Publicité

Vengeance n?est pas justice

16 juillet 2005, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

L?atrocité du crime de la petite Marie- Anita suscite des passions et ravive les questions sur la peine capitale et les châtiments corporels. Dans les foyers, on se laisse tenter par des idées vengeresses : faire subir au coupable un sort équivalent, dans le but de se dédommager des souffrances dont soi-même ou d?autres ont été victimes. Mais avons-nous vraiment le droit de nous venger, de vouloir pratiquer la loi du talion même face à la pire des violences qui soit ? « Nous sommes dans un état de droit à Maurice, nos lois sont là pour nous aider à obtenir réparation des torts que nous pouvons subir », rappelle l?avocat Khushal Lobine.

Qu?importe. Généralement, un crime a des effets sur trois catégories de personnes : la victime, le délinquant, mais aussi la collectivité. Sous le coup de la colère, dans le feu de l?impulsion, les gens se contrôlent de moins en moins. Un accident survient et l?on met le feu à la voiture impliquée, un crime odieux est commis et l?on veut saccager la maison des parents des « monstres ».

Lorsque les deux suspects du viol et du meurtre de Marie-Anita ont été arrêtés, la police a eu fort à faire contre la foule qui voulait régler leur compte. « Vouloir régler ses comptes tout de suite et à sa manière, c?est un sentiment humain quand on a subi un préjudice grave, mais passer à l?acte ne mène à rien. On ne guérit pas une blessure de cette manière, au contraire on l?entretient. À l?association Victim Support nous encourageons les gens à faire confiance à la justice », explique Raj Mootoosamy, président de l?association.

La justice punit et ne venge pas. La sanction est infligée au nom de la société, et elle est mesurée. Mais dans l?esprit de beaucoup, non seulement le dédommagement n?est pas personnel, mais la punition n?est jamais proportionnelle à la faute. Il faut plus : durcir les lois. La grand-mère d?une jeune fille qui aurait été victime d?un viol récemment ne mâche pas ses mots « Sa kalite dimounn la, be sa nek bizin fisiy zot. Fode pa donn zot letan ale manze manze dan prizon. Zot pe al inpe tro loin. Si sa pas dan mo la main? »

D?autres fomentent des plans plus diaboliques : leur couper le sexe, leur enlever les ongles un par un, les fouetter sur la place publique.

Juan Prosper, assistant secrétaire général chez Amnesty, ressort le cheval de bataille de l?organisation. « Les châtiments corporels vont contre les droits de l?homme. Il n?est pas question de retourner en arrière. Par ailleurs les études ont démontré que ce n?est pas la peine capitale qui fait baisser la criminalité. Voyez ce qui se passe aux États-Unis. »

Tout en précisant qu?Amnesty n?est pas contre l?expression de la justice, Juan Prosper estime que justice veut dire réparation et non vengeance. « Le sentiment de vengeance n?est pas rationnel. »

Le besoin de comprendre

Soigner ses blessures et ses frustrations autrement, ce serait donc plus constructif. Comment ? Plutôt que de mettre de l?huile sur le feu et de vouloir répliquer à une violence par la violence, Raj Mootoosamy propose une solidarité plus saine. « C?est normal qu?au départ on n?arrive pas à gérer sa souffrance et qu?on veuille rendre le mal par le mal, mais ce sentiment est souvent écarté. Ce dont ont besoin les victimes et leurs familles, c?est d?écoute, d?accompagnement. Il vaut mieux être à leurs côtés et laisser faire le temps. »

Comprendre. C?est aussi un besoin des victimes. Elles ont besoin de comprendre comment on peut être capables de tels actes. Que les bourreaux demandent pardon, peut aider. « Dans mon cas, il y a eu Joson qui m?a demandé pardon. ça m?a beaucoup aidé psychologiquement, car j?étais troublée et ne comprenais pas comment des êtres humains pouvaient commettre de telles horreurs », confie Sandra O?Reilly, violée en 2002.

On a vu qu?en Afrique du Sud, la commission Vérité et réconciliation, a fait du bien, même si l?expérience est éprouvante. Le principe est que les personnes qui ont participé au régime d?apartheid, tué et torturé en son nom, confessent leurs crimes à leurs victimes ou aux proches de ces dernières.

Mieux vaut prévenir que guérir reste la solution souhaitée par plus d?un. Raj Mootoosamy est d?avis que les gens gagneraient à voir ce qui se passe dans leur entourage. « On doit se demander ce qu?on peut faire pour que ces choses-là n?arrivent pas. Peut-être qu?on a, dans notre environnement, des gens susceptibles de commettre ces actes et il faut les aider. Peut-être aussi que nous sommes négligents et que nous nous exposons à des risques d?agression. »

Pour l?avocat, Khushal Lobine, il faudrait déclencher un débat national. Il estime que les violences vont continuer, de même que les crises sociales, et qu?il faut attaquer le problème en profondeur. « Cela ne changera rien de modifier les lois, de les renforcer. Elles n?auront de sens que quand les gens les auront intériorisées. Souvent, les gens qui commettent ces crimes n?ont rien à faire de l?avenir, des conséquences de leurs actes. Ils viennent de poches de pauvreté, n?ont pas d?éducation, et ne savent pas ce qu?est un État de droit. Cela ne sert à rien d?être plus sévère, il faut faire un travail social en profondeur. »

Des procédures parfois trop lentes

Ce n?est pas, Dheeruj Seetulsingh, ex- juge et président de la Commission des droits de l?homme, qui va le démentir.

