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?Les succès passés de Maurice ne sont pas des garanties pour l?avenir?
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?Les succès passés de Maurice ne sont pas des garanties pour l?avenir?
● Le Conference Board du Canada se spécialise dans les prévisions économiques et le management. Comment s?annonce 2006 sur le plan économique ?
L?économie mondiale est sur la bonne voie. Il y aura une croissance solide en 2006. L?économie américaine, qui avait alimenté l?économie mondiale jusqu?à récemment grâce à une consommation fiévreuse, s?est ralentie. Mais le Japon, le poids lourd de la région, émerge après une décennie de torpeur.
Il y aura donc une plus forte demande du Japon et de l?Asie. Tout ralentissement du commerce avec les États-Unis sera absorbé par le commerce entre les pays asiatiques. Ce que nous voyons est donc une rotation de la croissance mondiale.
Les perspectives de l?économie mondiale sont donc bonnes et, même si la Chine continue à croître, je pense que c?est l?Inde qui sera la principale puissance économique. La raison pour cela est avant tout démographique. En raison de sa politique d?un enfant par couple, la Chine vieillit. Par contre, l?Inde a une population jeune et éduquée, parlant anglais et évoluant dans un environnement de challenge constant.
Nous voyons donc une situation favorable à la croissance et ce que cela veut dire pour Maurice, c?est que vous allez pouvoir compter sur le tourisme.
● Vous mettez l?accent sur l?importance des ressources humaines. Quel est le rôle du directeur des ressources humaines au sein de l?entreprise ?
Il y a eu une transformation significative dans les attentes de ce que la fonction des ressources humaines peut apporter à l?organisation. Aujourd?hui, la fonction des ressources humaines est la principale fonction au sein d?une entreprise capable de créer une valeur soutenue.
Si un directeur des ressources humaines choisit de jouer un rôle réactif, il rend un mauvais service à l?organisation. Le département des ressources humaines doit au contraire jouer un rôle stratégique au sein de l?organisation. Par exemple, le directeur des ressources humaines doit être assis à la table où les décisions de l?entreprise, qu?elles soient pour maintenant ou pour le long terme, sont prises pour qu?il puisse fournir les compétences et les talents requis.
● La diversité est un thème récurrent dans votre travail. Maurice peut se vanter d?avoir une population qui est culturellement et ethniquement variée. Pensez-vous que les organisations commerciales et politiques font une utilisation optimale de cette ressource ?
La diversité est généralement une des forces majeures dont un pays dispose. La diversité ne signifie pas uniquement l?ethnie et le genre, cela signifie aussi l?orientation sexuelle. Si, par exemple, une ville tolère et apprécie les différences, elle va attirer les meilleurs éléments. Regardez New York et Toronto, ce sont des villes qui bougent constamment.
Cette logique s?applique aussi aux organisations. Des entreprises comme Unilever et Proctor and Gamble ont fait des efforts obstinés pour s?assurer que la diversité existe au sein de leurs organisations. L?uniformité de la pensée est mortelle. En mettant en question les idées reçues, vous arrivez à de meilleures décisions.
Pour ce qui est de Maurice, je me demande si on n?est pas coincé dans la façon de penser du pré-colonialisme. Je ne pense même pas que nous tolérons la diversité. La vie à Maurice est contrôlée par les hiérarchies et tout le monde s?attend à ce que ce soit le patron qui prenne les décisions.
Ce ne sont pas seulement les patrons qui créent cet environnement, mais les employés eux-mêmes attendent les décisions des top people. Eux, ils ne sont là que pour mettre en oeuvre ces décisions. Je ne pense donc pas qu?il existe une bonne utilisation de la diversité.
● Et cet état des choses peut être très néfaste pour un petit pays comme Maurice?
Si les entreprises et les pays ne promeuvent pas la diversité alors qu?ils font face à une pression constante de fournir de bons résultats, ils vont se faire énormément de tort. C?est un domaine dans lequel Maurice devra faire des efforts concertés pour valoriser la diversité.
La société mauricienne est très compartimentée. Parfois quand je parle aux gens ici, je me demande si on est encore en 1969. Le monde a changé de façon dramatique, les attentes des consommateurs croissent exponentiellement et la vitesse d?exécution est essentielle. Si nous ne faisons pas plein usage des grandes forces de ce pays, nous allons le tirer vers le bas.
● Concrètement, comment pouvons-nous nous assurer qu?il y ait plus de diversité aux niveaux gouvernemental et organisationnel ?
Au niveau organisationnel, il y a de nombreuses mesures qui peuvent être utilisées. Au Canada, il existe depuis longtemps une législation relative à l?équité de l?emploi. Il n?y a pas toutefois de système de quotas car ils peuvent être néfastes. Si, par exemple, on dit à une entreprise d?employer 5 % ou 10 % de femmes, elle n?embauchera pas nécessairement les meilleures personnes.
Les entreprises doivent donc utiliser des mesures qualitatives pour déboucher sur des améliorations quantitatives. Le branding de l?entreprise est aussi très important.
?L?uniformité de la pensée est mortelle. En mettant en question les idées reçues, vous arrivez à de meilleures décisions.?
● Pensez-vous que ce pool de talents, comme vous dites, existe à Maurice ?
La question est : ?Quel genre de talents ?? Maurice a extrêmement bien réussi jusqu?ici. Nous avons parcouru un long chemin depuis les rapports Titmus et Meade.
