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Les groupes russes nourrissent des ambitions mondiales

17 août 2005, 00:00

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C’est une tendance qui flatte le désir de Vladimir Poutine, son président, de voir la Russie renaître comme grande puissance. Portés par d’importants revenus à l’exportation, les grands groupes énergétiques et métallurgiques russes accentuent depuis quelque temps leur stratégie d’expansion à l’étranger, par des acquisitions d’entreprises au-delà même des pays de l’ancien bloc communiste.

En termes de force de frappe financière et de dynamisme, la Russie est loin d’égaler les ambitions de la Chine. Mais grâce aux cours élevés des matières premières, les oligarques russes, présents surtout dans les hydrocarbures et les métaux, ont accumulé ces dernières années des trésors de guerre qui leur permettent de penser à s’internationaliser. Leurs appétits vont loin : Afrique, Amérique, Asie, Union européenne (UE)...

L’émergence de champions nationaux russes rêvant de devenir des géants mondiaux est “l’évolution la plus intéressante du capitalisme russe depuis deux ou trois ans”, commente un expert européen à Moscou, siégeant aux conseils d’administration de plusieurs groupes russes.

Riches en fonds, les grands groupes russes s’élancent à la conquête de terres étrangères, en quête de débouchés, de garanties pour leurs approvisionnements, de notoriété, de savoir-faire, et aussi, parfois, pour asseoir leurs arrières vis-à-vis du Kremlin.

<B>Soutien des syndicats</B>

“C’est quelque chose qu’ils ne disent jamais publiquement, souligne cet expert, mais chacun des oligarques sait qu’un groupe russe développé à l’étranger risque moins de se retrouver dans le collimateur du Kremlin, comme l’a été Ioukos”, l’ancien numéro un du pétrole russe, qui a été démantelé et partiellement nationalisé par le Kremlin.

L’oligarque ayant acquis la réputation d’être le plus actif à l’étranger est le jeune milliardaire Alexeï Mordashov, principal actionnaire du groupe sidérurgique Severstal, le numéro trois du pays.

Ambitieux, éduqué à l’Ouest et “patriote” russe, Alexeï Mordashov a acheté en avril 60 % des aciéries italiennes Lucchini, pour environ 600 millions de dollars (485 millions d’euros). La Commission de Bruxelles a donné son feu vert à cette acquisition, l’un des plus grands investissements russes dans l’UE.

En 2004, Severstal avait jeté son dévolu sur les Etats-Unis, versant 285 millions de dollars pour prendre le contrôle d’un fabricant d’acier du Michigan en difficulté, Rouge Industries. Cette stratégie visait à contourner les quotas américains sur l’acier et à mieux écouler la production russe. On raconte à Moscou que le repreneur russe a pris soin d’obtenir le soutien des syndicats de Rouge Industries pour mieux plaider sa cause. Severstal affiche des ambitions mondiales et tente de se positionner pour reprendre le canadien Stelco.

Pour une partie de l’élite moscovite, l’arrivée de groupes russes en Amérique a un parfum de revanche prise sur l’ancien vainqueur de la guerre froide. Début 2004, le pétrolier russe Loukoil avait fait couler beaucoup d’encre en rachetant une chaîne d’environ 1 000 stations essence à ConocoPhilips, pour 265 millions de dollars. Il ambitionne maintenant d’étendre ce réseau.

L’achat d’actifs à l’étranger est le fait de seul un petit nombre de groupes russes, dans une économie marquée par la faiblesse de son secteur des petites et moyennes entreprises et le poids de ses monopoles. Mais ces groupes ne se contentent plus de viser leur terrain de prédilection traditionnel dans l’ancien espace soviétique. “La Russie est un grand pays et elle a vocation à avoir, à l’avenir, une bonne dizaine de groupes mondiaux”, dit fièrement le représentant d’une firme pétrolière.

Le numéro un russe de l’aluminium, RoussAl, s’est ancré en Afrique, en achetant des mines de bauxite et d’alumine en Guinée, avec des projets également au Nigeria et au Zaïre. Contrôlé par le milliardaire Oleg Deripaska, RoussAl veut effacer son image sulfureuse des années 1990, lorsque les prises de contrôle d’actifs en Sibérie s’accompagnaient de vagues d’assassinats.

Aujourd’hui RoussAl parle de prendre pied en Inde et au Venezuela, après l’avoir déjà fait en Australie, dans le but d’assurer ses approvisionnements en minerais. La direction de RoussAl a annoncé en février un budget d’acquisitions à l’étranger de 900 millions de dollars pour 2005.

Le groupe Norilsk dirigé par un autre milliardaire russe, Vladimir Potanine, s’est de son côté porté acquéreur en 2004, pour 1,2 milliard de dollars, de 20 % du producteur d’or sud-africain Gold Fields, avant de tenter en vain d’en prendre totalement le contrôle. En 2003, Norilsk, dont le fleuron industriel, dans le Grand Nord russe, est un ancien goulag, avait été le premier groupe russe à s’implanter aux Etats-Unis, en rachetant la compagnie minière Stillwater dans le Montana.

<B>Réputation d’opacité</B>

Les connexions politiques jouent aussi beaucoup dans ces stratégies d’expansion. Lors d’une visite à Ankara en juillet, Vladimir Poutine a plaidé en faveur des ambitions du groupe industriel et financier russe Alfa, qui veut prendre le contrôle de 27 % du plus grand opérateur turc de téléphonie mobile, Turkcell, pour 3,2 milliards de dollars.

L’arrivée des Russes n’est pas toujours perçue d’un bon oeil à l’étranger, en raison de la réputation d’opacité de certains groupes, et de leurs difficultés à s’adapter aux normes internationales. Bon nombre des entreprises qu’ils rachètent sont soit en situation de banqueroute, soit en difficultés financières. “Nos groupes ont encore du mal à reprendre des entreprises à succès, commente le journal russe Expert. Mais leur expansion va se poursuivre, en raison du contexte de récession observé en Europe.”

Selon l’agence officielle russe Rostat, les investissements russes à l’étranger sont en hausse d’environ 50 % par rapport à 2004. Toutefois, si la Russie est en tête, sur ce terrain, parmi tous les pays de l’ancien bloc socialiste, le poids des acquisitions russes à l’étranger reste très modeste, rapporté au contexte mondial. Il ne représentait en 2002 que 0,2 % des flux mondiaux d’investissements directs vers l’étranger.

<B>Natalie NOUGAYRÈDE

© Le Monde 2005 Distribué par

The New York Times Syndicate</B>

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