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Rire à gogo avec Komiko/Teat La Tour
Ce n?est certes pas le public, passionnément épris d?opéra-comi-que, pouvant distinguer un contre ut d?un fa dièse, ni même celui adulant les opérettes et ses chansonnettes. Il réussit cependant le même exploit de remplir le théâtre séculaire de Port- Louis et même de le faire vibrer par d?interminables éclats de rire, les uns plus communicatifs et contagieux que les autres.
Si le rire est le propre de l?homme, Komiko Folies est la plus bergsonienne de nos troupes de théâtre. Et si sa préférence « pour les données immédiates de la conscience » est manifeste, son compère et complice, Teat La Tour de l?île s?ur mise à fond sur « durée et simultanéité ». En bons et fidèles disciples du célèbre professeur agrégé du Collège de France, Prix Nobel de littérature de 1927, ils mettent en pratique la célèbre maxime philosophique, nous enseignant que « rire de soi demeure le meilleur moyen de mettre les rieurs de nos côtés ».
Plus désarmant que cela, tu meurs. Les membres de ces troupes, plus comiques qu?opéra, excellent dans l?art de faire rire à partir de rien ou presque. Une mimique, un mime, une exclamation, un pas de danse, suffit pour déclencher de nouvelles cascades de rire, tombant du paradis-poulailler pour noyer parterre et baignoires.
Parmi les spectateurs, chacun rit comme il peut. Untel sous cape, l?autre jaune comme un pilaf. D?autres se gondolent comme un bossu ou une baleine, à moins qu?il ne s?agisse de cette baleine à bosse canadienne qu?affectionnent tant Philippe Noiret et Michel Boujenah (voir l?express du 18 janvier 2004).
La devise de nos acteurs, devisant sur scène, est : « Rira bien, qui rira le dernier ! » Pas question alors de laisser le dernier mot au public bon enfant, ne demandant pas mieux de rire à gorge déployée, surtout après une campagne électorale aussi terne. Le rire est d?ailleurs comme le feu. Il suffit de l?entretenir, de l?alimenter, dès qu?on entrevoit un soupçon de pause et d?apaisement. C?est d?autant plus facile qu?un simple gloussement, mais déclenché au moment opportun, peut relancer un rire qui s?éteint.
Une joyeuse confrontation interîles
La recette est d?autant plus vraie que plus on est de fous plus on rit. L?histoire est là pour prouver que le peuple a besoin de rire. Le roi aussi mais il ne le sait pas et c?est ce qui le tue. Hugo le géant disait :
« Il faut, aux carrefours, le baladin et, aux palais, le bouffon. » Avant lui, La Bruyère, si aimable de caractère, observait avec une sagacité exemplaire : « Il faut rire avant que d?être heureux, de peur de mourir sans avoir ri. »
Au théâtre de Port-Louis, jeudi soir, à l?occasion de la première représentation de Teat La Tour, venu seconder si habilement les Komiko Folies, il a été davantage question de « ségacité » car le folklore local a essayé de se mesurer au maloya de l?île s?ur. C?est dire qu?une bonne partie du spectacle misait sur les oppositions les plus drolatiques qui soient sur les us et coutumes réunionnaises sur terres mauriciennes ou mauriciennes sur territoire français et bourbonnais.
Un des sommets de cette joyeuse confrontation interîles est la facilité avec laquelle un prix en roupies se transforme en prix en euros du même montant mais certainement pas de la même valeur, pour peu que le mercanti local croit percevoir un soupçon de créole réunionnais dans un patois bourbonnais voulant passer pour mauricien.
Pas toujours facile de se retrouver entre Mauriciens imitant le Réunionnais ou l?inverse mais qu?importe puisque, de cette totale confusion, naît un nouveau torrent de rire. Et si on n?est pas sûr d?avoir pleinement compris le piment de la situation, on peut toujours rire de la pâmoison contagieuse secouant la salle et qu?alimente l?attitude scandalisée des acteurs, craignant devoir être les dindons d?une possible farce à la sauce bichique, boucané ou ti-lambic, particulièrement alambiquée.
