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Le canon littéraire

18 juillet 2005, 00:00

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Dans leur ouvrage intitulé ?Fonction et représentation de la Mauricienne dans le discours littéraire?, Shakuntala Boolell et Bruno Cunniah (voir article plus loin) soulignent dans leur conclusion deux aspects importants : à Maurice, ?le producteur ne peut être totalement tenu responsable de la situation littéraire puisque son destinataire est complice à part entière? d?où ?le champ de fiction se contente de reproduire les clichés issus de canon du XVIIIe siècle?. C?est là une conception qui soulève l?interrogation sur la qualité de littérature qu?hérite le lecteur mauricien. Et elle rejoint, dans une certaine mesure, celle de Harold Bloom qui, dans son ouvrage intitulé ?The western canon?, écrit ?who reads must choose?.

Dans les deux cas, cela montre que ?toute pratique de lecture est, en puissance, une pratique de canonisation?. Cet aspect est souligné par Issac Bazié et Peter Klaus dans leur avant-propos du volume 33 de la revue ?Neue Romania? qui porte sur ?Canon national et constructions identitaires : les nouvelles littératures francophones?. Dans ces actes du colloque lancé récemment à Berlin lors du symposium auquel a participé Vickram Ramharai (voir article plus loin), Issac Bazié, du département d?études littéraires de l?université du Québec à Montréal, et Peter Klaus, romaniste et angliciste, affirment que la réflexion menée dans ?The western canon? inscrit l?expérience esthétique dans une conception exclusive de ce que sont le texte littéraire et le canon qui en résulte.

Est-ce que cela pourrait également s?appliquer dans la résultante esthétique de la lecture chez Shakuntala Boolell et Bruno Cunniah, chargés de cours à l?université de Maurice ?

Dans le processus de théorisation des littératures francophones, les choses sont différentes. Les problèmes ne sont pas les mêmes et la relation entre littérature, canonisation et construction identitaire se pose de manière relativement spécifique. Il faut tenir compte des catégories propres aux différentes régions francophones, sans toutefois nier le fait qu?il existe un lien permanent entre le local et le global, entre le singulier et le général. Cela signifie qu?il y a toujours un enjeu collectif des littératures francophones.

Comme l?ont montré Bazié et Klaus, il faut alors voir la constitution des canons littéraires d?une autre perspective. Il faut d?abord reconnaître que l?écriture est souvent conçue et pratiquée dans son contexte de situation. L?écrivain est en constante confrontation avec son milieu ; ses écrits s?écartent difficilement des enjeux collectifs et idéologiques. Il y a donc un lien entre littérature et nation. ?Dans le cas spécifique qui nous concerne, le fait que la littérature est la propriété de la bourgeoisie donnera évidemment lieu à une approche aussi bien idéologique que narrative d?une vision du monde particulière?, notent les deux chargés de cours avec raison.

Toute lecture a donc pour fonction de lier un texte à une conscience de lecteur et à une classe sociale, voire à une nation. Cela explique pourquoi la représentation de l?identité nationale est un lieu commun pas du tout banal dans les écrits littéraires mauriciens. Cela veut aussi dire qu?aucune expérience littéraire ne doit être une expérience de lecture à valeur subjective et singulière.

Cette expérience ne doit pas se limiter à celle dite purement esthétique, mais elle doit s?étendre à des valeurs collectives et idéologiques. La lecture ne doit pas exclure les intérêts d?une couche sociale. Cela explique la conclusion à laquelle sont parvenus Boolell et Cunniah : ?au-delà de la performance narrative dans laquelle elles (les femmes traditionnelles) sont insérées, le discours sur le monde qui caractérise les milieux dans lesquels elles doivent évoluer nous ramène irrémédiablement à l?idéologie patriarcale.?

En fin de compte, en se posant la question, ? le public mauricien a-t-il la littérature qu?il mérite ? ?, nos deux universitaires rejoignent les deux autres chercheurs dans leur interrogation suivante : ?Pourquoi écrivons-nous ?? Ce qui signifie que le débat sur le canon littéraire n?est rien d?autre qu?un débat sur la raison d?être du texte littéraire. Cela dit, si dans l?ensemble ?toute pratique de lecture est une pratique de canonisation? et si à Maurice ?le champ de fiction se contente de reproduire les clichés issus de canon du XVIIIe siècle?, la lecture de Boolell et Cunniah n?inscrit pas l?expérience esthétique dans une conception exclusive de ce que sont le texte littéraire et le canon qui en résulte. L?enjeu pris en compte est bien idéologique?

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