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Images d?Epinay
Le ministre James Burty David ? on ne sait à quel titre ? vient d?émettre une proposition que le conseil municipal de Port-Louis s?apprête à débattre. Il veut faire disparaître du jardin de La Compagnie, la statue de ce personnage incontournable du XIXe siècle que fut Adrien d?Epinay; il veut effacer l?histoire. C?est une bien mauvaise idée. Comme elle ne peut pas émaner de l?homme de culture, il faut croire qu?elle est une pensée de politicien.
Les gens au pouvoir ne doivent pas se mêler de réécrire l?histoire. Ils ont des intérêts de conjoncture qui les incitent à la trafiquer dans l?espoir d?en tirer un capital politique. C?est ce à quoi se livre le ministre en menant au bûcher Adrien d?Epinay, ?esclavagiste? notoire certes mais pas que. C?est ce à quoi se livrent, de même, bien d?autres commémorateurs de la fin de l?esclavage, peu soucieux de comprendre les circonstances de sa naissance.
Quand l?on débat des comportements des hommes de ce temps passé, il faut retrouver le contexte. Adrien d?Epinay a été un homme de son époque, brillant avocat, planteur, producteur sucrier. Sur sa sucrerie à Argy, il fut le premier à introduire à Maurice le moulin à vapeur.
S?il se bat contre le projet d?émancipation des esclaves au point de forcer l?expulsion de John Jeremie, Procureur général anglais, c?est parce qu?il le croit venu imposer l?émancipation immédiate, sans compensation, sans indemnité aux propriétaires. En vertu du système de l?époque, ceux-là, on le sait, achetaient leur main-d??uvre servile.
Adrien d?Epinay contribuera à élaborer le plan de rachat des esclaves. Il s?agissait pour les propriétaires d?esclaves ? des Franco-Mauriciens principalement mais aussi des gens de couleur et quelques Indiens ? de les vendre à une compagnie d?actionnaires, contre la garantie du gouvernement britannique qu?ils restent attachés aux établissements auxquels ils appartenaient jusqu?au remboursement de la compagnie au moyen d?un salaire mensuel de Rs 4 par esclave. Une compensation de £ 2 112 632 sera finalement versée aux 6 874 propriétaires de 68 613 esclaves. Le plan anglais d?émancipation est très largement inspiré des propositions initiales de d?Épinay.
Fondateur du ?Cernéen?, c?est en patriote qu?il se dresse contre une censure rigide de la presse qui empêche le débat public. Il revendique l?institution d?une assemblée élue mais obtient la constitution d?un conseil législatif nommé. Il mettra sur pied la première banque commerciale, avec, au départ, des capitaux anglais. Il imposera à l?administration anglaise l?accès des colons aux emplois publics, selon leur mérite. Bref, il se battra sur tous les fronts pour ce qu?il considère être sa patrie, même s?il exprimera souvent les préjugés de son temps et les préventions de sa classe.
En conflit permanent avec l?autorité coloniale, dégoûté, Adrien d?Epinay quitta la colonie pour mourir prématurément en France à l?âge de 46 ans. Son corps fut ramené à Maurice en 1840 et inhumé au cimetière de Pamplemousses. En signe de reconnaissance, ses compatriotes lui ont élevé la statue du jardin de La Compagnie, statue qui est l??uvre de son propre fils Prosper d?Epinay, grand prix de Rome de sculpture.
Les discours que demain, jour de commémoration, les uns et les autres prononceront, risquent d?être tout aussi éloignés des faits. Ils diront sans doute, à juste raison, que par son ampleur et ses douleurs, l?esclavage est sans commune mesure dans l?histoire. Mais ils ne rappelleront pas le fait que ce ?crime contre l?humanité? est, hélas, vieux comme l?humanité elle-même.
