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Les 100 jours-clés
● <B> Avez-vous analysé les raisons précises qui vous ont fait franchir le pas de l?engagement politique en 1990 ? </B>
Je ne voulais pas entrer en politique. Je suis de ceux qui ont toujours cru que l?on pouvait être utile à la société sans pour autant faire de la politique active. Mais en 1990, la décision du gouvernement d?alors d?instituer la République m?a choqué, non pas que je sois contre la République, mais surtout en raison de la manière dont on voulait l?instituer. La loi sur la République comportait des lacunes qui étaient dangereuses pour la stabilité même du pays. D?ailleurs, en passant, je voudrais dire que tout doucement les événements sont en train de me donner raison à ce sujet?
● <B>Pouvez-vous préciser ? </B>
Je n?ai pas plus que ça à ajouter. Quand j?ai vu la situation à Maurice - j?habitais alors en Angleterre - le PTr mis à la porte, une nouvelle alliance de Jugnauth avec l?opposition MMM, tout cela me donnait clairement l?impression que l?on s?intéressait, non pas à l?avenir constitutionnel de Maurice, mais qu?il s?agissait d?un partage de pouvoir entre deux partis. Toi tu prends ça, moi je prends ça. On se partageait un gâteau. C?était une discussion politique autour d?un partage de pouvoir entre deux personnes. Et ce qui m?étonnait, c?était de voir des gens comme Sir Gaëtan Duval ne pas prendre position. Ce n?était pas possible que quelqu?un comme lui n?ait pas vu les dangers constitutionnels que cela représentait. Le PTr, non plus, ne disait rien. Je me rappelle en avoir longuement parlé avec Veena, mon épouse, en lui disant que je ne comprenais pas ce silence. Que pas une voix ne s?élève contre cela. J?ai pris l?avion et je suis venu voir. Le Premier ministre d?alors, Sir Anerood Jugnauth, a demandé à me voir parce qu?il avait appris que j?avais commencé à prendre position contre la manière dont la République allait être votée. J?ai rencontré aussi Sir Satcam Boolell, leader du PTr qui m?a dit : ?Je suis d?accord avec toi, mais on ne peut rien faire, ils ont la majorité?. J?ai alors rencontré Sir Gaëtan Duval qui m?a dit qu?il était entièrement d?accord avec moi, mais qu?il ne pouvait pas voter contre. Son souci était qu?il avait été contre l?indépendance et il ne se voyait pas alors voter contre la République sous peine de se voir traiter de rétrograde. Il ne voulait pas prendre position, mais il m?avait assuré de son soutien. J?ai alors rencontré le Premier ministre Jugnauth. Il m?a donné l?impression d?être dans un état d?esprit particulier. Il se disait peut-être : ?Ce type sort de l?Angleterre, il ne connaît rien de Maurice et il croit qu?il pourra me faire changer d?avis?. Il avait un ton provocant. En fait, il voulait me défier. Je lui ai alors dit : ?J?irai faire campagne contre la République?. Il m?a alors presque menacé?
● <B>Cela s?exprime comment, les menaces d?un Premier ministre ? </B>
Je ne voudrais pas trop en parler. Mais disons qu?il m?a dit que la politique était une chose très sale et qu?il y aurait des attaques personnelles à mon égard. Je lui ait dit : OK. Que je n?allais pas reculer.
