi à vie ! C?est pourquoi la formation et le recyclage deviennent très importants.

Nous avons un système qui surprotège les salariés et exclu ceux qui n?ont pas d?emplois. Nous avons plus de 50 000 chômeurs dans le pays. Beaucoup parmi eux n?ont pas de formation, pas de CPE. Si nous n?avons pas de flexibilité et de mobilité dans le marché du travail, et si nous ne leur donnons pas une formation, comment donc allons-nous pouvoir donner du travail à ces gens-là ? Il nous faut avoir un marché du travail capable d?absorber ces gens. Si nous ne faisons pas cela nous courrons droit dans le mur. S?il n?y a pas de croissance, ceux qui sont au chômage le resteront, ceux qui perdront leur emploi ne risqueront pas d?en retrouver et de se recycler. Et pire ceux qui ont un job seront également menacés.

Vous avez évoqué six ou sept profondes réformes. L?enterrement des tripartites en fait-il partie ?

C?est un terme que je n?utiliserai pas. Il braque les syndicalistes. Nous avons besoin d?un système qui puisse donner davantage aux travailleurs des secteurs qui font bien mais qui incitent aussi les travailleurs de ceux en difficulté à faire mieux afin de bénéficier davantage. Or le système actuel nivelle tout par le bas. Est-ce juste que le gouvernement décide d?un taux de compensation qui est déterminé uniquement sur la capacité à payer le secteur le plus faible de l?économie ? Cela pénalise alors les citoyens qui travaillent dans les secteurs performants !

Évidemment, il faut protéger les travailleurs dans des secteurs où la syndicalisation est très faible, mais il faut encourager les syndicats à négocier sur une base sectorielle. Après la création d?une instance où les trois parties sont représentées sur une base égale. Qu?on l?appelle Wage Council ou National Pay Council, c?est une autre question. Les tripartites resteront mais sous une nouvelle forme adaptée aux exigences de la mondialisation.

Ce budget sera aussi synonyme de la remise en cause d?un certain fonctionnement de l?État et des organismes parapublics. Quels changements s?imposent ?

Tout est dans l?état d?esprit. Beaucoup de nos concitoyens ont encore des difficultés à réaliser la gravité de la situation et les changements au niveau international. Le mindset doit changer. Notre modèle était basé sur deux marchés du travail. Cela doit disparaître. Il ne peut y en avoir un pour le privé et un autre pour le public. Les gens doivent pouvoir bouger entre les deux. Car la capacité de l?État à créer des jobs à l?avenir sera limitée.

C?est pourquoi le secteur privé doit faire des changements en profondeur. Dans le recrutement, la promotion, dans ses politiques de carrières et sa façon d?appréhender les changements et dans sa responsabilité d?aider l?État dans la formation et le recyclage. Le secteur privé doit aussi aider les PME en ayant recours à un maximum d?externalisation. Oubliez l?émotion, il faut appréhender l?avenir avec la raison

Vous avez qualifié certains organismes parapublics de fardeaux pour l?État. Ces derniers temps vous semblez vous atteler à éponger leurs dettes. Une fois cela fait, comment comptez-vous procéder pour le problème des organismes chroniquement inefficients ou carrément inutiles ?

C?est la grande question. Certains organismes parapublics sont devenus des fardeaux énormes pour l?État. Et ils n?atteignent même pas les objectifs fixés lors de leur création. Nous allons devoir remettre en cause le fonctionnement de certains d?entre eux. Car ils ne font simplement qu?absorber beaucoup d?argent du gouvernement en n?atteignant pas leurs objectifs. Ce sera difficile dans certains cas. Il faudra balancer l?aspect économique avec le souci politique.

C?est pour cela que la flexibilité et la mobilité sont importantes. Il faut créer l?espace pour que les gens bougent. Les gens ont peur parce qu?ils croient que le marché du travail est tellement inflexible et rigide qu?ils n?auront pas de seconde chance. Il n?y aurait pas ces blocages si nous avions un marché du travail flexible, mobile et fluide et une capacité à s?adapter aux grandes mutations.

■ Propos recueillis par Rabin BHUJUN

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