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«Il y a des pressions... »
● <B>Les méthodes d?enquêtes de la police sont en train d?être remises en question après l?affaire Ramlugon. Qu?en pensez-vous? </B>
Une autopsie est le gros maillon dans une enquête criminelle. Cela veut dire que si le gros maillon est défectueux, ce qui va suivre sera automatiquement défectueux. Mais il y a aussi d?autres maillons dans cette chaîne ; le laboratoire joue normalement un rôle très important. S?il y a faille du côté du laboratoire, la chaîne est cassée. J?ai côtoyé beaucoup d?enquêteurs et certains travaillent dur, d?autres pas, certains comprennent que la psychologie est une partie importante de leur travail alors que d?autres n?en ont simplement pas. Les informateurs jouent aussi un rôle important. Quand un enquêteur est en possession d?une information, il doit la vérifier, la confirmer ou l?infirmer. Mais les méthodes que l?on emploie de nos jours dépassent les normes acceptables.
● <B>Par méthodes employées, vous entendez la violence ? </B>
Oui. On a dépassé les limites et il y a eu mort d?homme.
● <B>Vous dites donc qu?un peu de violence est acceptable ? </B>
La violence peut être verbale aussi. Un interrogatoire serré veut dire que l?on va intimider le suspect pour lui soutirer des informations. Le gros problème que nous avons, c?est que les tests de laboratoire qui peuvent être un maillon important de l?enquête ne marchent pas ici. Jamais dans ma carrière, le laboratoire n?a apporté un élément qui a aidé l?enquête. Quand la science n?aide pas la police, elle se sert d?autres méthodes, dont la confession.
● <B>La réponse à notre problème serait donc de mettre les moyens scientifiques à la disposition de la police ? </B>
Les moyens sont là. Ce sont les compétences qui manquent. On est en train de fonctionner comme des amateurs.
● <B> Pourquoi n?avoir pas élevé la voix quand vous étiez toujours en service ? </B>
Vous savez combien de fois j?ai demandé l?apport de l?expertise indienne pour chapeauter notre laboratoire et entraîner nos gens ? Mais ce qui se passe, c?est que nos policiers n?ont aucune aide du laboratoire, parfois les médecins les mènent dans une mauvaise direction?
● <B>Qu?est-ce que cela veut dire ? Que des médecins légistes arrivent à de mauvaises conclusions ? </B>
Je peux vous citer un mauvais rapport. Celui de Bassin-Blanc. Je persiste à croire qu?il n?y a pas eu de foul play dans l?affaire.
● <B>Vous dites donc que si quatre médecins légistes examinent un cadavre, il peut y avoir quatre conclusions différentes ? </B>
(Hésitations?) J?ai toujours maintenu quand dans des affaires suspectes, il fallait qu?au moins deux médecins examinent le corps. S?il y a deux conclusions opposées, laissons le soin à la cour de décider laquelle des deux semble la plus plausible.
● <B>Mais comment savez-vous ce qui s?est passé dans l?affaire Bassin-Blanc si vous n?avez pas examiné le corps ? </B>
J?ai examiné les dossiers, les photos prises durant l?autopsie, les tests du laboratoire, etc. J?ai aussi l?expérience.
● <B>Vous prenez des photos à chaque étape d?une autopsie ? </B>
Ah oui. Si je vois un bleu sur la jambe d?une personne, je coupe pour confirmer que c?est bien dû à un coup car cela pourrait aussi bien être une tache sur la peau. Il me faut des photos pour dire pourquoi je pense que c?est une tache et non pas un bleu. Souvent aussi, nous prenons des photos négatives dans le sens que cela démontre qu?il n?y a rien. Dans le cas de Ramlugon par exemple, une photo démontre qu?il n?y a pas eu fracture de crâne. C?est important en cour. De nos jours les photos sont en couleurs, ce qui est mieux. Vous voyez comme l?autopsie est un gros maillon. S?il est mal fait, tout ce qui suit sera défectueux.
● <B> Donc toute l?enquête commence par l?autopsie, c?est elle qui détermine le cours d?une enquête ? </B>
Oui et ce n?est pas tout. Ensuite vient le laboratoire où l?on va faire des analyses de sang, d?alcool, d?ongles, etc. Ce sont d?autres indications qui dirigent les enquêteurs vers le suspect. En d?autres mots, la science va peu à peu dresser le profil de celui qui a commis le crime.
