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L?épreuve de force
Ce n?est pas encore le grand amour entre l?hôtel du gouvernement et la State House, mais c?est déjà un pas dans la bonne direction. Après avoir boudé la présidence pendant une dizaine de jours, le Premier ministre lui a adressé vendredi soir les procès-verbaux du Conseil des ministres.
Ce geste a été bien accueilli par Paul Bérenger, le leader de l?opposition, à tel point qu?il s?est « fait un devoir et un plaisir de téléphoner au Premier ministre pour le féliciter ». Le président et lui-même, dit-il, ont «considéré que its ok».
Un froid s?était installé entre Navin Ramgoolam et sir Anerood Jugnauth au lendemain de la proclamation des résultats des dernières élections. L?hôtel du gouvernement avait omis de tenir le président au courant des travaux de la première réunion du Conseil des ministres du vendredi 8 juillet. Contrairement à la tradition, le leader de l?Alliance sociale, victorieux au scrutin du 3 juillet, ne s?est pas rendu à la State House pour recevoir sa lettre de nomination comme Premier ministre et ne s?est pas non plus entretenu avec le président avant les deux premières réunions du nouveau cabinet.
Ce black-out entre la State House et l?hôtel du gouvernement a donné lieu à différentes interprétations. L?entourage du président soutient que l?alinéa 65 de la Constitution oblige le Premier ministre à l?informer des affaires de l?Etat. Il était même question de solliciter une interprétation de la Cour suprême.
Lors de son point de presse d?hier, le leader de l?opposition s?est réjoui de ce dénouement. Il a indiqué avoir suggéré au chef du gouvernement de demander à ses troupes de mettre un peu d?eau dans leur vin par rapport à leurs griefs vis-à-vis de la présidence.
« Le seul moyen de critiquer le président, c?est par voie d?une motion bien détaillée à l?Assemblée nationale. Il est souhaitable que l?on cesse de s?en prendre au président de la République sur les estrades publiques », note le leader de l?opposition.
Il convient toutefois de rappeler que du temps où il était Premier ministre, Paul Bérenger n?a pas toujours été sur la même longueur d?ondes que sir Anerood sur certains dossiers, notamment celui touchant l?Icac. Il avait parfois décommandé certains de ses rendez-vous hebdomadaires avec lui. Mais leurs différends n?avaient cependant jamais atteint un tel point.
Celui entre sir Anerood Jugnauth et Navin Ramgoolam ne date pas d?hier. Il est le résultat d?une relation en dents de scie, vieille de près de quarante ans, entre la maison Ramgoolam et celle des Jugnauth. Elle prend ses racines dans ce qu?un des grands commis de l?État résume tout simplement par cet adage :
« Diamond cuts diamond. » Pour saisir le malaise qui s?est infiltré entre l?hôtel du gouvernement et le Réduit, il faut placer l?axiome dans le contexte politique local.
Il est de notoriété publique que ceux qui font de la politique choisissent souvent un candidat au profil bien précis pour contrer l?adversaire.
Sir Anerood et feu sir Seewoosagur Ramgoolam viennent du même sérail sociologique. Leurs héritiers directs, Navin et Pravind, font également de la politique et tout comme leurs pères, chassent dans le même vivier. Les deux patriarches avaient cependant une approche différente de la gestion gouvernementale.
Les deux ont cependant travaillé ensemble. Anerood Jugnauth, élu sous la bannière de l?Independent Forward Bloc en 1963, a été membre d?un gouvernement de coalition dirigé par sir Seewoosagur. Gouvernement dont il claqua la porte avant la fin de son mandat pour entrer dans la magistrature.
C?est d?ailleurs pour contrer l?influence de feu sir Seewoosagur en milieu rural, que le MMM joue à fond, au début des années 1970, la carte Jugnauth.
Les deux hommes s?affronteront aux élections de 1976 et de 1982. Pour cette première manche, sir Seewoosagur parvient à conserver son fauteuil de Premier ministre de justesse, grâce au soutien du PMSD. Mais il est battu à plates coutures en 1982 par l?alliance MMM-Parti socialiste mauricien. C?est le premier 60-0. Cette écrasante majorité connaît bien vite des soubresauts et vole en éclats en mars 1983.
