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Dialogue de sourds entre patronat et syndicats sur la compensation
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Dialogue de sourds entre patronat et syndicats sur la compensation
Représentants d?employeurs et syndicalistes s?opposent sur tout. Les deux parties ont tenu des discours contrastés hier, lors des consultations tripartites sur la compensation salariale à l?hôtel du gouvernement. Gouvernement et représentants des employeurs insistent sur les difficultés économiques. Les syndicats mettent en avant la baisse du niveau de vie de la population.
Le vice-Premier ministre et ministre des Finances, Rama Sithanen, demande à tous les partenaires sociaux de partager le coût de la réforme économique. Il réitère son appel à la discipline, à l?esprit de sacrifice, au patriotisme et à la solidarité auprès de la population. ?Le coût de la réforme est beaucoup moins élevé que le coût du statu quo. Il faut que le fardeau de l?ajustement soit réparti équitablement entre les différents secteurs de l?économie et entre les partenaires sociaux.?
Le ministre des Finances a brossé un tableau noir de l?économie au niveau national et sur le plan sectoriel. Il a rappelé l?urgence de la restructuration économique.
La Mauritius Employers Federation (MEF) et les représentants des organisations sectorielles ont, eux, insisté sur les difficultés à payer la compensation. ?Comment peut-on payer lorsque des secteurs bougent vers une décroissance ? Comment est-ce que l?industrie sucrière peut payer une compensation alors que ses recettes d?exportation vont connaître une chute de 36 % ?? se demande Mookeshwarsing Gopal, le président de la MEF.
Pour les syndicats, la nécessité de payer une compensation est justifiée puisque ?les travailleurs ont été sous-compensés ces dernières années?, aux dires d?Ashok Subron négociateur de la Trade Union Common Platform. Il conteste les postulats sur l?urgence économique mis en avant par le gouvernement et par les employeurs. Ashok Subron cite les résultats des grosses entreprises du pays comme contre-argument. ?Les sucriers continuent à générer des bénéfices par milliards grâce aux projets d?Integrated Resorts Scheme, aux morcellements et à l?accord qu?ils ont avec le Central Electricity Board.?
Chiffres à l?appui, Rama Sithanen décrit les chocs auxquels fait face l?économie. Il explique que les difficultés de la zone franche ne sont pas encore dissipées en raison des discussions à l?Organisation mondiale du commerce sur les tarifs douaniers.
L?impact du chikungunya sur le tourisme est une nouvelle source d?angoisse, après le sucre, le textile et la flambée des cours pétroliers.
Les finances de l?Etat restent précaires. La situation peut s?aggraver à cause du coût élevé du service de la dette. ?La majorité de nos ressources va dans le paiement de la dette.?
Face à ces difficultés, la solution est la réforme de l?économie pour assurer sa compétitivité à terme. Le pays aura besoin de Rs 150 milliards pour investir dans les efforts de l?ajustement pour les dix prochaines années. Il se tournera vers les institutions de financement internationales pour lever une grosse partie des fonds nécessaires. ?Il nous faut mettre de l?ordre dans notre maison lorsque nous les approchons. Sinon, elles vont nous imposer des conditions difficiles.?
Rattraper la perte du pouvoir d?achat
Les syndicalistes questionnent l?appel à la discipline du ministre Sithanen. ?Ce n?est pas la première fois que le gouvernement fait appel à la discipline. Les travailleurs seuls doivent-ils faire les sacrifices ?? se demande Cassam Kureeman, président du Mauritius Labour Congress.
Le mode de calcul de la compensation est revenu sur le tapis : le patronat et les syndicalistes s?opposent. ?La compensation salariale doit être liée à la productivité. Il faut revoir le tripartisme et privilégier les négociations collectives sectorielles. L?inflation ne saurait être le seul élément qui détermine la compensation?, souligne Ahmad Parkar de la Mauritius Export Processing Zone Association. Pour les patrons, il faut tenir compte d?autres facteurs telles la productivité, l?efficience et la situation des entreprises dans ce calcul.
Il explique la vulnérabilité du textile-habillement face à une éventuelle augmentation du coût de la main- d??uvre. ?Les prix de nos produits baissent en termes réels, tandis que la productivité est faible.? Payer une compensation dans ces conditions accentuera l?érosion de la compétitivité de nos exportations.
Les représentants des opérateurs dans les autres industries avancent le même argument. ?L?industrie sucrière mauricienne a déjà un coût de production très élevé. La baisse de 36 % dans les prix nous pousse à l?intensive care unit?,dit Jacques d?Unienville, le président de la Mauritius Sugar Producers Association (MSPA).
Dans l?hôtellerie, le chikungunya a assombri les perspectives d?une croissance forte, affirme Patrice Hardy, président de l?Association des hôteliers et restaurateurs de l?île Maurice. ?Le manque à gagner se chiffre à Rs 1 milliard. Nous prenons des actions pour relancer le marché français principalement. Mais tout cela coûte beaucoup d?argent.?
Les syndicalistes affirment, eux, que la compensation n?est qu?un moyen pour permettre aux salariés de rattraper la perte de leur pouvoir d?achat. ?L?employeur s?est trompé de forum à propos de la nécessité de changer le mécanisme de calcul de la compensation?, déclare Yusuf Sooklall, président de la Free Democratic Union Federation.
Ils ont réclamé une compensation de Rs 718, qui tiendrait également compte un rattrapage de la perte de pouvoir d?achat subie ces dernières années, avancent-ils.