● <B>Avec le recul, on pourrait dire que c?est Anerood Jugnauth qui vous lance en politique?</B>
Si vous voulez ! J?ai fait savoir au PTr que j?allais commencer seul à faire campagne contre la République. Sans personne. J?ai fait une première réunion à Souillac dans la maison de mon grand-père. Je fus surpris de voir la quantité de gens qui épousaient mon point de vue. J?ai continué mes réunions où j?ai même critiqué le PTr à cause de son silence sur la question. Sir Satcam m?a fait appeler pour me faire comprendre que la situation était telle qu?il ne pouvait rien faire. Je lui ai dit que je n?étais pas d?accord. Et puis, je dois ici parler d?une longue conversation qui m?a beaucoup marqué. Un jour, le cardinal Jean Margéot m?a fait dire qu?il voulait me voir. Il m?a invité à déjeuner à l?Êvêché. Nous avons passé de longs moments ensemble. Il voulait savoir pourquoi j?étais contre. Il m?a écouté attentivement. Et puis quelques jours plus tard, dans une déclaration à un journal il a dit : ? Le docteur Ramgoolam a peut-être raison, il faut considérer ce que le peuple pense.? Cette prise de position m?a vraiment beaucoup touché. J?ai appelé Gaëtan Duval et je lui ai dit : ?Comment peux-tu avoir peur de prendre position alors que le cardinal Margéot le fait? ? Nous nous sommes rencontrés et il m?a dit qu?à partir des propos du cardinal, il se sentait plus fort de prendre position. Alors Gaëtan est venu à mes côtés, puis, le député Gokulsing du PTr s?est joint à nous. Boolell m?a dit : ?Si tu as une majorité, je viendrais avec toi?. C?est alors que les députés PTr et MSM ont commencé à vaciller et sont venus vers moi. J?ai réussi à ne pas faire passer cette loi qui, selon moi, était dangereuse, en ralliant autour de moi, la majorité. Mais je vous dirais qu?une fois cet épisode terminé, j?ai voulu rentrer à Londres terminer mes études de Droit au London School of Economics. Les gens du PTr m?ont dit : ?Tu n?as pas le droit de partir. Tu as le devoir de nous mener aux élections?. Mais mon dilemne était de terminer mon Droit. Je n?étais toujours pas intéressé à faire de la politique active. Mais je sentais, au fond de moi, comme une responsabilité. Une nouvelle responsabilité? Et je suis entré en politique, après m?être assuré que j?allais pouvoir continuer mon Droit plus tard. Quand j?ai voulu, en tant que leader de l?opposition, reprendre mes études, mon oncle, l?ancien magistrat Ramjoorawon m?a dit de demander conseil à Duval qui m?a dit : ?Vas-y ! On va te critiquer, mais fais-le, c?est important?.
● <B>Duval dit dans un entretien: ?Ramgoolam sera un homme heureux car il n?a pas besoin de politique pour vivre.? Etes-vous d?accord avec cette affirmation aujourd?hui ? </B>
A cent pour cent je le redis. La politique n?a jamais été pour moi un aboutissement. Ce n?est qu?un passage. Je fais de la politique par passion, par conviction. Mais j?aurais pu aussi ne jamais faire de la politique, sans pour cela être malheureux. J?ai tellement de choses à faire dans ma vie? Lire, écrire. Je dois lire tous les jours pour, comme disait mon père, keep my sanity. Il faut savoir se détacher de la politique. Mais il est clair dans mon esprit que je pourrais ne pas faire de la politique. Mais quand j?ai pris un engagement, je le tiens jusqu?au bout.
● <B>Trois mois après sa défaite retentissante des élections de 1982, votre père me déclare dans un entretien: ? Je préfère voir Navin faire une carrière dans la médecine; il aura une carrière assurée, alors qu?en politique on ne sait jamais?? Mauvais jugement ? </B>
Il nous a toujours dit à la maison: ?Faites n?importe quoi mais pas la politique. Trouvez-vous un métier?. Il voulait que je devienne avocat que je fasse PPE & L (Politics Philosophy Economics and Law). Il en avait parlé aux professeurs Titmuss et Meade. Je lui ait dit que j?allais faire médecine. Un peu sans doute par esprit de contradiction. Il m?a dit : ?Tu sais ce que cela veut dire offrir des perles aux pourceaux ? Si tu ne sais pas va voir dans le dictionnaire?.
● <B>Vos rapports avec votre père ont beaucoup marqué vos débuts en politique, suscitant de nombreuses critiques. On estimaient que vous n?étiez pas ?libéré? de lui? Quels étaient vos rapports avec lui ? </B>
C?était quelqu?un qui avait - c?est certain - une forte personnalité. Il était très strict, et à la maison il disait : ?Ne parlez pas si vous n?êtes pas sûr d?avoir quelque chose à dire?. Cela nous intimidait de parler. Ma mère était beaucoup plus cool. Elle nous tolérait beaucoup. Il faut dire qu?elle était aussi beaucoup plus jeune.
● <B>A-t-il laissé des traces sur votre carrière politique ? </B>
Je n?ai aucun doute là-dessus? Je sais, on me l?a reproché. Mais j?ai tellement vécu des choses à la maison? et je n?ai compris que quand je me suis lancé en politique. Aujourd?hui, j?ai un peu plus de recul, plus d?expérience, mais la trace d?un père avec cette personnalité-là reste forcément marquante.
● <B>Vous jouissez depuis les municipales, d?un pouvoir politique quasi-absolu. Ce pouvoir qui secrète, on le sait sa propre déchéance. Ressentez-vous les dangers de cette tentation totalitaire que craignent quelques voix qui se sont exprimées dans la presse ? </B>
C?est vrai que le pouvoir comporte des dangers. Mais il n?y a aucune chance de totalitarisme. Je suis le premier à dire aux députés et aux ministres : ?Quand on a eu une telle victoire, il faut faire très attention à ne pas laisser ces choses vous monter à la tête?. Il faut rétablir une chose. Quand vous dites que j?ai le pouvoir absolu, ce n?est pas vrai. Au Parlement, ma marge de manoeuvre est limitée. Je n?ai ni les 2/3 ni les 3/4 de la majorité. Il y a des choses que je veux faire et que je ne pourrais pas faire sans les 3/4. Psychologiquement, j?ai le pouvoir absolu, mais dans la pratique non. Il faut se rappeler qu?en politique, il ne faut ni d?euphorie, ni se croire éternel?