Nécessité oblige et devant le péril mauve, Jugnauth et Ramgoolam mettent leurs différends de côté. Ils érigent la plateforme bleu-blanc-rouge et militent ensemble aux élections d?août 1983. Cette alliance enlève 41 sièges sur les 60.
Sir Anerood conserve ainsi le fauteuil de Premier ministre. En contrepartie, le nouveau gouvernement désigne Ramgoolam père comme gouverneur général. Ce dernier passera ses derniers jours au Château du Réduit. Il meurt le 15 décembre 1985.
Une séance parlementaire à une heure inhabituelle
Mais ce tug-of-war politique entre le clan Jugnauth et celui de Ramgoolam reprend de plus belle lorsque Navin se jette à son tour dans l?arène en août 1990. Navin Ramgoolam rentre précipitamment de Londres pour cristalliser autour de lui la fronde contre la motion devant faire de Maurice une République. Au moment du vote au Parlement, et en dépit du soutien des députés MMM, il manquera au gouvernement une voix pour atteindre la majorité constitutionnelle requise.
Ce n?est que partie remise. Aux élections de septembre 1991, c?est à nouveau le match Jugnauth-Ramgoolam. L?alliance MSM-MMM, avec à sa tête sir Anerood, rafle 57 sur les 60 sièges. Ramgoolam devient leader de l?opposition.
Au début de la législature, ce dernier, qui avait écourté ses études de droit en 1990, reprend souvent le chemin de Londres pour compléter ses cours. À cause de ses absences répétées, il essuie les critiques de la majorité. Le gouvernement tente de le coincer sur le plan parlementaire. Le 26 janvier 1993, le Premier ministre et leader de la Chambre fixe une séance parlementaire à une heure inhabituelle à l?extrême limite de l?absence autorisée à Navin Ramgoolam. Au sein même du gouvernement, la démarche ne fait pas l?unanimité.
Navin Ramgoolam ne parvient pas à rentrer à temps. Le speaker demande alors une interprétation de la Cour suprême pour savoir si le siège du leader de l?opposition ne devrait pas être déclaré vacant.
L?exécutif prend une raclée. La cour commente défavorablement l?action gouvernementale et la qualifie de « colourable device ». Navin Ramgoolam sauve ainsi sa tête, mais tient rigueur à son rival pour un tel croc en jambe.
La « trahison » de Jugnauth
Le gouvernement MSM-MMM se disloque en octobre 1993. Le MMM prête main-forte aux Rouges. Et en décembre 1995, Navin Ramgoolam croise à nouveau le fer avec Jugnauth. L?alliance PTr-MMM réédite un 60-0. Une performance que Navin Ramgoolam qualifiera de « revanche de l?humiliation subie en 1982 par les travaillistes ».
Le nouveau gouvernement procédera alors à certaines modifications bien plus que symboliques. Le stade de Belle-Vue Harel sera rebaptisé stade Anjalay.
Après cette première défaite, l?homme fort du MSM songe à prendre sa retraite. Mais se laisse à nouveau happer par la politique, aidé par la cassure qui survient en juillet 1997 au sein du gouvernement PTr-MMM. Le décès du ministre Gian Nath, survenu à la fin de 1997, provoquera son come-back. Il s?aligne en avril 1998 à l?élection partielle de Flacq-Bon-Accueil, termine à la deuxième place derrière Satish Faugoo et devance Madan Dulloo, qui est pourtant soutenu par le MMM.
Août 2000 : le MSM et le MMM parviennent in extremis à un accord à l?israélienne concernant le poste de Premier ministre et affrontent les élections de septembre. Sir Anerood réintègre le bureau du Premier ministre et Navin Ramgoolam prend la porte de sortie.
Mais déjà durant la campagne électorale de 2000, les travaillistes reprochent à sir Anerood d?avoir accepté le principe d?un partage avec Paul Bérenger. Dans leur subconscient, ils misent sur une nouvelle rupture blanc-mauve. L?alliance reste intacte. Vient alors septembre 2003 : avec la démission de sir Anerood, qui cède le fauteuil de Premier ministre à Bérenger.
Les travaillistes n?en reviennent pas. À l?élection partielle de décembre 2003, à Piton-Rivière-du-Rempart, ils construisent leur riposte sur ce qu?ils qualifient de « trahison » de sir Anerood envers son électorat traditionnel, comprenez l?électorat rural.
