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“Éthanol et sucre, nos compétiteurs restent les mêmes”
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“Éthanol et sucre, nos compétiteurs restent les mêmes”
● <B>L’industrie sucrière est-elle plus vulnérable qu’on ne le croit ?</B>
La vulnérabilité de l’industrie sucrière est un concept que les producteurs ont souvent mis en avant, ce qui leur a valu la réputation de “crier au loup” en vain !
Cette industrie repose sur la production de la canne qui est, par essence, soumise à de nombreuses variables totalement ou partiellement incontrôlables (conditions climatiques, rendements, etc). Le Protocole sucre a le mérite d’avoir pendant des années enlevé de nos épaules le poids de la variable consommation ou vente sur le marché mondial en nous proposant un marché et un prix garantis. Ils sont remis en question indirectement dans le cadre de la réforme du régime sucrier européen, donc cela accroît effectivement la vulnérabilité de notre industrie. La surprise vient de l’imminence et de la gravité de la situation qui nous menace, pas de la menace en elle-même.
Dans un autre ordre d’idées, y a-t-il une entreprise à Maurice qui ne se sentirait pas vulnérable face à une baisse de 39 % de son prix de vente et probablement de plus de 39% de ses revenus, si certaines décisions ne sont pas prises localement. De plus, la vulnérabilité concernera aussi la concurrence, sur le marché européen, de certains pays les moins avancés (PMA), dont les coûts de production sont significativement inférieurs aux nôtres.
● <B>L’État a rendu publique sa “road map” sur la réforme de l’industrie sucrière. Quelles sont vos appréciations générales des propositions ?</B>
Nous sommes globalement satisfaits des termes de la road map puisqu’ils soutiennent la poursuite de l’activité de la canne à Maurice, ce qui est pour nous essentiel.
En ce qu’il s’agit de certaines mesures concrètes, nous attendons des consultations et des discussions avec le ministre afin de nous prononcer de manière définitive. Par ailleurs, comme nous avons déjà eu l’occasion de souligner, le coût de cette réforme estimé à Rs 23,5 milliards comprend les investissements passés et futurs et les coûts sociaux.
À cela, il faut ajouter le coût d’un soutien aux revenus de tous les producteurs qui est impérieux à la poursuite des activités cannières et usinières. Le niveau de ce soutien dépendra, bien entendu, du niveau de la baisse du prix du sucre. Ce soutien est important car il permettra aux producteurs, à un moment où les prix auront baissé de manière rapide et drastique et que ses investissements échelonnés dans le temps n’auront pas encore généré des bénéfices, de recevoir un revenu couvrant au moins leurs coûts de production. Nous le soulignons, à nouveau, il est capital que tous les producteurs survivent et réussissent leur réforme car l’industrie n’existera que s’il y a des planteurs, petits, moyens et gros et s’il y a des usines avec des activités rentables.
● <B>Pourquoi les producteurs de sucre démontrent une certaine réticence à investir dans l’éthanol ? </B>
C’est une question très complexe et il faut faire extrêmement attention aux solutions trop faciles et simplistes.
Les producteurs de sucre sont disposés et prêts à investir dans la production d’éthanol mais sont peut-être réticents à le faire sans un cadre légal et une politique claire sur la question, car il s’agit là d’une commodité que l’on peut qualifier de sensible et stratégique.
En effet, pour les membres de la Mauritius Sugar Producers’ Association, il est essentiel, au préalable, que le gouvernement prenne une décision stratégique sur cette question et donne un signal clair aux producteurs et aux industriels quant à la place de l’éthanol à Maurice. Par décision stratégique, nous nous référons aux aspects suivants pour le pays : l’indépendance stratégique, le prix de vente de l’éthanol quel que soit le prix du pétrole, le taux de mélange à l’essence, le volet environnemental et enfin le régime fiscal qui, en fonction du prix de l’essence, pourrait impliquer un manque à gagner pour les caisses de l’État.
L’expérience des pays producteurs d’éthanol démontre que cette dimension stratégique est primordiale pour le développement de la production. À titre d’exemple, le Brésil a, en 1975, adopté un “Brazilian Ethanol Fuel Program”, et, depuis une série d’autres mesures stratégiques pour favoriser le développement de l’éthanol. Nous pensons donc que, comme ce fut le cas de la production de l’énergie à partir de la bagasse, il faudrait l’équivalent d’un “Bagasse Energy Development Program” pour l’éthanol. A défaut, le projet pourrait très rapidement être voué à l’échec.