● <B>Avez-vous l?impression d?être toujours entendu ? </B>
Oui. Et ce que je peux vous dire avec assurance, c?est qu?ils ont intérêt à écouter ! Sinon, ils auront à ne payer les conséquences. Il est important de ne pas oublier pourquoi et comment nous sommes arrivés là. Comment nous avons eu cette victoire et à qui nous la devons. Ceux qui nous ont mis au pouvoir mènent une vie difficile et c?est pour eux que nous sommes là. Et je peux vous dire, aucun ministre ou député n?a intérêt à l?oublier ! Avec moi, il n?y a aucun risque de dérive totalitaire. Mais il faut toujours faire attention aux dérives pouvoiristes.
● <B>Comment réagissez-vous quand vous entendez parler de l?épouse et de l?enfant d?un ministre qui exigent d?être ?surclassés? en avion ? </B>
Je ne sais pas si cela est vrai. Mais si c?est le cas, c?est condamnable. Ce n?est pas le signal que je donne en tant que Premier ministre à la nation.
● <B>Les premiers 100 jours ont été ceux des cadeaux. Les cinq années à venir seront-ils ceux des sacrifices ? </B>
Sans aucun doute. Nous sommes dans une conjoncture très difficile. Il y a cette réduction sur le sucre, puis le textile et le Third Country Fabrics que nous n?avons pas obtenu, par l?incompétence de ceux qui ne l?ont pas demandé. La Namibie, le Botswana l?ont demandé, nous non. Cela nous est reproché par les Américains ! Puis, il y a cette augmentation massive du prix du pétrole. On prévoit que ça va encore augmenter. Voilà trois problèmes qui compromettent sérieusement notre avenir. Il nous faut sacrifices et discipline. Mais je dois vous dire, je sais que nous allons traverser ces difficultés ensemble, comme un peuple qui a retrouvé confiance en lui. Il y a des choses importantes à faire dans notre diplomatie économique que j?ai déjà commencée. J?ai établi des contacts personnels avec Jacques Chirac qui a parlé avec Louis Michel. Je vais sans doute bientôt rencontrer le Premier ministre Tony Blair pendant le sommet des pays du Commonwealth à Malte.
● <B>Pensez-vous que l?attitude du gouvernement pendant ses 100 premiers jours a contribué à passer le message que les années à venir seront difficiles ? </B>
Il faut remettre les choses dans leur perspective. Je suis vraiment choqué quand j?entends l?opposition parler de ?faire la bouche doux? en parlant des choses que le gouvernement a accordées aux personnes au bas de l?échelle et dont la vie est difficile. Atténuer la misère des gens est un des devoirs de l?homme politique et c?est le sens même de l?action politique. Appeler cela ? la bouche doux? vous montre à quel point certains hommes politiques sont devenus des gens cyniques coupés de la réalité, de la population. En écoutant cela on comprend pourquoi ils ont été balayés de la sorte. Nous lui DEVIONS cela, à cette population qui souffre, une souffrance qui touche aussi cette classe moyenne. Elles ont été tellement méprisées par l?ancien gouvernement qui appliquait cette politique de droite ultra libérale sans aucun discernement. Ils ont cru en cette politique de laisser les riches devenir plus riches en pensant que les autres pourraient recevoir les miettes qui tomberaient de la table. Clinton l?a essayée et s?est fait désavouer même en Amérique. Laissez-moi vous dire quelque chose en laquelle je crois profondément : un pays, ce n?est pas seulement que des indicateurs économiques. Un pays, c?est d?abord une passion. Ce sont les gens qui y vivent. Nous avons redonné confiance et il n?y a pas de difficultés qui résistent à une population motivée et qui a confiance en elle. Je crois que les mesures que nous avons prises pour le tourisme n?ont pas été appréciées comme il se doit. L?ouverture de l?espace aérien, l?arrivée de la compétition va donner un boost énorme à notre tourisme : Singapour, le tiers de la surface de Maurice, reçoit 8 millions de touristes, Hong Kong reçoit presque 15 millions de touristes. Et nous n?en sommes même pas à un million. Nous allons accélérer la progression du tourisme de manière spectaculaire. Nous avons le savoir-faire, une bonne réputation, un sens de l?accueil réputé. Il n?y aucune raison que cela ne décolle pas, pour aller encore plus loin. Et puis, il y a le secteur des services dans le domaine de la technologie informatique. Nous allons donner un coup de fouet à ce domaine. Je veux dire aux Mauriciens que nous y mettons toute notre détermination et notre énergie. Rien ne s?obtient facilement. Il faut des efforts, des sacrifices. Pendant la campagne je l?ai dit, nous n?avons pas de baguette magique pour faire sortir de terre une nouvelle société. Mais la volonté et le travail construiront notre avenir. Et il faut sans cesse savoir que l?efficience économique et la justice sociale doivent aller de pair.
