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Les dessous d?une filière juteuse

21 août 2005, 00:00

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«Cela fait quelques mois déjà que j?entends parler de whisky frelaté « produit » dans la région de Sainte-Croix et disponible dans certains points de vente de la capitale en « topettes ». Nous avons essayé d?y voir plus clair, mais avons fait chou blanc. Tout le monde en parlait, mais personne n?avait de preuves. Nous voici enfin avec du concret », déclare, non sans satisfaction, un haut cadre d?un des producteurs et embouteilleurs de spiritueux locaux.

Dès mardi, peu après la déposition des responsables de Grays à l?Adsu, des perquisitions ont lieu dans trois points de vente du Nord et du Centre. Un des commerçants interpellés livre le nom de son fournisseur : le duo François Cheong et Robert Wong.

Les enquêteurs découvrent alors que les « rumeurs » sur l?existence d?un « embouteilleur clandestin » situé à Sainte-Croix sont avérées. Les perquisitions menées chez les deux suspects permettent la découverte et la saisie de plusieurs drums contenant soit de l?alcool à bouche, soit un mélange whisky et alcool de bouche/rhum. Des bouchons de bouteilles de whisky prêts à usage et des étiquettes de certaines marques sont aussi découverts.

« Il suffisait d?y penser ! », s?exclame, un enquêteur de l?Adsu. D?abord, s?assurer de pouvoir « fournir » des bouteilles de whisky contrefaites présentant, de l?extérieur, les mêmes caractéristiques que le produit original. D?où, selon un enquêteur, la possibilité de se procurer des bouteilles non-consignées de certaines marques.

« Plusieurs des marques copiées présentent la particularité d?avoir des bouteilles qui ne sont utilisées qu?une seule fois. Si l?on est bien organisé, il est facile de récupérer des bouteilles vides et de les utiliser à nouveau », ajoute notre interlocuteur.

Une fabrication artisanale

Autre étape : se procurer de l?alcool à bouche pur. « Le nombre de fournisseurs d?alcool blanc de bouche ou de rhum blanc se compte sur les doigts d?une seule main. Il sera facile de savoir qui est le fournisseur de Wong et Cheong et pourquoi celui-ci n?a pas été plus vigilant sur la quantité de produits qu?il leur vendait », explique un douanier.

La provenance des bouchons et étiquettes intéresse aussi les enquêteurs. « Il est évident que l?on ne peut se procurer des bouchons de certaines marques au bazar. Il doit y avoir certaines complicités chez les embouteilleurs », constate le douanier cité plus haut. L?investigation policière et les enquêtes internes des entreprises concernées devraient permettre d?identifier ces « brebis galeuses ». Un bémol « pratique », cependant, est mis en avant par les embouteilleurs des marques concernées : un « trou » de 200 bouchons sur un stock d?un million n?est pas considéré comme important, d?où « la difficulté pratique d?identifier tout coupable rapidement ».

Les fausses étiquettes présentent, à première vue, très peu de différences avec les vraies. La cause en est la facilité avec laquelle on peut imprimer de telles étiquettes à Maurice, avance-t-on chez les enquêteurs. Mais chaque marque a ses propres repères et codes de traçabilité, précise un enquêteur.

Ces mêmes milieux estiment que la « fabrication » du whisky frelaté se faisait de manière artisanale. « La proportion était d?environ 3 portions de rhum/alcool pour 2 de whisky », selon les enquêteurs. Il semblerait qu?une très petite équipe était concernée par l?étape du « mélange » et de la préparation du whisky frelaté. Les bouteilles étaient remplies une à une, les étiquettes collées et les bouchons fixés.

Reste ensuite l?étape la plus délicate : vendre ce produit au public sans se faire remarquer. Là également, le système semblait être bien organisé : les points de vente perquisitionnés sont connus, dans le milieu des amateurs de whisky « populaires ». D?où la conviction de certains milieux de complicité au niveau de certains commerçants. »

Autre marché ciblé : les cités ouvriè-res où. « Cette clientèle veut du whisky à bon marché en topette et elle s?approvisionne de manière régulière, d?où la facilité d?écouler le produit », explique un travailleur social qui a entendu parler « depuis quelques mois de whisky frelaté dans la région de Sainte-Croix ».

