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Guan Di ou la ?fete mine?
Chaque année, vers la fin de juillet, début août, les temples chinois de l?île Maurice connaissent une animation particulière. Les familles viennent s?y recueillir et y apportent leurs offrandes. Et pendant deux soirées, les fumées des bougies et des bâtonnets d?encens emplissent l?espace, les lampions et guirlandes font rougeoyer les toitures des temples, et les pétards font leur sarabande joyeuse et symbolique.
C?est Guan Di que l?on célèbre ainsi. Guandi Di, le héros guerrier devenu dieu, célébré dans de nombreux récits épiques, popularisé par les migrants chinois qui se sont placés sous sa protection. Guan Di, dont la célébration de l?anniversaire est certainement la fête chinoise la plus connue à l?île Maurice, après le nouvel an.
<B>Ce guerrier devenu Dieu</B>
Au départ était Guan Yu (ou Guang Kong, selon les versions). Nous sommes vers l?an 185, alors que la Chine traverse une période particulièrement agitée. C?est la fin de la dynastie des Han de l?Est, et de nombreuses révoltes paysannes, dont le soulèvement des Turbans Jaunes, sèment le trouble.
Les luttes d?influence et de pouvoir font éclater l?Empire en trois états : au Nord, le royaume des Xei; au Sud-Est, autour de Nankin, le royaume des Wou ; au Sud-Ouest, dans le Sichuan, le royaume du prince cadet des Han. C?est la période dite des Trois Royaumes.
Les chefs des trois royaumes se livrent une guerre sans merci. Guang Kong, lui, est resté fidèle à la dynastie des Han et fait valoir sa dureté au combat, mais aussi son courage et sa loyauté.
Ses prouesses guerrières lui valent une grande réputation.
Ce sont surtout ces qualités morales qui retiennent l?attention. L?on raconte ainsi qu?il n?a pas hésité à faire délivrer des généraux ennemis, au nom de leur courage au combat. Ce qui lui a aussitôt conféré une aura de loyauté et de bonté.
Mais au cours d?une bataille, Guang Kong fut trahi par un des siens et fut décapité. En Chine, la décapitation est une mort particulièrement terrible, le corps devant être entier au moment de la mort pour pouvoir renaître.
Sa bravoure, ses hautes valeurs humaines et ses faits d?armes aux côtés de son frère juré, Liu Bei, futur empereur fondateur de la dynastie des Han de Shu, sont relatés et chantés dans le Roman des Trois Royaumes, ?uvre historique épique composée au milieu du XIVe siècle de notre ère par Luo Guan Zhong, qui y retrace les événements politiques et militaires de l?époque.
Au XVIe siècle, Guang Kong fut divinisé, sous le nom de Guan Di, par l?empereur Sheng Dong de la dynastie des Ming. Il devint protecteur du pays, Dieu de la guerre, patron des soldats mais aussi des entreprises lucratives. Nommé grand empereur qui aide le ciel et protège l?état, il est depuis lors célébré afin de protéger l?avenir des familles. De nombreux temples furent érigés en son honneur à travers tout l?Empire.
Ses valeurs de courage en font un Dieu à part, et populaire : dans certains commissariats de Chine et de Hong-Kong, les policiers se prosternent devant une statue de Guan Di avant de commencer une mission.
<B>Guan Di, un rituel, une fête?</B>
Lorsque l?on fête Guan Di, c?est son anniversaire que l?on célèbre.
Si différentes versions de son histoire attribuent sa naissance autour de l?an 160 de notre ère, toutes sont en revanche d?accord sur le jour de sa naissance. C?est au 24ème jour du 6ème mois lunaire que celui qui s?appelait encore Guan Yu vit le jour. Et c?est à cette date que, chaque année, partout dans le monde, les temples dédiés à celui qui est devenu Guan Di s?illuminent et s?animent.
Toutefois, les fidèles viennent régulièrement au temple, tout au long de l?année, car la tradition veut que l?on consulte Guan Di avant de prendre une décision importante, tant dans sa vie familiale que dans sa carrière professionnelle. Le point culminant étant ce jour anniversaire, pendant lequel on vient lui apporter diverses offrandes, le remercier pour les bienfaits de l?année écoulée et le prier pour toute l?année à venir. Pour cela, bien des jours auparavant, on procède à un grand nettoyage du temple.