● <B>Le message ? Les temps sont durs et il faut travailler plus? a-t-il été compris, selon vous ? </B>
Bien sûr qu?il a été compris. Il faudra beaucoup d?efforts. Mais ce que je dis, c?est que l?effort sera récompensé. On ne peut pas continuer à croire que tout est facile. Je l?ai dit l?autre jour à une réunion de personnes du troisième âge : je ne veux pas d?une société d?assistés. Il faut bien que tout le monde comprenne cela. Chacun doit faire son effort et le gouvernement doit faire plus pour les personnes les plus vulnérables de la société. Je l?ai toujours dit et je le redis : Nobody owes us a living. Nous sommes une île perdue sur un immense océan et c?est par notre effort que nous avons réussi. Aujourd?hui, il nous faut accentuer cet effort.
● <B>Les Mauriciens ne travaillent pas assez ? </B>
Les Mauriciens ne travaillent pas assez et ils ne sont pas assez disciplinés. Sans hésiter, je dis non. Il faut plus d?efforts. Et puis, il y a ce manque de discipline incroyable. Quand je parle de modernisation, je veux emmener ce sens de l?effort et de la discipline sans lequel aucun peuple ne réussit. Il nous faut récompenser l?effort. Je ne crois pas trop dans ce concept de promotion automatique, par exemple.
● <B>Dans la fonction publique, par exemple?</B>
Un peu. Et cette mentalité doit être changée. Chaque Mauricien devra se sentir comme un stakeholder de Maurice. La fonction publique a encore trop de lourdeurs. Certains fonctionnaires doivent sortir de cette comfort zone. Il faut sortir de cet état. Je trouve inacceptable, par exemple que les citoyens doivent venir plusieurs fois aux bureaux de l?Etat pour obtenir ce qui leur est dû. Il faut être productif.
● <B>Le contrat de Bert Cunningham a été renouvelé, malgré les protestations de certains syndicats. C?est un signal ? </B>
Son contrat a été renouvelé pour six mois. Personnellement, je pense qu?il fait du bon travail. Cela me rappelle les problèmes que j?avais eu lorsque j?ai mis M. Shattock à la police. Il a mis en place des réformes et aussitôt qu?il a commencé à mettre de l?ordre, j?ai vu surgir toutes sortes de difficultés, on lui a mis les bâtons dans les roues. Pourquoi ? Parce qu?il dérangeait tout le monde. Je crois que c?est la même chose avec Bert Cunningham. Je ne dis pas qu?il faille ignorer complètement les données mauriciennes, mais je dis qu?il faut laisser Bert Cunningham finir le travail qu?il a commence si on veut mettre de l?ordre. C e n?est pas une question politique politicienne comme vous le voyez. Je suis en train de dire en même temps que ce n?est pas parce que cet homme a été nommé par l?ancien régime que ce n?était pas une bonne décision. Il doit continuer son travail. Et les gens doivent le laisser faire son travail. Il lui faut de la coopération. Je fais un appel à tous ceux concernés pour que tout le monde pense au pays. Il y a trop de passedroits dans ce pays. Ici, à Maurice, il y a souvent plus d?exceptions que de règles.
● <B>Qu?est-ce qui a changé en vous entre ce second mandat et le premier ? </B>
La défaite. La traversée du désert. L?expérience. Avec le recul, j?ai vu sous un autre angle beaucoup de choses. J?ai souvent cru, par exemple, au cours de mon premier mandat qu?il ne fallait pas vraiment communiquer; que les gens allaient comprendre en voyant ce qui était fait.
● <B>Trop de concentration de pouvoirs de décision? </B>
Oui, je sais, on me l?a beaucoup reproché. Mais quelquefois, si vous ne faites pas de suivi rien ne se passe. C?est peut-être un défaut, mais j?aime avoir hands on. Je crois qu?un Premier ministre doit le faire. La solitude de la traversée du désert m?a fait voir plus clair sur beaucoup de choses. Les coups? Je vois, par exemple, que certains persistent à parler de chasse aux sorcières. Un nouveau gouvernement doit mettre en place des personnes qui vont réaliser son programme. C?est la moindre des choses quand même !
