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Lettre au ministre de l?Education...
Monsieur le ministre,
Dans le cadre des nouveaux règlements concernant le grading du Certificate of Primary Education (CPE) pour l?accès aux collèges nationaux, je vous adresse cette lettre au nom de la Société des professionnels en psychologie-île Maurice, association regroupant une trentaine de psychologues, psychothérapeutes et counsellors qualifiés. En tant que professionnels, nous souhaitons attirer votre attention sur certains aspects peu apparents qui, sans doute pour cette raison même, ne semblent pas avoir été assez considérés dans un projet qui engage le devenir de l?enfant mauricien.
Nous tenons à préciser que notre démarche se situe dans la stricte ligne de notre éthique professionnelle, qui consiste à ?uvrer dans le sens du développement du potentiel humain, celui de la guérison et de la prévention des troubles psychiques, grâce à des outils élaborés à partir des connaissances scientifiques relatives à la psyché humaine. Nous comprenons que les mesures proposées veulent rétablir un équilibre et pallier ce que beaucoup perçoivent comme une injustice au sein du système éducatif. Cependant, le moyen employé pour rétablir une justice sociale ? une sélection sur un mode de compétition à la fin du primaire ? comporte plusieurs dangers potentiels pour le bon développement de l?enfant.
Même si le principe de favoriser l?émergence d?une élite ? encore faut-il s?entendre sur ce que l?on entend par là ? est en lui-même valable, la dégager à 10-11 ans s?avère un contresens au regard des caractéristiques psycho-intellectuelles constitutives de l?enfant. A cet âge, les facteurs affectifs dominent encore la vie psychique de l?enfant et gouvernent sa vie mentale et intellectuelle. Procéder donc à une évaluation des compétences de l?enfant, en se basant sur les performances scolaires, occulte et ignore tous les facteurs autres qu?intellectuels, qui jouent un rôle prépondérant à cet âge.
Vouloir stimuler la motivation des élèves du primaire à travers un système de compétition entre eux est un leurre car l?enfant réussit lorsqu?il a le désir d?apprendre. Pour que naisse et s?installe ce désir, des conditions d?ordre relationnel s?avèrent nécessaires. Notre expérience démontre que c?est souvent une défaillance au niveau même de ces conditions relationnelles qui est à l?origine de l?absence du désir d?apprendre, donc du manque de motivation face à la chose scolaire. La compétition ne peut donc être un facteur de motivation à cet âge sans effets adverses à d?autres niveaux de la personnalité. Les enfants qui n?auront pas eu la chance de bénéficier de conditions affectives propices se retrouveront alors inévitablement pénalisés, alors même que leur potentiel intellectuel n?est pas en cause.
Les rapports de l?enfant avec l?adulte se caractérisent par une dépendance affective. En d?autres termes, plus une attention valorisante et un encadrement personnalisé seront assurés à l?enfant, plus il sera performant à l?école. La valeur qu?on accorde à sa personne et non à ses résultats académiques, les opportunités de réussir quels que soient son rythme, son niveau ou ses aptitudes conditionnent prioritairement son envie de bien faire. Par ailleurs, parmi les facteurs sabotant son désir d?apprendre, on retrouve la critique répétée, le manque d?intérêt pour sa personne, le manque d?attention positive et les exigences de l?adulte qui ont un effet inhibiteur, voire paralysant sur ses facultés.
Du côté des parents, il existe souvent une perception floue des réelles possibilités intellectuelles de l?enfant. Ainsi, même face à un enfant à faible rendement scolaire, ceux-ci continuent à exercer une certaine pression en espérant que viendra le fameux ?déclic?. Compte tenu de cette réalité, l?argument selon lequel les parents sont libres de choisir ou non l?entrée de leur enfant dans la course aux collèges d?élite, n?est pas fondé, car ils souhaitent naturellement et légitimement les meilleurs établissements pour lui. D?où une focalisation anxieuse et excessive sur les bulletins de fin de trimestre dès l?âge de sept ans, ce qui engendre des effets psychologiques dommageables pour l?enfant.
L?enfant du cycle primaire est encore dans le processus de résolution des conflits intrapsychiques liés à la rivalité fraternelle et au complexe d??dipe. Il convient de rappeler que l?enfant tend à mesurer sa valeur personnelle en se mettant instinctivement en comparaison avec ses pairs. En instaurant, au niveau de l?institution qu?est l?école, des rapports de concurrence entre les élèves, l?adulte accentue et donne de surcroît une caution sociale à une tendance que l?enfant doit plutôt apprendre à dépasser, afin d?accéder à son unique potentiel de créativité et de valeur propre.
L?enfant qui se juge et que l?on juge moins capable qu?un autre se sent dévalorisé et blessé dans son estime de lui-même. La perte d?estime de soi, on ne le soulignera jamais assez, entraîne des répercussions profondes à court, moyen et long termes sur le devenir psychologique de l?individu. Elle est le ferment de tous les troubles anti-sociaux plus ou moins graves dont la société a à pâtir tôt ou tard. Il est important qu?à l?aube de l?adolescence, l?envie de réussir ait été appropriée et intériorisée pour soi et non pas forcée dans un climat de contrainte, de compétition ou de crainte de l?échec.
Quand l?accent est mis sur les résultats académiques, toute la personne de l?enfant est nécessairement jugée sur ce critère. Même les élèves performants sont identifiés à leur réussite scolaire. Ils courent alors le risque d?être piégés dans cette image d?excellence qu?ils donnent d?eux-mêmes. Notre expérience professionnelle nous démontre d?innombrables cas d?enfants très performants qui ?tombent en panne? parce qu?ils deviennent prisonniers d?une obligation d?exceller et développent une telle angoisse face à l?échec que leurs facultés en sont paralysées.
Compte tenu des facteurs explicités plus haut, le nouveau système de grading pour l?accès à des collèges réservés à l?élite, au lieu de stimuler la motivation à réussir et de favoriser l?émergence des potentialités, risque d?induire l?effet contraire à celui qui était recherché.
Nous soulignons pour conclure l?impact stimulant de l?hétérogénéité en matière de compétences académiques que des recherches psychologiques ont démontré, et ceci se vérifiant dans les deux sens. Au plan social, le respect des différences, l?esprit de coopération mutuelle et de solidarité en sont grandement favorisés.
Dans la ligne même de notre rôle en tant qu?association de professionnels, nous souhaitons participer à la réflexion qui est menée pour le bien-être de l?enfant mauricien et proposer notre aide à tous ceux confrontés directement au problème éducatif du cycle primaire à Maurice, c?est-à-dire enfants, parents et enseignants. Nous restons à votre disposition pour en discuter selon les modalités que vous jugerez utiles.
Gianella CATHAN Psychologue clinicienne Société des professionnels en psychologie
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