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Portrait insolent de deux leaders
L?un est « intolérant », l?autre est « méfiant ». L?un est « omniprésent », l?autre souvent « absent ». L?un est « prévisible », l?autre « secret ». C?est ainsi que les adversaires des deux bords présentent Paul Bérenger d?un côté, Navin Ramgoolam de l?autre. Deux costumes prêts-à-porter, taillés vite fait par un imaginaire populaire qui aime les étiquettes. Raccourci facile pour deux hommes complexes. Mais la perception a souvent plus d?impact que la réalité, même si elle est injuste.
Difficile en fait de faire la distinction entre l?être et le paraître. Exercice d?autant plus difficile lorsqu?on a affaire à des politiciens qui sont passés maîtres en la matière. Pour se faire élire, ils doivent avant tout séduire. Le paraître prend alors naturellement le pas sur l?être. Au risque de sembler parfois caricatural et donc réducteur.
Une chose est sûre cependant. Entre Bérenger et Ramgoolam, c?est le jour et la nuit, le pot de fer contre le pot de terre, le robot opposé à l?humain. À première vue, tout les sépare. D?abord, physiquement. Grand, mince, sec, le premier a l?allure élégante d?un échassier, tandis que le second, plus trapu, a les rondeurs rassurantes et bon enfant d?un félin au repos.
Psychologiquement ensuite. Nous avons en face de nous deux tempéraments aux comportements différents. Bérenger est un homme pressé. Autoritaire et fonceur, impatient et impulsif. Ce « hard worker » à l?esprit incisif fonctionne comme une machine. Méthodiquement. Il pense, lit, assimile et agit vite, au risque parfois de confondre vitesse et précipitation. « Comme l?aigle, il scanne tout d?un coup d??il », affirme Harish Bhoodoo.
Sous sa carapace, Bérenger est un sensible qui dépense beaucoup d?énergie à cacher ses émotions. Mais au fond, c?est un solitaire et un ascète qui se suffit à lui-même.
Avec lui, les choses avancent, les projets se concrétisent. Convaincu qu?il détient la vérité, il a du mal à concevoir que les autres ne soient pas de son calibre, supporte difficilement d?être contredit même s?il peut néanmoins accorder sa confiance. « Il est strict, franc et honnête. Si ou pe vinn ar li, vinn droit. Pa vini pou menti », témoigne avec enthousiasme Ida Muttur, qui le suit activement depuis 1969.
Distant, voire cassant ? ses détracteurs parlent d?arrogance ?, il ne conçoit ses relations avec les autres que sur le mode du rapport de force. Avec lui, on se soumet ou on se démet. Et pourtant, il a du charme, même s?il n?en joue pas. Il peut se montrer aimable et généreux en privé, apprécier les bonnes choses, savoir oublier et pardonner, être affectueux et protecteur avec ses enfants. Ida en sait quelque chose.
« Depuis la mort de mon frère Fareed, tué à sa place en 1969, Paul a toujours eu un ?il sur ma mère, mes neveux et nièces. Il le remplace. À chaque événement familial, il est là, apporte des cadeaux aux enfants. En 1995, il a dédié sa victoire à sa mère et à moi. Pour la mort de la mienne, le 3 juin 2001, il est venu le matin, parce qu?il devait présenter le budget l?après-midi. Et le plus beau cadeau qu?il m?a fait quand il est devenu PM, c?est de venir manger chez moi avec sa famille. ça m?a fait chaud au c?ur. » Sous sa carapace, Bérenger est un sensible qui dépense beaucoup d?énergie à cacher ses émotions. Mais au fond, c?est un solitaire et un ascète qui se suffit à lui-même.
À l?opposé, Ramgoolam, plus nuancé, certainement moins entier. Moins « clair et net ». « Avec Bérenger, on sait toujours où on va, alors qu?avec Ramgoolam, on ne sait jamais », avouent Cassam Uteem et Jack Bizlall. La vérité, c?est qu?on a du mal à le cerner. Les contours restent flous. « Il est réservé, n?aime pas parler de lui. Ce n?est pas un frimeur », reconnaît Jean-François Chaumière, président du Parti travailliste. « C?est un être fait d?ombre et de lumière, quelqu?un de mystérieux », admet un ancien partisan. Il peut être, par exemple, d?une grande douceur et très véhément lorsqu?il est en colère. « Mais peu de gens incarnent à ce point, le prototype du Mauricien », affirme Milan Meetarbhan, ancien directeur de la Policy Unit.
Alors que Bérenger a construit toute sa vie autour de la politique, Navin Ramgoolam, lui, n?écarte pas l?une au profit exclusif de l?autre. Séducteur, intuitif, doué d?une bonne faculté d?écoute, il a de l?entregent, enveloppe son interlocuteur, le charme par ses manières courtoises de gentleman. « Ramgoolam paraît plus malléable, souriant, relaxe, plus populiste », remarque Jack Bizlall.