Quand j?anime des conférences, je parle de Maurice comme une success story mais les succès du passé ne sont pas des garanties pour les succès de l?avenir.
Nous ne pouvons plus compter sur des marchés captifs et nous ne serons plus protégés par aucun pays ou accord. L?Organisation mondiale du commerce s?est assuré que nous sommes en concurrence avec des géants.
Maurice doit se concentrer sur quatre choses. Il faut absolument regarder des opportunités qui permettront d?augmenter la productivité car vous ne pouvez pas consommer sans produire. Rien n?est gratuit.
Tout le monde dit que le transport et l?éducation sont gratuits mais quelqu?un paie pour tout ça. Vous empruntez la voie des salaires bas et de la faible productivité mais cela n?aide pas le pays. Je pense que vous devez choisir la voie des salaires élevés et de la productivité élevée.
La deuxième chose c?est l?innovation. C?est un facteur clé qui est également lié à la diversité. L?innovation ne peut se faire que dans un environnement créatif où les gens communiquent. La troisième chose est l?exécution. On parle beaucoup à Maurice mais on n?exécute pas, aussi bien au niveau politique qu?organisationnel. Une vision sans exécution est une hallucination.
La dernière chose c?est le savoir-faire. Je pense que nous devons nous concentrer sur la création d?un environnement propice au savoir-faire au sein des organisations. L?obsolescence technique est désormais une réalité.
● Énormément de choses ont été dites sur la réforme de l?éducation. Pensez-vous qu?il est judicieux de tenter de discerner l?élite à l?âge de 11 ans ?
Je n?ai pas beaucoup suivi ce sujet controversé. Mais mon opinion est qu?il n?y a rien de mal à avoir un système éducatif qui est compétitif. Il est important d?encourager la compétition. La question qui se pose est plutôt : ?À quel point le système est-il compétitif ?? Le pays a besoin de personnes brillantes et talentueuses. Si vous pouvez avoir un système qui livre ces choses, je pense que tout le monde en sortira gagnant. En même temps, l?être humain n?est pas pleinement formé à 11 ans.
● Par définition, les petits États insulaires en développement (PEID) ont des vulnérabilités très spécifiques. Que peut faire Maurice pour surmonter ces vulnérabilités ?
Maurice a une petite économie et est donc soumise à de terribles incertitudes. Le pays a des opportunités mais il doit décider quel genre de centre d?excellence, au sens large, il souhaite créer. Les langues sont une de nos forces concurrentielles, ce qui nous ramène à la diversité. Les Mauriciens parlent l?anglais, le français, l?hindi et le mandarin, entre autres.
Les langues sont très demandées. Pourquoi n?envisageons-nous pas de faire de Maurice un centre d?excellence de la traduction ? En utilisant l?internet, nous pouvons faire de la traduction just-in-time. Il faut donc regarder où se trouvent nos forces.
Et même si nous sommes performants dans la traduction aujourd?hui, cela ne veut pas nécessairement dire que nous le serons dans dix ans. Les services financiers sont un autre domaine où Maurice pourra jouer un rôle important.
● Que pensez-vous de cette ambition de faire de Maurice une cyber-île ?
Elle est arrivée un peu tard et à un moment où le secteur de la technologie était dans un sale état. Mais tout le monde semble s?intéresser à ce domaine. Quel est notre avantage compétitif ? Les langues sont utiles pour les centres d?appels. Et la cybercité attire beaucoup d?investissements indiens. En Inde, ce secteur fabuleusement riche exporte son talent. L?Inde recherchera donc des pays où investir et Maurice pourra être l?un d?eux.
Mais Maurice devra faire très attention dans les dix à quinze prochaines années en raison du vieillissement de la population dans d?autres pays, tels la France, l?Italie et le Canada. Ils chercheront donc du talent à l?extérieur et Maurice sera un des pays vers lesquels ils se tourneront. Les Mauriciens sont mobiles et iront où ils trouvent des opportunités. Si cela se produit, nous aurons beaucoup à perdre.
● Pendant des années, Maurice a joui d?une situation de plein emploi. Aujourd?hui le chômage est devenu un vrai problème. Comment le pays doit-il s?adapter à cette situation difficile ?
Dans beaucoup de pays comme Maurice, il y a des dislocations. Au Canada et en Allemagne, énormément d?emplois dans les secteurs manufacturiers sont outsourced à l?étranger et beaucoup de gens se retrouvent au chômage.
C?est là où le gouvernement a un rôle important à jouer. Il doit être conscient des dislocations et fournir un soutien et une formation aux personnes disloquées. Canaliser toutes ces personnes ne sera pas une tâche facile et ne se passera pas du jour au lendemain.
Quelqu?un qui travaillait dans une usine textile ne peut s?attendre à se retrouver dans un centre d?appels. Mais il arrive un moment où le gouvernement doit intervenir pour soutenir ces gens et pas seulement financièrement.
Ce pays est fort et résilient. Il a donné tort à deux lauréats du prix Nobel d?économie. Je ne m?en fais pas trop pour Maurice. Je pense seulement que le pays ne maximise pas les opportunités qui existent comme la diversité de pensée.
Maurice passe par une période mais elle doit faire attention à ne pas trop s?y attarder car la mondialisation n?est pas très indulgente envers les retardataires.
Propos recueillis par Nicholas RAINER
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