● <B>Le cas de madame Soorya Gayan relève de cette logique pour vous ? </B>
Non. Nous avons une restructuration à faire. Deuxièmement, il y a eu des complaintes sur des nominations faites juste avant les élections. Mais je suis un humaniste et je trouverai une solution. Parce que madame Gayan est une personne capable, compétente.
● <B>Pourquoi avoir pris cette décision dans ce cas ? </B>
Je pense que les informations obtenues sur certaines choses ne relevaient pas de la faute de madame Gayan. Il y avait d?autres personnes involved et il n?est pas juste qu?une seule personne paie les pots cassés. Nous nous sommes parlés au téléphone et je trouverai une solution pour que le pays ne perde pas les compétences de Soorya Gayan.
● <B>Quels sont vos rapports aujourd?hui avec la presse? </B>
Elle m?a joué un mauvais tour au cours de mon premier mandat. En essayant de créer une perception que rien n?était fait. Je crains fort qu?elle a toujours ce but en tête, même si elle s?est calmée pour le moment. Elle essaie par exemple de créer une impression de chasse aux sorcières. Je ne me souviens pas d?une telle campagne en 1991 alors qu?il y avait eu une chasse aux sorcières, une vraie celle-là, impitoyable. Je vois un sondage qui dit que deux personnes sur trois apprécient le travail du gouvernement. Mais je note aussi que, cette fois, il n?y a pas de sondage sur la côte de popularité du Premier ministre comme il y en a souvent. Je le note, c?est tout. Vous savez, il y a des dinosaures dans le business, dans la politique et il y en a aussi dans la presse. Regardez avec quelle insistance on essaie de me projeter comme un homme sectaire. Heureusement que la population, elle, sait voir clair. A chaque fois que j?attaquais politiquement Bérenger, j?étais un sectaire, un communaliste. Quand lui m?attaquait, c?était normal. Dans quel pays on a vu ça ? J?ai noté que toutes les attaques ont commencé aussitôt que je me suis séparé de Paul Bérenger. Je crois que c?est clair. Même chose pour la démocratisation de l?économie. Je veux ancrer le Parti Travailliste plus à gauche. C?est voulu, c?est volontaire et c?est ma conviction. Pourtant certains journalistes ont voulu faire croire à une démarche sectaire à ce qui est un réalignement idéologique. Je ne crois pas dans cette politique de droite ultralibérale qui a été pratiquée par l?ancien régime. En Amérique, au cours de mon dernier voyage, nous avons discuté dans le Clinton Initiative qu?il est mauvais pour l?investissement qu?une petite élite contrôle une économie. Et il n?y a aucun doute que c?est le cas à Maurice. Il n?y a pas de level playing field ici. Même l?Amérique s?en rend compte. Ici, quand on en parle, on est un raciste ! Il y a vraiment un problème?
● <B>Partagez-vous les craintes de la Banque Mondiale pour l?économie mauricienne ? </B>
La BM fait des analyses basées sur des chiffres qu?elle reçoit. Beaucoup de gens sont critiques des analyses et des méthodes de la BM. On a vu le cas pour la crise dans le Sud-Est Asiatique. La Malaisie, par exemple, n?a pas suivi les recommandations de la BM et s?en est bien sortie, contrairement aux autres pays qui avaient suivi ses recommandations. Alors, au milieu de tout ça, il faut garder son calme. Il faut prendre en considération ce que dit la BM, mais ne jamais devenir son esclave non plus. Nous savons qu?il y a des difficultés qui nous attendent, qui sont déjà là mais au-delà de tous les chiffres, la reprise dans un pays, c?est d?abord une reprise psychologique. Et nous sommes en train de gagner cette bataille-là maintenant. Le moral de la nation revient. Et tout commence par là. Psychologiquement, le pays va nettement mieux qu?il y a trois mois. Et cela est vraiment important. Nous avons maintenant une ambition commune qui est partagée par toute la population. L?ambition de l?effort pour construire.