Les offrandes sont d?abord alimentaires. Sur la table centrale du hall principal du temple, les plateaux sont remplis de viande de porc, de poulet, de cabris, et de vermicelles, alors que fruits et gâteaux sont disposés dans des assiettes de chaque côté.
Les bougeoirs et les vases ensablés pour accueillir les bâtonnets d?encens sont vite remplis. Car chaque officiant doit brûler trois bâtonnets d?encens devant chaque autel, intérieur et extérieur, avant de les disposer dans les vases et urnes. Les offrandes sont ensuite symboliques. Il s?agit notamment de feuilles de papier dorées et argentées, représentations de billets monétaires, que l?on fait brûler dans de grands fours.
La fumée qui en émane est alors censée transmettre au Dieu l?offrande qu?on vient de lui faire. Les traditionnels pétards, comme à l?accoutumée, viennent ponctuer la fête afin d?éloigner les démons qui pourraient toujours roder.
La célébration de Guan Di se déroule traditionnellement sur deux soirées. La première est axée sur le rite des offrandes, elle se termine par la dégustation des mines de longévité, dont la fonction symbolique est inscrite dans le nom. La seconde soirée, plus familiale et festive, réunit l?ensemble des fidèles autour d?un dîner pour lequel on aura cuisiné les offrandes alimentaires au Dieu Guan Di. à l?île Maurice, rendez-vous est pris le 28 (distributions de mines après les séances de prières) et 29 (dîners) de ce mois ci dans les deux temples les plus connus au Champ-de-Mars et aux Salines.
<B>Guan Di : une myriade d?images et de symboles</B>
Guan Di, grand empereur qui aide le ciel et protège l?état, Dieu des militaires, de la justice, des lettres et des commerçants, est une somme de symboles à lui tout seul. Dans les différents temples qui lui sont consacrés, huit caractères chinois résument d?abord les grands principes attachés à son culte et sa philosophie : Zhong, fidélité; Cheng, sincérité ; Yi, droiture ; Yong, courage ; Zheng, probité ; Da, grandeur ; Kuang, honneur ; Ming, honnêteté. Sa légende est telle que de nombreux symboles lui sont attachés, que l?on croise dans les temples : chaque autel, chaque stèle, chaque bas-relief, chaque hallebarde, possède sa signification, liée à une valeur ou une qualité de Guan Di.
Et le masque rouge qui orne son visage a également pris une dimension emblématique. L?histoire raconte qu?un dignitaire corrompu avait enlevé une jeune femme pour en faire sa maîtresse. Guan Di vola au secours de la jeune captive et tua son ravisseur qui avait même tenté de l?acheter. Il se cacha ensuite dans un temple pour échapper à ses poursuivants, mais les soldats y mirent le feu. Il fut alors contraint de bondir sur eux et les massacra jusqu?au dernier. Les flammes lui ayant rougi le visage, il put quitter la ville incognito. Depuis, le masque rouge est symbole d?intégrité et de droiture.
La cérémonie qui accompagne la célébration de son anniversaire est ainsi une suite de scènes et d?images empreintes d?un symbolisme fort, puisant ses références dans l?histoire du guerrier devenu Dieu. On retrouve également certains de ces rites et gestes lors de différentes autres fêtes de la culture chinoise. La célébration de Guan Di est, en quelque sorte, la convergence de ces rites et symboles : à la fois hommage au Dieu, au culte des morts et des ancêtres, et à la fête d?une renaissance comme s?il s?agissait d?une année nouvelle.
Et ce soir-là, on n?oublie pas ?de tirer les bâtons?, en l?occurrence de bâtonnets divinatoires, qui sont regroupés dans une boîte ronde. Il convient de secouer cette boîte jusqu?à ce que l?un des bâtonnets en tombe. Sur celui-ci, une inscription divinatoire dont il faut se faire dire l?interprétation par un spécialiste. Autant de rites, autant de symboles, autant d?images, autant de couleurs. L?on comprend pourquoi cette célébration de Guan Di a pris une ample dimension culturelle qui dépasse le simple rituel et la simple fête, à l?île Maurice comme ailleurs.
<B>Jean-Claude Lai Chin Kon</B>
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