Ils donnaient meme des reçus

Selon les premiers éléments de l?enquête, les « opérateurs » de ce réseau de whisky frelaté livraient leurs produits dans leurs propres véhicules et donnaient même des reçus. Comme c?est souvent le cas dans ce type de livraison chez les commerçants, les transactions se faisaient au comptant. D?où la difficulté, si l?on ne met pas la main sur les cahiers de reçus, de suivre la trace des produits frelatés livrés.

Les comptes bancaires de Robert Wong et de François Cheong, les deux suspects arrêtés par la police et soupçonnés d?être les cerveaux de réseau de whisky frelaté, sont actuellement passés au peigne fin. Ils devront à expliquer aux enquêteurs, l?origine des différents versements cash effectués. Les deux suspects auraient prétendu être des « assidus du Champ-de-Mars » et que la chance leur aurait souvent souri ces dernières années. Les pièces du puzzle des enquêteurs commencent à se mettre en place. Reste maintenant à démasquer les complices qui se cachent?

« J?ai bu du whisky frelaté? »

Anand, 48 ans, affirme avoir acheté une bouteille de whisky King Robert dans une des boutiques perquisitionnées par l?Adsu et la douane, mardi dernier. « En prévision de l?anniversaire de notre mariage, j?avais acheté cinq bouteilles de King Robert. Question qualité-prix, je n?avais jamais été déçu jusqu?ici par ce whisky », relate Anand. Cependant, samedi dernier, « des invités se sont interrogés sur le whisky que je servais. Ils ont affirmé qu?il avait un drôle de goût. » Anand n?en croit pas ses oreilles et avale une gorgée de son whisky préféré. « J?ai craché le tout. Cela ressemblait à du rhum de base alors qu?il avait la couleur du whisky ». Certains de ses invités examinent alors de plus près la bouteille incriminée et font quelques constations : whisky de couleur plus claire, une des couleurs de l?étiquette est plus foncée? Les autres bouteilles font alors l?objet d?un examen minutieux et un constat s?impose : une seule paraît « authentique » ? ce que confirme l?ouverture de la bouteille. « Quatre des cinq bouteilles étaient des ??vraies-fausses?? ». Anand a alors contacté son boutiquier le lendemain. Celui-ci aurait été « à peine » étonné et aurait proposé de remplacer les bouteilles incriminées. Ce qui a été fait, précise notre interlocuteur.

« Imaginez ma demi-surprise quand j?ai appris, mercredi, que la police avait saisi des bouteilles de whisky frelaté chez mon boutiquier », ajoute Anand.

Comment Grays gère la crise

« Il faut savoir que nous avons plusieurs moyens de vérifier l?authenticité de nos produits, le plus simple et rapide étant un code visuel sur les bouteilles », explique Alexis Harel, Marketing Executive de Grays. La distillerie de Beau-Plan décide, il y a presque quinze jours, d?acheter des bouteilles de ses propres produits pour vérification. « Un de nos produits ne portait pas notre code de traçabilité et nous avons procédé à des analyses qui ont confirmé l?existence de "faux" whisky Grays. » Grays s?en remet alors au Central CID, ils ne peuvent pas procéder à des perquisitions sans mandat d?arrêt. Mardi, Grays porte plainte à l?Adsu et, moins de cinq heures plus tard, des points de vente à Fond-du-Sac et à Saint-Pierre sont perquisitionnés. Bilan : des arrestations et la saisie de caisses de whisky. C?est le branle-bas ce combat chez Grays quand, lors d?un contrôle, l?on découvre que 11 000 bouteilles qui portent des étiquettes sans code-barres permettant leur identification. Après enquête, la distillerie découvre que ces 11 000 bouteilles sont passées sur la chaîne de production alors que l?appareil apposant les codes-barres était en panne. « Il n?y a aucune magouille chez nous et nous collaborons pleinement avec les enquêteurs », affirme Alexis Harel. Il se dit « satisfait » de la réaction de sa clientèle.

« No comments »

Alors que le communiqué de Grays affirme que : « d?autres marques connues de rhum et de whisky » ont également fait l?objet de « manipulations » par « cette organisation clandestine », du côté d?International Distillers (Mtius) Ltd et de Scott Ltd, l?on se montre prudent et l?on dit attendre les conclusions de l?enquête policière avant de se prononcer.

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