● <B>On l?a compris, des années difficiles nous attendent. Comment un Premier ministre, un homme politique, se prépare-t-il psychologiquement à devenir impopulaire ? </B>
Je ne suis pas en politique pour devenir populaire à tout prix, mais pour l?intérêt national. Et quiconque analyse ma trajectoire politique s?en rend compte. Quand il y a eu cet amendement de la constitution que Jugnauth voulait faire en 1995 concernant l?inclusion des langues orientales dans le cursus scolaire, j?ai pris une position de principe parce que je pensais que cela était injuste pour certains enfants. C?était une position risquée politiquement. Même dans mon propre parti, on pensait que c?était trop risqué. Paul Bérenger m?a dit lui-même qu?il pensait que si je gardais cette position nous allions perdre les élections. Je ne voulais pas d?injustice, c?est tout. Et j?ai même dit que s?il fallait perdre les élections, j?étais prêt. Si c?était pour combattre cette injustice? Dans mon premier mandat, je vous rappelle que je n?ai pas hésité à traiter avec fermeté l?affaire Dayal alors que nous allions à une élection dans une région rurale, en l?occurrence Flacq. Je n?ai jamais eu peur de prendre des décisions impopulaires si elles sont dans l?intérêt national. Il ne faut pas chercher la popularité. Si vous l?avez en travaillant dans l?intérêt de la population, elle est comme un cadeau que vous recevez. C?est uniquement là que la popularité a du sens. J?ai dit récemment au parlement que nous allions prendre des mesures dont certaines seront impalatable. Et je ne parle pas seulement sur le plan économique. Il y a des choses que nous aurons à faire si nous voulons moderniser notre pays. Il y a aura des gens qui ne seront pas contents, mais c?est comme ça.
● <B>Des exemples ? </B>
La discipline, par exemple. Regardez la sécurité routière, elle indique bien ce que nous sommes devenus sur le plan de la discipline. Il faut un remède de cheval. Et j?ai l?intention de l?appliquer. Croyez-moi, je suis sûr que ce ne sera pas populaire. Observez une chose quand vous arrivez à Port-Louis par l?autoroute, en sortant des Plaines-Wilhems. D?un côté, il y a le Caudan propre, bien entretenu, en face, des choses sales, des ordures qui traînent, une anarchie totale. Pourtant, nous sommes dans un même pays. Croyez-moi ,cela va changer. Les droits du citoyen doivent aussi être accompagnés de ses devoirs. Et là je suis bien décidé à le faire comprendre.
● <B>Qu?est-ce qui vous choque dans l?île Maurice d?aujourd?hui ? </B>
Certaines mentalités. Notamment de voir agir certaines personnes qui occupent des postes de responsabilité et qui ne les assument pas. La manie des Mauriciens a vouloir toujours contourner la loi ou la procédure pour obtenir des choses. Ils font comme si tout est possible alors que tout n?est pas, ne doit pas être possible.
● <B> Quels sont vos rapports avec l?actuel leader de l?opposition, Paul Bérenger ? </B>
Très corrects. Je dois dire que j?ai une certaine amitié pour lui. Il a des qualités que l?on doit reconnaître. Mais je suis en total déssacord avec lui sur la conception politique. Nous n?avons pas pu gouverner ensemble la première fois et je dois le dire aujourd?hui avec le recul, que les torts étaient partagés. Je n?ai pas su peut-être lui parler quand il avait fait certaines choses, j?ai réagi tout de suite. Je le dis bien honnêtement. Mais je crois qu?il a fait ces choses à cause de son ambition de devenir Premier ministre. D?ailleurs, ce problème avant moi il l?a eu avec Jugnauth en 1982. Il fait des moves derrière votre dos pour essayer de vous discréditer. Je le sens comme ça. Et comme je suis quelqu?un qui devient assez facilement méfiant? les choses se sont passées comme elles se sont passées. Paul est quelqu?un de très civil quand vous le rencontrez. Et nous avons des rapports comme ça. Mais quand il a un micro en main ou une foule devant lui ou quelques journalistes, il est capable de dire n?importe quoi. Il perd ses moyens. Il peut essayer de tirer un capital politique de n?importe quoi, rien ne l?arrête. Et c?est dommage. Sincèrement, je pensais que deux partis de gauche comme le MMM et le PTr étaient faits pour s?allier. Alors que Jugnauth était ce qu?on peut qualifier d?un homme de la droite extrême.
● <B>Nous avons donc un président d?extrême-droite comme vous dîtes ? </B>
En tout cas, un homme qui a pratiqué une politique d?extrême-droite quand il était au pouvoir. Je me rappelle toujours ce mot de Guy Forget : ?Combien d?autres se sont crus socialistes et qui se sont voilés la face lorsque le moment d?agir est venu?.
● <B>On note depuis quelques semaines un calme entre la Présidence et le Premier ministre. Calme durable ou calme trompeur ? </B>
Je n?ai aucune raison d?aller plus loin. J?ai dit ce que j?avais à dire. J?ai dit mon désaccord sur certaines décisions du Président. Par exemple, la nomination des membres de la PSC sans me consulter. Il fait son travail, je fais le mien. Et ce n?est pas pour ça que je ne lui parle pas quand on se voit.