Fidèle en amitié, hôte attentionné, généreux, ce bon vivant, dévoreur de biographies et d?essais, a besoin de s?entourer d?un petit cercle d?intimes, d?une « coterie ». Tout comme il se repose sur le jugement de son épouse Veena. « Il entretient des relations de proximité », assure Cassam Uteem, qui l?a côtoyé lorsqu?il était président de la République. C?est le genre d?homme capable de réconforter un adversaire dans la défaite, d?être sincèrement affecté par le décès de sa secrétaire, très attristé par celui de son chat. Ramgoolam éprouve, en effet, un amour inconsidéré pour les animaux. « Il peut remuer ciel et terre si son chat ou son chien est malade », confie Milan Meetarbhan. « De même, il a un très grand respect pour les aînés et pour les traditions. Il aura du mal par exemple à prendre position contre un aîné. Cela peut être perçu comme une faiblesse. »
Bérenger tranche dans le vif, Ramgoolam tergiverse
Parce qu?il est d?un naturel méfiant, on le dit aussi cachottier et rancunier. Et puis, on lui a surtout reproché, lorsqu?il était au pouvoir, son indécision, et sa faible capacité de travail comparée à celle du Premier ministre sortant. Mais tout le monde n?est pas Bérenger. Le dernier exemple en date, c?était Napoléon !
À l?hyperactivité de l?un répond donc une certaine lenteur de la part de l?autre. Ramgoolam travaille à son rythme, sans jamais se presser. « Il prend son temps, pose ses jalons, attend son heure », explique Jean-François Chaumière. Alors que Bérenger décide et tranche dans le vif, Ramgoolam, lui, tergiverse, hésite, écoute les avis des uns et des autres. Ceux qui le connaissent bien attribuent cet atermoiement à son désir de bien faire. Il ne veut rien laisser au hasard, au risque de se perdre dans les détails et d?exaspérer ses collaborateurs. La moindre rature et il jette la feuille sur laquelle il est en train d?écrire. « C?est un perfectionniste », reconnaît Jean-François Chaumière. Un défaut en politique. Reste à savoir s?il a retenu la leçon pendant ces cinq années passées dans l?opposition.
Politiquement enfin, ils n?ont pas le même parcours. « Bérenger has achieved greatness, greatness has been thrust upon Ramgoolam », juge Cassam Uteem. La grande force de Bérenger, c?est son expérience forgée sur le terrain. Qu?il ait été dans l?opposition ou au pouvoir, il a fait l?histoire. Ce « jeune vétéran » s?est imposé tout seul. L?époque, certes, s?y prêtait.
Porté par un courant idéologique fort sur fond de crise économique et sociale, il a su cristalliser et répondre aux attentes de toute une frange de la population, des travailleurs aux intellectuels. Il est certainement apparu alors comme un « sauveur », celui qui allait libérer les masses du carcan post-colonial.
Sincère dans son combat, il proposait en tout cas une autre vision, en rupture avec ce que ses concitoyens avaient connu jusque-là : à la lutte des races, il opposait la lutte des classes. Il doit sa légitimité politique à ses années de lutte, au fait qu?il était présent pendant cette période difficile. « En 2000, on a voté pour ce qu?il a été, pas pour ce qu?il est devenu », affirme Jack Bizlall. « Bérenger a toujours été animé par le sens de l?histoire. En tant que PM, il a voulu physiquement marquer l?espace et le territoire, par de vastes chantiers, comme les bâtisseurs de l?histoire de Maurice, de Labourdonnais à SSR, en passant par Anerood Jugnauth et Gaëtan Duval », analyse le sociologue Malenn Oodiah.
Ramgoolam la doit, lui, d?abord à son hérédité. Il est le fils de son père. Il est né dans le sérail politique, mais a vécu la majeure partie de sa vie en Angleterre.
« Il n?a pas été actif dans les années 70. Il a tout eu sur un plateau. Politiquement, c?est un parvenu qui a réussi à couillonner tout le monde », lui reproche Jack Bizlall.
Jusqu?à la fin des années 80, la politique ne semble pas, en effet, l?avoir intéressé outre mesure. En fait, ironie de l?histoire, le premier à l?avoir voulu à ses côtés, c?est Bérenger en 1987 ! « D?ailleurs, au meeting du 1er mai, devant la municipalité de Port-Louis, la foule a dû attendre la réponse de Navin Ramgoolam, avant que Paul Bérenger n?annonce finalement la candidature de Prem Nababsingh au poste de PM », raconte Malenn Oodiah.