La mise en esclavage des Noirs ne commence pas avec les Occidentaux. Et l?esclavage n?est pas circonscrit à l?Afrique. Certes, les Européens engagés dans les guerres coloniales du XVIIe et XVIIIe siècles ont perfectionné le mode opératoire de la traite et présidé au déracinement de millions de personnes du continent africain. Mais à Babylone déjà, plus de 2300 ans avant J.C., on distinguait les hommes libres des esclaves achetés sur les marchés, ou butins de guerre. Les Romains, au gré de leurs conquêtes, s?offraient des esclaves domestiques et des esclaves ruraux, affectés aux travaux agricoles. Au Ve siècle, les Tyrrhéniens, ces pirates de la mer Egée, enlevaient et vendaient des Grecs dans ?les pays lointains? que sont l?Egypte et Chypre.
Sans justifier et moins encore excuser le trafic instauré ensuite par les Occidentaux, il faut reconnaître que leurs méfaits ont été grandement facilités par les pratiques de razzias et de traite existant sur l?ensemble du continent noir bien avant leur arrivée. Les razzias étaient effectivement le moyen par lequel empereurs et princes africains du VIIe au XVIe siècle ont assuré leur domination. Les armées des puissants attaquaient par surprise un hameau, un village et faisaient le plus grand nombre possible de prisonniers qu?ils vendaient. Au Soudan, au Ghana, dans l?actuelle Côte d?Ivoire comme dans pratiquement toute l?Afrique noire, la razzia permettait aux chefs africains de fournir en esclaves les pays musulmans qui en étaient alors les principaux demandeurs. A l?époque, plus que les Européens, le monde musulman utilisait des esclaves dans la vie économique et militaire. En Inde, dans de nombreuses provinces, comme au Bihar, posséder des esclaves était une marque de distinction.
C?est en fait par le biais de cette même pratique de razzia, menée par des Noirs contre d?autres Noirs, que l?île de France s?est pourvue d?esclaves venant de Madagascar et du Mozambique. A Madagascar, plusieurs ?rois? indépendants les uns des autres se faisaient la guerre. Leurs richesses, c?étaient leurs esclaves, et les guerres qu?ils menaient n?avaient pour but que de se faire des prisonniers pour les réduire ensuite en esclavage. Plus tard, en raison de la demande grandissante de main-d??uvre dans les colonies de plantation créées par les Européens, ces derniers perfectionneront le système autochtone africain, armant les rois et princes collaborateurs pour obtenir d?eux le plus grand nombre possible de prisonniers mis en esclavage. Beaucoup de rois africains ont vécu ainsi de la vente de leurs sujets aux Européens. Au point qu?il a fallu que le gouvernement britannique offre une rente annuelle à Radama 1er, roi de Madagascar, pour qu?il accepte finalement d?interdire la traite sur Maurice. Entre-temps, près de 100 000 esclaves ont été importés de la Grande Ile, de l?Afrique orientale et aussi du Bengale par une soixantaine de négociants, négriers et armateurs à la fois. L?importation a véritablement démarré en 1735 sous Labourdonnais, le fondateur de la colonie. Autre statue à déboulonner peut-être?
La vie douloureuse, les humiliations vécues par les Africains ainsi mis en esclavage, vendus par leurs frères noirs et traités comme des bêtes de somme par les acheteurs blancs, sont des taches indélébiles de l?histoire universelle. Les descendants des hommes qui en ont été les victimes, l?Afrique ponctionnée, n?en finissent pas d?en subir les séquelles. Il est juste que la nation s?en souvienne mais surtout qu?elle aide à combattre les préjugés qui ont nourri les prétentions de supériorité raciale des ?civilisateurs? blancs, ici et ailleurs.
Tout cela me ramène à l?esprit les propos de Henri Lopez, ancien Premier ministre du Congo, haut dirigeant de l?Unesco, inaugurant, il y a plus d?une dizaine d?années, un colloque international sur la traite et l?esclavage. ?L?histoire, disait Lopez, n?a pas pour but d?ériger des tribunaux. La période considérée fut certes de violence, de crimes, de sang, de victimes et de souffrances. Mais il s?agissait de luttes entre des hommes d?autres siècles.? Ces luttes d?un autre siècle appartiennent à notre histoire. Elle est faite d?ombre et de lumière mais elle est tout entière nôtre.
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