● <B>Avez-vous évoqué avec lui le fond de votre différend ? </B>
Non. Vous savez, tout a commencé quand il fait campagne pendant les élections. Un Président ne peut pas faire des choses comme ça. Ce n?est pas possible. Malgré tout, Jugnauth a été Premier ministre de Maurice et je le respecte pour ça. Quand vous êtes devenu PM, c?est un grand sacrifice, c?est un travail très difficile et j?ai du respect pour tous ceux qui l?ont fait. Ceux qui ont vécu cette expérience se sentent des choses en commun. Quand Bérenger est devenu Premier ministre, je lui ai dit au moment de le féliciter : ?Welcome to the club? ! Et je voudrais ici parler de quelque chose d?important. Quand j?ai décidé de faire ma prestation devant l?hôtel du gouvernement, ce n?était pas pour humilier qui que ce soit, mais simplement pour tenir une parole donnée, une promesse solennelle faite pendant la campagne électorale. J?avais même proposé à un moment que cela se fasse à Clarisse House afin de pouvoir, en quelque sorte, contrôler les entrées. Mais la Présidence a refusé. Alors, on l?a fait sur la Place d?Armes. En 1982, quand SSR fut humilié devant la Place d?Armes, je ne crois pas que Jugnauth et Bérenger avaient souhaité cela et l?aient fait exprès.
● <B>La confusion autour des travaux de la vallée de Ferney a semé le doute sur la promesse faite par vous au cours de la campagne électorale à savoir que les travaux seraient stoppés dès votre arrivée au pouvoir?</B>
Quelque chose a mal fonctionné. J?avais dit : s?il y a destruction de la faune et de la flore de notre pays, la route de passera pas dans la vallée. Quand je suis arrivé, j?ai demandé à ce que les travaux s?arrêtent, en attendant que je puisse aller faire une visite sur le site que je ne connaissais pas encore. Dans l?esprit de certains, arrêter les travaux voulait dire ne pas aller jusqu?à la vallée, mais continuer jusqu?à l?entrée de la vallée. Et j?ai fait tout arrêter pour empêcher toute confusion. Et en ce moment, on cherche une solution alternative. Et quand j?ai été là-bas je dois dire que j?ai été conquis par la beauté du lieu. Et je le dis sans détours : je n?ai aucun doute que ce lieu doit et sera préservé. Que les choses soient claires. Qu?il n?y ait de confusion dans la tête de personne. On ne touchera pas à la vallée de Ferney. Il faut éviter de payer des compensations, même si l?environnement à être préservé ne peut pas s?évaluer en roupies. J?ai demandé à la Banque africaine de venir rapidement à Maurice, avant mon départ pour l?Inde, pour trouver une solution définitive. Il faut peut-être passer par une route côtière. On en discutera. Nous en discutons au cabinet, ce matin. Quelquefois je me demande pourquoi cette route était devenue une priorité pour l?ancien gouvernement alors que la capitale connaît des embouteillages monstres? C?est peut-être là que se trouvent certaines réponses? Pourquoi l?ancien gouvernement a persisté pour cette route et a été si vite pour signer les contrats ? Voilà les questions qu?il faut se poser?
● <B>Etes-vous heureux de votre décision de réhabiliter Prem Raddhoa au sein de la force policière ? </B>
D?abord, il faut préciser que c?est une décision interne à la police. Quoique je pense que c?était une bonne chose de le faire.
● <B>C?est ce que vous appelleriez un bon signal ? </B>
Je ne sais qu?une chose : nous devons avoir des résultats. Je m?empresse de préciser : pas à n?importe quel prix, bien sûr. Il a emmené, au cours de sa carrière, beauoup de résultats, personne ne peut nier cela. Mais, je le redis c?est une décision interne de la police. Je n?ai jamais reçu le surintendant Raddhoa en tant que Premier ministre. Ce qui ne veut pas dire que je ne peux pas lui parler.
● <B>Vous êtes-vous déjà posé la question de savoir quel a été le moment le plus difficile de votre carrière politique ? </B>
Je devrais vous dire peut-être que c?était ma traversée du désert pendant 5 ans. Mais je crois que je vais surtout vous dire que ce sont les émeutes après la mort de Kaya. Ce fût un moment très douloureux pour moi. J?ai géré ce problème sans le médiatiser. Et c?est peut-être là mon problème. L?opposition a tenté de faire croire que rien n?était fait. Que je n?étais pas là pendant 48 heures. Si vous revoyez le film des événements, vous verrez que j?ai immédiatement rencontré Véronique Topize à Clarisse House et nous avons eu des réunions avec les ministres concernés constamment. Mais seulement je ne voulais pas médiatiser les choses concernant la sécurité. J?ai peut-être eu tort. J?ai laissé le champ libre à la propagande de l?opposition. Mais ces événements furent vraiment difficiles. Ils ne se sont pas produits fortuitement. Il y a eu des forces occultes, des dark forces qui ont été à l?oeuvre?