Tout au long de la campagne, l?opposition cible Paul Bérenger. Dans le dessein de minimiser la casse, Jugnauth fils monte au créneau et situe le débat entre lui et Navin Ramgoolam. Pour le nouveau patron du MSM, il s?agit surtout de se positionner comme un leader en milieu rural.
Mais Navin Ramgoolam l?écarte d?un revers de la main. Il insiste sur le fait que c?est un duel entre le Premier ministre et le leader de l?opposition. Les Rouges naviguent avec prudence. Ils savent qu?il faut à tout prix reléguer Pravind Jugnauth à l?arrière. Ils prennent soin de confiner le débat aux fonctions et non aux personnes pour éviter toute coloration communale.
La tactique s?avère payante. Rajesh Jeetah, son candidat à cette partielle, bat Prakash Maunthrooa, aligné par l?alliance MSM-MMM.
Forts de cette réussite, les travaillistes tentent ensuite de brouiller la mare entre Jugnauth père et Jugnauth fils. Ils laissent même courir le bruit d?un éventuel replâtrage de l?alliance bleu-blanc-rouge pour en finir avec le MMM. Nous sommes au tout début de 2004.
Durant cette même période, circule une rumeur selon laquelle le nouveau locataire de la State House serait en froid avec son fils sur l?avenir du MSM.
Sur certains dossiers, notamment sur ceux touchant au sort même de l?Icac, Navin Ramgoolam essaie de caresser sir Anerood dans le sens du poil. Au point où cette proximité irrite le leader du MSM qui en fait état lors de son intervention au Parlement au moment de résumer les débats sur le budget 2004-2005.
Au début de l?année, les choses se gâtent au sein du MSM. Anil Bachoo rue dans les brancards. Il reproche à Pravind Jugnauth de s?éloigner de son électorat. Mais il prend soin de ménager sir Anerood et prétend que la State House partage son analyse. Cloîtré à la State House, le président est condamné au silence.
D?aucuns prétendent que c?était pour couper court à la rumeur ébruitée à la suite du différend entre Bachoo et Pravind Jugnauth, que le président n?a pas mis de veto à la participation active de son épouse lors de la campagne électorale.
La présence de lady Sarojini devait cependant irriter les travaillistes, qui en font tout un plat pour exiger le départ de Sir Anerood. À son meeting de dimanche dernier à Quatre-Bornes, Navin Ramgoolam n?y est pas allé de main morte. « Na pas rodé are moi », lance-t-il à l?adresse de la State House.
Le coup de semonce n?a fait qu?irriter le locataire du Château. « Mo pas pou allé, » réplique-t-il à qui veut l?entendre.
Qui disait que quand les éléphants se battent, c?est l?herbe qui en souffre ?
Uteem le conciliateur
Cassam Uteem, ancien président de la République, s?est rendu à la State House, vendredi matin, pour tenter de faire baisser la tension entre sir Anerood Jugnauth et Navin Ramgoolam. Rien n?a filtré à la suite de cet entretien, mais ceux qui sont dans le secret prétendent que le président était resté sur ses positions.
Sir Anerood aurait mal digéré le fait que la cérémonie de prestation de serments des nouveaux ministres ait eu lieu en face de l?hôtel du gouvernement et non à la State House, comme cela a toujours été le cas.
La State House s?est également sentie offensée par la résiliation du contrat de Christian Ithier comme conseiller du président. Tout en reconnaissant le droit au Premier ministre de mettre un terme à un contrat avalisé par l?hôtel du gouvernement, l?entourage du président souligne que, « selon la convenance, le président est toujours consulté sur de telles questions ».
Lors de sa conférence de presse, Paul Bérenger, leader de l?opposition, s?est aussi prononcé sur l?authenticité d?une signature apposée sur un chèque émis à l?ordre du Domaine des Pailles pour régler certaines dépenses encourues par l?alliance MSM-MMM.
Alors que d?aucuns soutiennent que le chèque a été signé par sir Anerood, le leader de l?opposition affirme le contraire. « Il est évident que le chèque a été signé par Pravind Jugnauth. Je trouve que c?est un ene ti faux pas protocolaire. »
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