Publicité
Le ministre et les extraterrestres
Les questions économiques revenant au premier plan de l?agenda national avec l?ouverture des « négociations » tripartites, ne nous égarons pas dans des débats secondaires. Contentons-nous d?un crochet par les rassemblements du 1er Mai et ce qu?ils nous enseignent sur l?état de l?opinion, puisque les dirigeants politiques eux-mêmes semblent y attacher la plus haute valeur.
Si l?on se fie au degré de mobilisation des partisans, on peut avoir le sentiment que les lignes de partage n?ont guère évolué, moins d?un an après les élections générales. Ce n?est pas surprenant. L?Alliance sociale conserve sa suprématie, malgré un début perceptible de désillusion électorale. Elle profite, d?autre part, de la division de l?opposition, sans doute davantage sur un plan psychologique qu?en termes d?audience. Elle surfe encore sur la vague des mesures populaires qu?elle a introduites et n?a encore rien entrepris qui soit susceptible de compromettre gravement son image. Elle demeure tétanisée par l?électorat ; elle sait ce qu?il convient de faire, mais elle a peur. Voyez, sur le dossier des tarifs d?électricité, ce pathétique Kasenally ; bien intentionné mais pétrifié. Le projet du CEB est bien pensé sur le plan commercial, mais le ministre pense politique. Et son fusible saute.
Le MMM, seul, a retrouvé ses partisans, les plus mobilisés étant ceux de ses fiefs traditionnels.
Il ne devrait pas toutefois crier victoire : la composition sociale de sa foule est plutôt une source d?inquiétude, comme l?est l?état d?esprit de son leader. Paul Bérenger est ailleurs ; le chef de guerre se mue en sage distant qui veut enseigner l?histoire au peuple? Ce n?est pas Anquetil qui aidera le MMM à reconquérir le pouvoir. Bérenger annonce certes « d?importants développements » au sein du MMM dans les mois à venir ; on sait qu?il s?agit de l?engagement de quelques personnalités connues.
Le MMM a en effet un urgent besoin de renouvellement de ses cadres, mais plus encore d?un rajeunissement de ses idées. On ne voit plus très bien ce qu?il est censé représenter et moins encore ceux qu?il représente.
Le MSM est égal à lui-même ; il a réuni une foule modeste qui semble bien refléter son poids actuel sur l?échiquier. Pravind Jugnauth s?était apparemment imaginé son parti capable de se mesurer aux deux grandes formations. Il faudra qu?il redescende sur terre et analyse mieux sa situation politique. Elle est paradoxale. Le leader du MSM n?a pas tort de penser qu?il lui a sans doute manqué des voix, aux dernières élections générales, en raison de son alliance avec le MMM de Paul Bérenger. Mais il a tort de ne pas mesurer combien son parti doit au même Bérenger la place qu?il occupe aujourd?hui à l?Assemblée nationale. Valeur du jour, le MSM est un petit parti mais, à l?opposé du MMM vieillissant, il a un grand avenir. À moins que la grosse tête de Pravind Jugnauth ne le bousille.
Après le divertissement politicien, retour à l?essentiel. Et sur ce terrain de la réalité économique, éliminons d?emblée les faux débats. Pour faire face aux problèmes qui se posent, Sithanen, Bérenger ou Jugnauth, cela ne fait en définitive aucune différence majeure. Les réformes et les mesures de redressement économique se seraient imposées pareillement aux uns et aux autres. Peut-être que l?expertise technique de Sithanen lui confère une autorité supplémentaire, mais elle est stérile sans le soutien politique de ses collègues et d?abord du premier d?entre eux. Nous saurons bientôt ce qu?il en sera.
Pour l?heure, ce que nous annonce et nous propose le vice-Premier ministre et ministre des Finances ne peut que recueillir l?adhésion de principe des Mauriciens, de quelque bord politique qu?ils se trouvent. Le ministre dit que la situation exige des réformes, des sacrifices, de la solidarité. Il n?y a rien à y redire, sauf peut-être que ces mesures tardent et qu?entre-temps, quelques signaux contradictoires ont pu faire penser que le gouvernement possède la baguette magique qu?il dit lui-même ne pas détenir.
Maintenant, il n?y a plus de choix. La remise en ordre des finances publiques nous est imposée. Le pays est dans l?obligation de l?entreprendre afin d?accéder à des sources de financement indispensables à la poursuite du développement et à la restructuration de l?économie. Ce ne sera pas si simple. Le statut de pays à revenu intermédiaire nous prive de l?accès à des financements avantageux réservés aux pays les plus pauvres. Les dons sont presque à exclure. Pour obtenir ce qui pourrait l?être auprès des institutions internationales, le gouvernement devra, au préalable, faire la démonstration de sa capacité à réformer, à se discipliner, à dépenser l?argent public de manière plus judicieuse. Ce n?est pas une question de stratégie économique, c?est un impératif de survie.
Le ministre des Finances a dit les choses clairement hier. Il a raison, l?ampleur du défi à relever n?est pas comprise par tous. Le discours des syndicalistes à l?ouverture des « négociations » tripartites est effrayant. Ces gens-là vivent sur une autre planète. Je ne sais pas comment on fait pour négocier avec des extraterrestres. Pis, à voir les agissements de certains ministres, il semble qu?eux-mêmes n?aient pas encore pris toute la mesure de la réorientation à opérer.
Il faut souhaiter du courage et de l?audace au ministre des Finances. Il est esseulé. Ce n?est pas bien grave. Il peut tirer des leçons de l?histoire économique récente du pays. Souvenons-nous de la pédagogie ferme d?un Anerood Jugnauth, expliquant sans cesse que les sacrifices exigés par la conjoncture d?alors produiraient, à moyen terme, des bénéfices pour tous. C?était le temps où l?île sans avenir du professeur Meade s?imaginait le destin de Singapour. C?est encore possible.
Publicité
Publicité
Les plus récents