Il est important de souligner qu’il y a, depuis quelque temps, une certaine corrélation entre le prix du pétrole et celui de la mélasse ; ce dernier a aussi atteint des prix élevés ces derniers mois . Et la matière première, en l’occurrence la mélasse, représente 65 à 70% des coûts de production de l’éthanol ; ce qui rend le coût et donc le prix relativement volatiles, selon un schéma proche de celui du prix de l’essence. Il est important de souligner que, selon nos chiffres et les données dont nous disposons des différents producteurs mondiaux, le coût de l’éthanol produit à Maurice à partir de la mélasse locale serait très proche de celui de l’essence arrivée au port. Selon le cours de l’essence et du pétrole, le prix de l’éthanol pourrait donc être plus ou moins élevé que celui de l’essence.
● <B>Serait-il onéreux de produire de l’éthanol ?</B>
Valeur du jour, malgré le prix très élevé de l’essence, le coût de l’éthanol ne serait que marginalement moins élevé. Il y a quelques mois, alors que l’essence était moins chère, le prix de l’éthanol était plus cher d’environ 20 %. Donc un prix d’éthanol substantiellement moins élevé que celui de l’essence ne peut être obtenu qu’à travers certaines exemptions fiscales. Enfin, la question de la rentabilité du sucre est cruciale pour assurer la rentabilité de l’éthanol, s’il n’y a pas de cannes, pas de mélasse et donc pas d’éthanol !
Ne nous leurrons pas, en produit d’exportation, l’éthanol connaît les mêmes compétiteurs que le sucre et le Brésil a le potentiel de production suffisant pour inonder le marché d’un éthanol d’excellente qualité à coût moindre. Pour le marché intérieur il y a effectivement des possibilités avec les contraintes habituelles propres à l’étroitesse de notre marché et à notre environnement très vulnérable d’un point de vue écologique.
L’éthanol pourrait représenter un supplément de revenus aux producteurs, même s’il est relativement modeste. Il est donc primordial que les bénéfices d’un projet concernant l’exploitation de la mélasse locale pour le marché local soient prioritairement au profit des producteurs.
<B>“ Il y a de la place pour une rationalisation et une remise en question des activités des institutions facilitatrices de l’industrie sucrière. ”</B>
● <B>L’État et l’industrie sucrière (IS) sont déjà massivement endettés. Tenant compte des futures mesures d’accompagnement de l’UE, quelle formule serait appropriée pour financer la réforme ? </B>
Il est important en premier lieu de situer l’objet même des mesures d’accompagnement en fonction de l’option choisie par Maurice à savoir la recherche de la compétitivité de l’industrie sucrière ; ces fonds sont mis à la disposition de Maurice uniquement en raison de la baisse de prix du sucre et doivent donc être utilisés exclusivement pour la modernisation de cette industrie puisque nous pensons qu’elle a un avenir même s’il sera difficile.
En ce qu’il s’agit de la formule, elle doit répondre aux critères de transparence, d’efficience, de décaissement rapide et d’“accountability”. En 1993, je pense, un marketing premium avait été obtenu de l’Union européenne et avait été décaissé par le Syndicat des sucres, selon des procédures et des conditions établies et cela s’était très bien passé. Il ne faut, en aucun cas, introduire un système coûteux, lourd et inefficient qui serait au détriment des producteurs.
● <B>N’est-il pas temps de réduire par regroupement, le nombre d’organismes agissant en tant que facilitateurs de l’industrie sucrière ?</B>
Il y a, en effet, de la place pour une rationalisation et une remise en question des activités de ces institutions. Ces institutions avaient certes leur raison d’être à un moment donné d’autant plus que le prix du sucre nous donnait les moyens de supporter ces coûts qui s’élèvent aujourd’hui, je vous rappelle, à Rs 625 millions pour 2004. Ce coût représente une ponction d’environ Rs 1 100 par tonne de sucre pour tous les producteurs. Avec une telle réduction de prix, cette logique doit être revue. Ce que nous préconisons, c’est une réflexion afin d’identifier, de retenir et d’améliorer les services qui sont nécessaires aux producteurs. Selon une première estimation partagée par de nombreux producteurs, il serait possible de réduire le niveau de 50% et d’avoir des institutions cost effective et producer driven.
● <B>La “road map” parle d’une révision du Voluntary Retirement Scheme (VRS) pour que les employés aient leurs dus dans les plus brefs délais. Qu’est-ce qui a retardé la conversion des terres en morcellements ?</B>
Il est important de souligner que la part de leur dû dont la responsabilité incombait uniquement aux producteurs a été assurée de manière rapide et efficiente. En ce qu’il s’agit de la conversion des terres, encore une fois, le cadre légal est à assouplir et “dépoussiérer”. Malgré le fast track mis en place et le support permanent des autorités, les procédures établies sont ainsi faites qu’il y a un certain nombre d’étapes administratives aussi longues que contraignantes à franchir pour obtenir un permis définitif de morcellement.