● <B>Que répondez-vous à ceux qui pensent que ces ?dark forces? sont à vos côtés ? </B>
Ils ont tort. Elles sont dans l?opposition. C?est clair.
● <B>Quelle est votre intime conviction sur l?affaire Kaya ? </B>
Je suis triste de voir que la seule personne qui ait dit la vérité ait payé les pots cassés. Kaya est le seul à avoir dit à la police qu?il avait fumé du gandia au concert. Tous les autres ont nié. Il n?aurait pas dû être mis dans la prison où il a été mis. Deuxièmement, on aurait pu certainement faire moins de difficultés pour le relâcher sous caution. Troisièmement, comment n?a-t-on pas pu prendre à temps des actions pour l?empêcher de perdre la vie. Même si c?est lui qui l?a fait, comme le dit le rapport. Quatrièmement, la manière dont a été traitée son épouse, Véronique. Je suis écoeuré de la manière dont elle a été traitée. Elle avait été promener ses enfants sur la plage pour les calmer après l?incarcération de leur père et c?est là, en entendant parler des personnes sur la plage, qu?elle a su que son mari était mort en prison; c?est ce qu?elle m?a raconté; c?est tout simplement scandaleux de traiter les gens comme ça. J?ai nommé une commission d?enquête devant laquelle j?ai déposé, la population s?en souvient sans doute. J?ai été décu par le rapport qui contenait beaucoup de faussetés. Je l?ai contesté et j?ai gagné. Je n?avais donc aucune raison de rouvrir une enquête dessus. Mais je pense qu?il faut toujours le faire pour qu?il n?y ait personne dans ce pays qui ait le moindre doute sur cette affaire. J?ai voulu, à travers cette commission de vérité, que les choses soient totalement transparentes.
● <B>Comment évaluez-vous l?influence réelle des mouvements ?socioculturels? sur la politique mauricienne ? </B>
Je ne crois pas dans les lobbies et aucun d?entre eux n?a jamais réussi à m?obliger à faire quelque chose que je ne voulais pas. Mais je crois qu?il faut bien séparer ces choses-là de la politique. Il faut être un Etat laic. Il n?y a pas d?autre choix. Ou alors on n?a qu?a retirer cette phrase de notre constitution ! Je n?ai jamais compris que l?Etat avait à se soucier du salut des âmes ! Il faut une démarcation claire.
● <B>Peut-on imaginer la trajectoire de Navin Ramgoolam s?il avait perdu les élections de 2005 ? </B>
Si j?avais été élu mais que le PTr perdait, j?aurais démissionné du leadership du Parti Travailliste. Et j?aurais siégé en back bencher. J?aurais laissé la place à un autre. Le parti aurait décidé.
● <B>Vous avez bien une idée ? </B>
J?ai une petite idée. Mais je ne veux pas en parler. Je pense qu?il est extrêmement important pour tout parti politique de préparer l?alternance. Il faut éviter les erreurs du passé. Regardez le MMM et Bérenger : le problème qu?ils ont de ne pas avoir d?alternance. Quand nous avons gagné les élctions en 1995, j?avais dit à Bérenger que nous devrions amender la constitution afin que personne ne puisse être Premier ministre pour plus de deux mandats. Mais il n?a pas voulu et ses raisons étaient aussi valables. Il pensait, en effet, que nous étions un petit pays, avec une classe politique limitée en nombre et que cela allait rendre la situation encore plus difficile. C?est juste pour vous dire comment je ne suis pas un homme attaché au pouvoir. Quant à mon successeur, je ferais la même réponse que celle de mon père lorsque la question lui a été posée : je ne sais pas sur qui l?oeil de Dieu se posera. Je pense la meme chose ! Plus sérieusement je ne pense pas qu?un leader émerge tout seul. Je vois plusieurs possibilités pour prendre ma succession un jour à la tête du Parti Travailliste.
Psychologiquement, j?ai le pouvoir absolu, mais dans la pratique non.
Ceux qui nous ont mis au pouvoir mènent une vie difficile et c?est pour eux que nous sommes là. Et je peux vous dire, aucun ministre ou depute n?a intérêt à l?oublier !
Je veux ancrer le Parti Travailliste plus à gauche. C?est voulu, c?est volontaire et c?est ma conviction.
Il nous faut sacrifices et discipline. Je sais que nous allons traverser ces difficultés ensemble, comme un peuple qui a retrouvé confiance en lui.
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