Publicité

Taizé rend hommage à Frère Roger

22 août 2005, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Juste quelques mots à la fin de la prière de la mi-journée suffisent pour exprimer toute la peine de la communauté oecuménique de Taizé, après la disparition de son fondateur, Frère Roger, assassiné le 16 août à l?arme blanche. Déjà, la vie reprend son cours. ?Si nous restons abattus face à ce drame, c?est que nous n?avons rien compris à la vie et au message de Frère Roger? , analyse Arnaud, Toulousain de 20 ans, venu aider la communauté pendant ses vacances. Seules quelques bougies consumées et une rose abandonnée à l?entrée de l?église évoquent le souvenir du défunt.

Les chants sont sur le point de s?interrompre. A l?entrée de l?édifice, c?est déjà la cohue. Des dizaines de personnes se dirigent vers la file de distribution des repas. ?Rien n?a changé? , répètent de nombreux jeunes. Assez peu de noir dans les tenues vestimentaires des quelque 3 000 présents. ?Il faut continuer à vivre. Je ne pense pas qu?il ait voulu que nous soyons tristes? , explique une Autrichienne de 20 ans, foulard de couleur dans ses longs cheveux bruns et jupe rouge passée par-dessus un pantalon kaki. Son sac de voyage l?attend : elle devait quitter Taizé le jour même, après quatre semaines passées dans la communauté. Finalement, elle reviendra le 23 août pour l?enterrement, même si elle assure, dans un sourire, que ?Frère Roger n?est pas mort, puisque son esprit est toujours là?.Plateau repas en main, c?est maintenant la chasse aux places qui commence. Les conversations s?animent. La plupart du temps en anglais, seule langue commune au sein de cette foule cosmopolite : Estoniens, Lituaniens, Belges, Allemands, Français, Espagnols, Russes, Italiens...

Sur un banc, un peu à l?écart des autres, Mathilde, Pauline, Yolaine et Arnaud discutent du drame. ?D?habitude, Taizé est un endroit très festif, surtout le soir. En ce moment, c?est juste un peu plus silencieux et plus calme?, affirme Yolaine, professeur de mathématiques en région parisienne, qui prolonge son séjour jusqu?à l?enterrement afin d?aider à l?accueil.

Tous souhaitent rendre hommage à Frère Roger. Et, pour eux, il n?y a qu?un seul moyen : ?Avoir la volonté de continuer ce qu?il a commencé en 1940.? ?S?il est horrible, ce geste est aussi un message d?espérance. Il nous faut prendre le relais? , assure Pauline, 18 ans, avant d?éclater en sanglots.

Leurs pensées vont également à l?auteur du meurtre : Luminita Solcan, une Roumaine de 36 ans. ?J?éprouve pour elle beaucoup de tristesse et de pitié. Elle doit sûrement supporter un immense gouffre de mal-être? , dit Yolaine. à ses côtés, Mathilde, une petite blonde de 18 ans, semble moins encline à pardonner. Timidement au début, puis d?une voix plus assurée, elle exprime sa colère : ?Je lui en veux quand même, parce qu?elle nous a tous beaucoup touchés, même si elle n?en est pas forcément consciente. Je passe au-dessus, en me disant que Dieu souhaiterait qu?on lui pardonne. Donc je prie pour elle.?

?Si la prière au moment du meurtre n?avait pas continué, alors notre foi serait vide de sens?, renchérit Arnaud. C?est dans ces moments-là, très durs, que l?on se dit que notre foi n?est pas vaine. Le mal n?a pas vaincu, cette fille n?a pas gagné. Tous veulent relativiser. La mort d?un homme, aussi important soit-il pour eux, leur semble bien peu face aux victimes des attentats en Irak, des crashs d?avions et des incidents liés au démantèlement des colonies israéliennes dans la bande de Gaza.

?Ici, rien n?a changé?

Un regard sur la montre : 14 h 10. Ils sont en retard à la chorale et à leurs activités de l?après-midi. à quelques pas, à l?accueil, c?est l?effervescence. Les frères tentent de répondre aux sollicitations des jeunes, tout en essayant de surmonter leur propre peine. Les yeux de Frère Luc se perdent dans le vague et s?embuent lorsqu?il évoque le Frère Roger : ?Il faut ne pas se laisser piéger par la dramatisation. Céder au désespoir aurait été contraire à ce que Frère Roger a essayé de transmettre. Nous ne devons pas perdre toute notre énergie à craindre la peur, mais nous devons croire en la0, lumière.?

À demi-mot, Frère Luc, présent depuis vingt-quatre ans à Taizé, reconnaît que la communauté a perdu quelqu?un de sa famille. ?On se sent orphelin, mais on doit devenir plus adultes et plus responsables. Notre motivation, par contre, reste intacte.?

Vers 15 heures, les jeunes commencent à affluer vers l?église de la Réconciliation. Le corps de Frère Roger y est exposé jusqu?à sa mise en terre dans le cimetière de la communauté. Ils s?inclinent, prient et photographient la dépouille du nonagénaire. L?heure est un peu plus au recueillement. Certains reconnaissent être venus en simples voisins, ?juste pour voir, parce qu?ils n?ont jamais mis les pieds à Taizé? . à l?entrée de l?édifice, on demande aux femmes de se couvrir les épaules par respect pour le défunt. à la sortie, on cache mal son émotion. Beaucoup pleurent, mais se ressaisissent vite. ?Ici, rien n?a changé.?

<B>Anne-Lise DEFRANCE

©Le Monde 2005

Distribué par

The New York Times Syndicate </B>

Publicité