Akilesh ROOPUN Jean-Denis PERMAL
ANALYSE
La compensation salariale contribue à l?inflation
Revoilà la saison des négociations tripartites pour fixer le taux de compensation salariale annuelle. Héritage de la Cost of living allowance (Cola) préconisée par le rapport Sedgwick, la compensation salariale a le même défaut que la formule à laquelle elle a succédé au milieu des années ?70. Elle appauvrit la population dans une fuite en avant pour rattraper une perte de pouvoir d?achat à laquelle elle contribue grandement.
La principale faiblesse du système actuel est qu?il est uniquement un mode de rattrapage de la perte du pouvoir d?achat encourue au cours de l?année financière précédente et qui se mesure par le taux d?inflation.
Ainsi, la compensation salariale de 2006, qui sera effective à partir de la fin de juillet, vise à compenser les salariés pour la perte de pouvoir d?achat entre juin 2005 et juin 2006.
Dans les faits, le salarié a déjà payé plus cher ses achats et les prix des produits de consommation courante continueront à augmenter au cours de l?année financière suivante. Le rattrapage du pouvoir d?achat est une course futile. C?est comme vouloir rattraper son ombre.
?L?inflation va plus vite que la compensation. Un faible taux d?inflation est dans l?intérêt des salariés?, commente Mahmood Cheeroo, secrétaire général de la Chambre de commerce et d?industrie (CCI).
L?aspect le plus pervers du concept de la compensation salariale est justement qu?il contribue à générer la hausse des prix et l?inflation. Comment ?
Il a été calculé que la compensation salariale payée l?année dernière a représenté des dépenses additionnelles de Rs 1,6 milliard pour le secteur privé et de Rs 950 millions pour le secteur public. Ce sont donc au total Rs 2,55 milliards additionnelles qui ont été injectées dans le circuit monétaire.
?L?effet immédiat du paiement de la compensation c?est qu?elle donne un petit coup d?accélérateur à la consommation. Surtout quand on sait que la propension à consommer est plus forte chez les salariés au bas de l?échelle qui obtiennent une compensation intégrale. Recevoir Rs 200 ou Rs 300 de plus est une incitation pour eux à dépenser davantage?, déclare Mahmood Cheeroo.
Plus il y a d?argent en circulation, plus les prix augmentent car il y a théoriquement plus d?argent pour un même volume de produits. ?La compensation salariale sans lien avec la productivité est inflationniste. La compensation augmente les liquidités en circulation par rapport à la production nationale et génère de l?inflation. L?inflation est une perte du pouvoir d?achat et la compensation de cette perte engendre encore de l?inflation. En définitive la compensation salariale contribue à la perte du pouvoir d?achat?, explique Eric Ng, économiste et directeur du cabinet PluriConseil.
?Plus les prix augmentent, plus il y a de l?inflation et plus il faudra payer en termes de compensation. C?est un cercle vicieux?, renchérit l?économiste Pierre Dinan.
A la théorie économique s?ajoute le fait que les commerçants, sachant que les salariés ont en termes nominaux plus d?argent, s?autorisent à réviser leurs prix à la hausse. ?A chaque fois que les prix augmentent une compensation est payée. Les commerçants tiennent compte de cette compensation salariale qu?ils facturent dans leurs prix. La population s?appauvrit en fait. S?il n?y avait plus de compensation pour la hausse des prix, la consommation devrait ralentir. Dans un marché compétitif, quand la consommation ralentit, les prix devraient baisser à cause de la concurrence entre les commerçants. Cela ferait reculer l?inflation. On devrait cesser de payer la compensation salariale annuelle?, analyse un banquier.
La compensation salariale contribue à la perte du pouvoir d?achat mais aussi à la perte de valeur de la monnaie. ?Quand l?inflation à Maurice est plus forte que l?inflation en Europe, le différentiel doit être comblé par une baisse de la valeur de la roupie car sinon les exportations mauriciennes perdraient en compétitivité?, déclare Eric Ng.
Le taux d?inflation ne peut être répercuté dans le coût d?un t-shirt exporté, car ce vêtement coûtera alors plus cher. Or avec la compétition coupe-gorge à l?échelle internationale, il n?est pas question d?augmenter les prix.
Le prix libellé en roupies peut augmenter, mais pas en euros ou en dollars pour l?acheteur étranger. Pour que cela soit possible malgré l?inflation et la compensation salariale qui augmente les coûts de production, la roupie doit se déprécier par rapport aux devises de nos principaux acheteurs.
?Quand on dit que l?inflation et la compensation salariale contribuent à la dépréciation de la roupie, cela sous-entend que les autorités laissent courir la monnaie pour aider les industries d?exportation?, ajoute Pierre Dinan.
Mais lorsque la roupie se déprécie, ce ne sont pas seulement les exportateurs qui en bénéficient. Quand la monnaie se déprécie, la valeur des produits importés libellés en roupies augmente. La taxe sur la valeur ajoutée sur les produits importés génère donc plus de revenus puisque c?est une taxe ad valorem.
La dépréciation de la roupie fait donc grimper les prix des produits importés dans un pays ou pratiquement tous nos besoins sont importés. La hausse des prix contribue à l?inflation et les syndicats réclament une ? compensation.
Quand les syndicats et les salariés auront compris que la compensation salariale est un cercle vicieux, on pourra en sortir. Mais puisque cela fait trente ans que l?on tourne en rond, le gouvernement devrait se décider à jouer son rôle d?arbitre.
Stéphane SAMINADEN
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