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Chine et Japon, rivaux mais complémentaires

31 août 2005, 00:00

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Pour le soixantième anniversaire de la capitulation du Japon militariste, le 15 août, le Premier ministre, Junichiro Koizumi, a privilégié un discours de réconciliation avec les pays de la région jadis colonisés.

Contrairement aux années précédentes, le chef du gouvernement nippon s’est aussi gardé de visiter le sanctuaire Yasukuni où sont honorées les âmes des morts pour la patrie, dont plusieurs criminels de guerre. Il est vrai que ses précédents déplacements avaient provoqué la colère de ses voisins, Chine et Corée du Sud en tête.

Une visite à Yasukuni suggère pourtant que le Japon n’a pas chassé tous les démons de son passé. Dans l’enceinte de ce lieu sacré, se trouve un musée dédié à la guerre et aux morts pour la patrie. Une grande salle vouée à l’occupation de la Chine par l’armée impériale évoque en quelques phrases “l’incident de Nankin” sans aucune référence aux massacres de centaines de milliers de civils par les troupes nippones (1937).

Plus loin, un paragraphe suffit à mentionner les bombardements nucléaires américains d’Hiroshima et de Nagasaki, sans préciser davantage le nombre de victimes (350 000 morts en août 1945).

Aussi la présente retenue du Premier ministre japonais, d’ordinaire plus fringant, met d’abord en relief sa volonté de peser sur un espace stratégique en pleine réévaluation. A titre principal, c’est la montée en puissance de la Chine qui vient bousculer une Pax americana toujours dominante dans une région singularisée – avec la dictature nord-coréenne – par les séquelles d’une guerre froide d’ailleurs révolue.

A l’abri du parapluie nucléaire américain, Tokyo reste le principal allié régional de Washington et consolide même son alliance, au gré des relations privilégiées entre Junichiro Koizumi et George Bush. “L’alliance militaire du Japon avec les Etats-Unis reste la seule option possible, que nous l’aimions ou non, pour au moins le prochain quart de siècle”, pronostique Yukio Okamoto, conseiller de Junichiro Koizumi pour les affaires étrangères.

En dépit de ces lourds héritages, les facteurs de crispation et de déséquilibre s’accumulent. Les flambées de manifestations antijaponaises en Chine illustrent la rivalité entre Pékin et Tokyo, avec la domination régionale en ligne de mire.

<B>La Chine : une chance de développement</B>

A plus d’un titre, la menace nucléaire de la Corée du Nord sert alors de prétexte à l’évolution stratégique de la région. Les partisans de la “normalisation” du Japon (révision de la Constitution pacifiste imposée en 1947 par les Américains ; transformation des Forces d’autodéfense en véritable armée ; obtention d’un siège au Conseil de sécurité de l’Organisation des nations unies) ne sont pas les derniers à en tirer argument.

La Chine, elle, fait miroiter auprès de Washington son in-fluence sur le dernier régime stalinien de la planète. “Si les tensions entre la Corée du Nord et les Etats-Unis s’aggravaient, cela serait très défavorable pour la Chine”, observe Masao Okonogi, professeur à l’université tokyoïte de Keio.

Même le dossier de Taïwan, l’île “rebelle” que Pékin place toujours en tête de ses priorités stratégiques, peut faire l’objet de cet inventaire des problématiques. “L’une des grandes questions des relations entre la Chine et le Japon portait traditionnellement sur le statut de Taïwan”, considère Yukio Okamoto, le conseiller du Premier ministre nippon. “Le mouvement antijaponais en Chine va devenir, pour le Japon, plus important que Taïwan.”

Dans ce tableau mouvant, l’économie impose, pour partie seulement, sa logique. Junichiro Koizumi continue de présenter la Chine comme une chance de développement pour la deuxième économie mondiale, et pas comme une menace stratégique. Non sans raison puisque, en 2005, le grand pays voisin est devenu le premier partenaire commercial du Japon, devançant les Etats-Unis.

“La Chine ne veut pas, peut-être pas encore, remettre en cause la Pax americana. Pour des raisons d’équilibres sociaux et politiques internes, elle ne peut pas opter pour une stratégie qui nuirait à son développement économique”, estime Ryosei Kokubun, directeur de l’Institut des études sur l’Asie de l’Est à l’université Keio.

La signature annoncée, par Tokyo et Pékin, d’un accord pour élaborer les futures technologies de téléphonie mobile de quatrième génération (4G) et imposer des normes planétaires sur cet immense marché fournit toutefois un exemple, parmi d’autres, de la logique économique du rapprochement entre ces deux géants asiatiques.

“L’objectif numéro un de Pékin est de maintenir un rythme de croissance rapide proche de 10 % par an, qui dépend largement de l’afflux des capitaux étrangers”, nuance le professeur Okonogi. Les problèmes d’approvisionnement énergétique, qui voient Pékin et Tokyo s’affronter au sujet des gisements de gaz convoités de la mer de Chine orientale, compliquent encore le jeu.

“L’hypothèse d’une détente à l’asiatique, avec intégration des économies et dépendances mutuelles, dont on parlait beaucoup dans les années 1980, semble aujourd’hui très difficile à réaliser”, a relevé pour sa part François Godement, professeur à l’Institut des langues et civilisations orientales, lors d’une récente journée d’études organisée à Paris par la Fondation pour la recherche stratégique.

<B>“Jeu plus fluide” </B>

Historiquement, a rappelé Bruno Tertrais à cette occasion, il est “très rare que l’interdépendance économique ait un effet direct sur les relations internationales”.

Malgré le titre assez provocateur de cette journée de réflexion “Guerre ou paix en Asie ?”, la plupart des intervenants ont privilégié la deuxième éventualité. “La relation bilatérale entre la Chine et les Etats-Unis est devenue la plus importante du monde”, a souligné François Heisbourg, en se demandant quel sera l’objectif défini par Washington.

“Une logique de confrontation, fût-elle non militaire, avec la Chine ? Ou un jeu plus fluide des Etats-Unis ?”, a questionné l’ancien directeur de la Fondation. La réponse dépendra sans doute de l’intérêt des principaux acteurs à maintenir une zone de prospérité en Asie.

Erich INCIYAN

Le Monde 2005 Distribué par The New York Times Syndicate</B>

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