Cela était sans doute justifié il y a quelques années, mais aujourd’hui c’est définitivement un frein au développement que ce soit au niveau des ex-employés de l’IS dans ce cas précis ou de celui des entrepreneurs divers qui attendent plus de 3 ans pour obtenir un permis de développement pour financer les coûts de modernisation! Ainsi, les dettes liées aux frais sociaux du VRS financées par la vente de terrains à des fins résidentielles n’ont pas pu encore être épongées et occasionnent plus de Rs 375 millions de frais financiers par an !
Nous sommes donc en faveur de la révision de ces procédures afin que toutes les parties concernées puissent obtenir ces permis de morcellement rapidement.
● <B>Est-ce que les producteurs de sucre sont en mesure de casquer pour une nouvelle vague de VRS ? </B>
La question comprend deux volets auxquels je vais tenter de répondre. Le premier concerne le besoin éventuel d’un second VRS. Il est évident qu’avec ces niveaux de baisse de prix annoncés et l’avènement de la concurrence des pays PMA dans quelques années, nous devons repenser notre système de fonctionnement qui avait pour pilier le prix du sucre de l’UE. Nous devons aujourd’hui impérativement alléger notre structure de coûts et l’adapter au caractère saisonnier de notre activité, comme le font la quasi-totalité de nos concurrents. Et pour ce faire, un second VRS est essentiel.
L’autre aspect de la question concerne la capacité de financer le coût de ce VRS. Le financement des coûts sociaux à travers la vente de terres telle que proposée par le Plan stratégique et le Blue Print s’est avéré peu approprié et très long pour la plupart de nos membres. De ce fait, après un peu moins de quatre ans, ces derniers n’ont toujours pas obtenu les permis de morcellement et donc pas vendu ces terres. Ils ont toujours une dette d’environ Rs 3 milliards et ont des frais financiers conséquents.
Il est donc essentiel, qu’en raison du caractère social et politique du VRS, rappelons ici que le VRS est volontaire et implique des coûts 5 à 6 fois supérieurs à ceux pour n’importe quelle entreprise à Maurice, que ces coûts soient financés par les mesures d’accompagnement plutôt que par la vente de terres.
● <B>Il est plus que jamais question de mettre le sucre dans la catégorie des produits sensibles. En quoi cela serait bénéfique pour Maurice ?</B>
C’est une question qui relève plutôt de la compétence de la Chambre d’agriculture ou du Syndicat des sucres. Mais en bref, un tel statut protégerait le marché du sucre, comme celui d’autres produits essentiels pour la survie des petites économies, des aléas d’un marché mondial complètement “dérégulé” et faisant la part belle aux compétiteurs les mieux armés, tel le Brésil.
● <B>L’ancien “special adviser ” de Paul Bérenger postule pour “une meilleure utilisation” des mesures d’accompagnement de l’Union européenne dans un “créneau qui risque de nous faire avancer dans les années à venir”. Vos commentaires…</B>
Chacun est libre de ses opinions. Les producteurs de même que les gouvernements qui se sont succédé ont la ferme conviction que si les moyens nous sont donnés et si la réforme est plus souple, l’industrie sucrière peut continuer à exister et à avoir un rôle important dans l’économie et le pays.
Il y a une dimension multifonctionnelle de l’industrie sucrière qui n’est pas suffisamment connue. Certains députés européens éloignés de la réalité économique et sociale de notre pays ont compris la dimension fondamentale et multifonctionnelle de notre secteur. Cette dimension concerne la contribution de l’industrie dans les domaines suivants : économique avec un chiffre d’affaires de Rs 10 milliards de roupies et une valeur ajoutée très forte de même qu’un effet ricochet dans l’économie – financier par l’apport en devises et pour la balance commerciale, emplois directs et indirects – social par la couverture sociale offerte et la présence de nombreux petits opérateurs dans le secteur – énergétique par la production de 20 à 25 % et bientôt 35 à 40 % à partir de la bagasse – environnemental de par la prévention de l’érosion et la conservation d’un environnement vert et enfin la conversion du gaz carbonique en oxygène et la préservation d’une activité rurale.
Selon nous et selon certaines études menées récemment, la suppression de ces avantages aurait des effets catastrophiques pour le pays. Mais si certaines personnes ont des alternatives plus intéressantes, tout businessman et tout citoyen seraient prêts à écouter.
<I>Propos recueillis par</I> <B>Kamlesh BHUCKORY</B>
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