● <B>Sans entrer dans les détails de l?enquête en cours, il se pourrait que le corps soit exhumé pour être examiné par un médecin légiste étranger. Est-ce là un désaveu aux deux médecins légistes qualifiés qui ont fait leurs rapports ? </B>
Mais il n?y qu?à voir les photos qu?on a prises ! On aurait bien pu envoyer le dossier complet à l?étranger pour qu?un autre médecin légiste étudie ce dossier.
● <B> Est-ce qu?un médecin légiste, de surcroît rattaché à la police, est libre des conclusions de son enquête ? </B>
Il y a des pressions. Soit on cède, soit on ne cède pas. Je n?ai jamais cédé et c?est la raison pour laquelle je n?ai jamais eu de promotion. Prenons l?affaire Ramlugon par exemple. Le Dr Gungadin vient dire maintenant qu?il serait possible que la victime ait fait une chute. Ce serait possible qu?il dise cela maintenant suite à des pressions qu?il serait en train de subir. J?ai remis mon rapport final le 17 parce que je ne veux pas me rendre vulnérable à ces pressions.
● <B>D?où viennent ces pressions dont vous faites état ? </B>
De certaines personnes.
● <B>Mais encore ? </B>
De certaines personnes.
● <B>Est-ce que c?est possible de ne pas être rattaché à la police ? </B>
J?ai toujours maintenu qu?il faut un expert étranger pour revoir tout le système. Dans plusieurs pays, le service médico-légal n?est pas rattaché à la police. C?est ce que j?ai suggéré de faire ici. Mais Maurice est tellement petit, tout le monde se connaît. Il y a quelques jours j?étais dans un restaurant et j?ai croisé un policier qui m?a demandé en quelque sorte de modifier légèrement mon rapport. Mon point est le suivant ; on veut dire que quelqu?un est tombé. Une personne ne peut pas tomber sur la tête et sur les pieds aussi. S?il était tombé sur sa tête, il doit y avoir des traces. Que fait-on quand il n?y a pas de traces ? Moi je dis que s?il est tombé, on a dû le frapper.
● <B>Y a-t-il le danger que cette affaire finisse comme l?affaire Kaya ? Ou l?on ne pourra rien prouver ? </B>
J?ai une lecture différente de l?affaire Kaya. La police n?a pas frappé Kaya. J?ai étudié le dossier.
● <B>Quand vous êtes en train de procéder à une autopsie suite à un crime particulièrement horrible, quel est votre état d?esprit ? </B>
Chaque crime a ses propres circonstances. Des fois il y a des vieilles ou des enfants et c?est triste mais je ne vais pas jusqu?à pleurer ! Après tout notre travail c?est la mort. D?ailleurs les étudiants en médecine s?entraînent sur des cadavres. Mais quand le corps est décomposé, c?est plus difficile à cause de l?odeur.
«Jamais dans ma carrière, le laboratoire n?a apporté un élément qui a aidé l?enquête. Quand la science n?aide pas la police, elle se sert d?autres méthodes, dont la confession.»
● <B>Y a-t-il un profil type des criminels ? </B>
Oui. Il y a des crimes qui présentent les mêmes signes, ce qui nous dirige vers un type de personnes. La psychologie du criminel est importante. Voilà des années que je demande qu?un psychologue soit affecté à la police.
● <B>Faut-il traiter les criminels de façon différente, dépendant des raisons qui les ont poussés à commettre un crime ? </B>
Définitivement. Si cela doit bien se faire, cela doit être fait au cas par cas. Il y a criminels et criminels et il y a les circonstances.
«S?il était tombé sur sa tête, il doit y avoir des traces. Que fait-on quand il n?y a pas de traces ? Moi je dis que s?il est tombé, on a dû le frapper.»
● <B>La prison remplit-elle son rôle, c?est-à-dire réhabiliter ? </B>
Non. C?est un cercle vicieux, vous savez. Si vous envoyez un criminel en prison et que cinq ans après il en ressort sans avoir suivi un programme de réhabilitation, il récidivera, la police l?arrêtera, et il finira en prison encore une fois. Donc si la prison ne réhabilite pas, la criminalité augmente, l`état dépense plus d?argent et nous allons vers une crise sociale. La prison est aussi un maillon très important dans cette chaîne. Mais il n?y a pas d?études sur des prisonniers pour connaître leur état d?esprit, il n?y a pas d?études de la société en général. Comment anticiper et prévenir les crimes dans ce cas ?
● <B>Depuis l?affaire Ramlugon, des allégations contre vous font surface. Que se passe-t-il ? </B>
Mes conclusions sont accablantes. Les enjeux sont grands. Des gens paniquent. Je crains qu?on entendra beaucoup de choses avant la fin de cette affaire. Que voulez-vous ? C?est le prix à payer quand on est consciencieux.
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