Molière s?étonne à juste tire de « l?étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens ». La recette n?a pourtant guère varié depuis qu?il pourfendait les travers de ses contemporains enclins à l?avarice, au snobisme culturel, à la misanthropie, à la pire des hypocrisies, la religiosité, à l?imagination maladive, à la préciosité, à l?arrogance prométhéenne, etc.
Les baladins des troupes Komiko et Teat La Tour auraient été à l?aise au sein de l?Illustre Théâtre, arpentant les villes de France et de Navarre en compagnie de Jean-Baptiste Poquelin. Comme ce maître, ils excellent dans l?art d?observer ce qui amuse le plus leurs contemporains, ce qui les fait sourire et même rire aux éclats quand, ensemble, ils évoquent ces travers populaires et folkloriques, qu?ils s?amusent à les exacerber, à les mettre en exergue, à les mettre en scène. Le reste est une simple affaire de technique théâtrale. Et là, nous pouvons faire confiance aux complices de Miselaine Soobraydoo.
Départ de 100 m haies pour les coulisses
Les thèmes, pouvant déclencher les rires tonitruants, ne manquent pas autour de nous. Il suffit de parcourir nos gazettes ou d?écouter nos radios débridées. Tout peut devenir prétexte au fou rire. Il suffit d?opposer, par exemple, à la discrétion d?un quémandeur de capotes, une pharmacienne formée à l?école de la vente à la criée et n?ayant pas son pareil pour faire savoir à tous que vous préférez la capote à la framboise à celle à l?ananas, afin d?éviter à votre dulcinée le besoin de mettre à l?imparfait du préservatif l?expression verbale « elle est enceinte ».
L?erreur surtout à ne pas commettre, dans une ultime tentative de sauver une situation déjà désespérée, serait de vouloir dire à l?âme s?ur que lesdites capotes à la framboise ne sont pas pour elle mais pour une? autre.
L?accident de voiture et le constat à l?amiable, à ne pas confondre avec le constable aimable, peut donner lieu à d?autres situations hilarantes à force d?équivoques et autres malentendus, surtout si l?un des accidentés est un escroc mauricien et l?autre un vacancier réunionnais, ignorant tout de la nécessité d?être gauchiste sur les routes de Maurice.
Le seul reproche qu?on pourrait faire au spectacle concocté pour nous par Komiko et Teat La Tour, se situerait sur le choix d?un sketch suicidaire en guise d?entrée en matière. Il est tellement réussi et tellement désopilant que les sketches suivants peinent à s?élever à sa hauteur, au sens propre comme au sens figuré car pour se suicider, si la foule vous en donne le loisir, il faut tomber de son haut.
Ce suicidaire haut perché n?est pas sans rappeler la tentative d?un chômeur désespéré, menaçant de se jeter du haut de la tour de l?horloge municipale de Port-Louis, au début des années 1970. Nul n?a oublié ses menaces : « Mo zete? pa monte, mo zete ! »
Mais pour se jeter dans le vide faut-il que les autres vous autorisent à le faire. Il suffit de quelques rencontres indésirables pour devoir reporter sine die un acte pourtant désespéré. Indésirables donc ce prédicateur plus habile en prêchi-prêcha que dans l?action salutaire, cette psychologue expéditive, ce pisseur invétéré voulant se satisfaire au point d?impact et empêcher ainsi le suicidaire de mourir « sec » en transformant le point de chute en flaque malodorante, ce cameraman de la MBCillité filmant le ministre ou le Speaker de service plutôt que l?événement médiatique, cet amant confessant avoir couché avec la femme du suicidaire et le transformant de ce fait en cocu ne songeant qu?à venger son honneur viril ainsi bafoué. D?où ce départ de 100 mètres haies pour les coulisses.
Il fallait finir sur cette note capable de déclencher un fou rire inextinguible et nous permettre de rire encore des bons moments passés, jeudi soir au théâtre de Port-Louis. Concluons sans peine que, cette fois-ci les absents ont eu vraiment tort.
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