« On parle souvent de durcir les peines, mais il faut penser à l?après. On envoie les gens en prison plus longtemps, mais y a-t-il une réforme dans les prisons pour réhabiliter ces criminels ? » Il ne suffit pas de se débarrasser des gens en les envoyant derrière les barreaux, encore faut-il trouver un moyen pour qu?ils réalisent leurs fautes. L?ex-juge concède néanmoins qu?il peut y avoir des frustrations, un manque de confiance dans notre justice, car les procédures sont parfois trop lourdes et lentes.

« Je lisais, en début de semaine, un cas où un beau-père accusé d?attouchements sexuels, a obtenu le bénéfice du doute. Le délit aurait eu lieu en 2002 et pourtant, ce n?est que maintenant que la cour a statué. Le fait de traîner une affaire pendant trois ans et plus, c?est traumatisant pour les victimes et puis avec le temps, on ne se souvient pas de tout. Il faudrait des cours spéciales qui tranchent plus vite dans les cas d?agressions sexuelles et de crimes contre les enfants. » Les victimes et leurs agresseurs vivent parfois dans le même quartier, on imagine la tension qui peut survenir entre les deux camps.

Il remet aussi en question le fait que dans notre Constitution, la loi stipule qu?un accusé peut solliciter les services d?un avocat de son choix. « Il aurait fallu ajouter une clause où, si l?avocat choisi ne peut pas paraître en cours dans un délai raisonnable, l?accusé doit trouver un autre avocat. Les affaires sont renvoyées sur six mois et parfois plus parce que les avocats n?ont pas le temps. »

Le ton est donné. Il y a du pain sur la planche. Puisque la vengeance correspond à une passion et s?oppose à la raison, laissons faire la justice.

QUESTIONS À SANDRA O?REILLY

« Je n?ai pas cherché à être vengée »

Est-ce que les victimes et les familles de victimes songent automatiquement à la vengeance ?

Je ne pense pas que l?on puisse en faire une généralité, tout dépend de la personne. Souvent, il s?agit d?une réaction instantanée et émotionnelle, compréhensible car elle est humaine, mais pas forcément correcte. Chaque personne peut réagir différemment l?une de l?autre. Dans mon cas, je n?ai pas cherché à être vengée, mais il était indispensable que justice soit faite. Mais peut-être aurais-je réagi différemment s?il s?agissait de mon enfant !

Est-ce que vous considérez que les peines encourues par les agresseurs sont adaptées ? Est-ce que vous seriez pour la peine capitale ou d?autres types de peines ?

Ce n?est à moi d?en juger, la justice est là pour cela. De toute façon, le judiciaire prend-il vraiment en compte de la souffrance des victimes ? Je ne le pense pas. La justice réagit froidement et rationnellement. Mais de mon point de vue, la loi mérite d?être plus sévère. Les agressions sexuelles sont trop souvent prises à la légère, cela reste une banalité aux yeux de la justice, et c?est cela qui me trouble. C?est à ce niveau surtout que je vois une injustice.

Je pense que dans le cas de Marie-Anita, la peine devrait être lourde, car il s?agit là de l?agression préméditée d?une enfant sans défense, qui ne pouvait pas survivre à de telles atrocités. Nous verrons ce que la justice prévoit pour ce cas.

Au-delà du système punitif, on parle de plus en plus de réhabilitation. Qu?en pensez-vous ?

La réhabilitation est une bonne chose, mais il vaut mieux prévenir que guérir. Pour améliorer la situation, c?est un ensemble de choses qu?il faut revoir. Tout d?abord, l?éducation de nos en-fants. Les mères sont appelées à travailler de plus en plus et les plus jeunes enfants restent avec les plus grands. Ce qui n?aide pas à l?éducation des plus petits qui ont droit aux conversations de leurs grands frères. Dans certains cas, ces enfants profitant de l?absence des parents se divertissent devant des films pornographiques. Ils grandissent avec une très mauvaise image du sexe, ils sont perdus. Sans le réaliser, certaines familles sont elles-mêmes en train de fabriquer de futurs frustrés ou malades sexuels. Il est malheureusement difficile de trouver une solution immédiate à ces problèmes de société mais nous pouvons parvenir à des résultats dans le long terme si chacun y met du sien. À commencer par nos dirigeants politiques.

Un tribunal « vérité et réconciliation » où les agresseurs s?adressent à leurs victimes et demandent pardon, ça vous dirait ?

Oui, pour moi cela compte beaucoup. Il y a eu Joson qui est venu me demander pardon. Cela m?a beaucoup aidé psychologiquement, car j?étais extrêmement troublée et ne comprenais pas pourquoi des êtres humains pouvaient commettre ces horreurs. Mais ce n?est pas suffisant. Le mal est fait, il faut qu?il subisse sa peine, ce qui lui permettra de réfléchir non seulement aux conséquences, mais à la gravité de ses actes, comme par exemple, à ce qu?il aurait pu et n?a pas fait, pour l?empêcher.

Publicité