L?un et l?autre ont les défauts de leurs qualités
Il se lance vraiment dans l?arène en 1990, à l?appel du Parti travailliste, dont il est l?héritier naturel. « Quand il est rentré, il s?est présenté comme le lion qui ne mange pas de l?herbe, mais de la chair. La devise I am the boss trônait sur son bureau. Entouré de ses computer boys, il voulait incarner le New Labour en s?inspirant de Tony Blair », poursuit le sociologue. Élu député en 1991, il devient leader de l?opposition jusqu?en 1995, année où il remporte les élections qui le propulsent ainsi au poste de Premier ministre.
Présenté à l?époque comme un rassembleur, un homme pétri d?idées novatrices, il avait suscité un immense espoir de changement après treize de règne d?Anerood Jugnauth. « Pour avoir vécu longtemps à l?étranger, il a été moulé différemment des politiciens mauriciens. Il a donc une conception personnelle de l?unité nationale. En tant que PM, il n?a jamais pris d?initiative pour nuire à cette dernière. Mais comme son père, pour les besoins électoraux, il joue sur l?interpellation-contradiction dans son discours idéologico-politique », analyse Malenn Oodiah. Cette capacité à rassembler, il semble d?ailleurs toujours l?avoir, si l?on en juge par la composition de l?Alliance sociale. « Il a réussi un coup de maître », reconnaît Harish Boodhoo, en se demandant comment il va faire pour satisfaire tout le monde, s?il est élu. « Il a dû promettre les dix postes d?ambassadeurs à 1 000 personnes au moins. »
La croix de Ramgoolam, c?est son père, ou plutôt son empreinte de « père de la nation ». Il est le dépositaire malgré lui de l?héritage paternel, le gardien d?une « lutte » qui ne lui appartient pas.
Entre pratique du pouvoir et traversée du désert, Navin Ramgoolam a donc fini par devenir un leader à part entière. « Il a mérité ses propres galons », assure un observateur. Aujourd?hui, il semble prendre plaisir à faire de la politique. « Pendant cette campagne, il a été plus incisif. Ses arguments ont été mieux organisés et plus dévastateurs. Son discours en créole a changé, ce qui fait penser qu?il est davantage en contact avec les gens. Il n?avait pas l?habitude de s?exposer. »
L?un et l?autre ont pourtant une croix à porter : le poids de l?histoire. Mais il ne s?agit pas de la même histoire. Bérenger est prisonnier de son passé de militant qui lui colle à la peau. Or depuis le temps, il a évolué. Le jeune syndicaliste fougueux et gauchiste s?est transformé au fil du temps en technocrate dirigiste, redoutable et libéral. Évolution que ses partisans de la première heure ou même ses adversaires ne cessent de lui reprocher en la taxant de trahison. Quoi qu?il fasse, on lui renvoie son passé au visage.
La croix de Ramgoolam, c?est son père ou plutôt son empreinte de « père de la nation ». Il est le dépositaire malgré lui de l?héritage paternel, le gardien d?une « lutte » qui ne lui appartient pas. On s?attend donc à ce qu?il agisse conformément à une certaine tradition, même si l?on admet que les circonstances ont changé et que l?homme a mûri.
Et puis, l?un et l?autre ont les défauts de leurs qualités. La principale faiblesse de Bérenger, c?est lui ! Son caractère difficile et intransigeant a fini par l?isoler. Les militants de la première heure et les têtes pensantes ont fui le parti qui ne s?est pas renouvelé. « Il applique le principe suivant : je sais tout, je fais tout, je contrôle tout. Il fait du one man show », estime Jack Bizlall. « Du coup, il n?est entouré que de yesmen. Il n?écoute pas, n?a pas de rapports intimes, c?est ce qui affaiblit sa capacité politique. Il est son propre handicap. »
Et comme pour tous les hommes politiques qui gouvernent, l?exercice du pouvoir pendant cinq ans a contribué à le couper de sa base et d?une certaine réalité sociale et politique. Sa parfaite maîtrise des rouages de l?appareil d?État a constitué un avantage pour faire avancer les projets de son gouvernement. Mais elle l?a aussi empêché de se comporter en politicien, qui garde un ?il sur le baromètre, pour agir en chef d?État. D?ailleurs, il a été tellement pris dans l?engrenage qu?il avait démarré la campagne en costume-cravate, avant de les troquer pour son célèbre blouson !
Celle de Ramgoolam, c?est la mauvaise image qu?il a laissée de son passage aux affaires pendant quatre ans et demi. Son talon d?Achille a été, lorsqu?il était Premier ministre, sa méfiance naturelle. Elle a miné son prime-ministership. C?est bien souvent à cause d?elle que des décisions ont été retardées, prises en catastrophe ou abandonnées.
« Il a été beaucoup trop prudent lorsqu?il était au pouvoir. Il se sentait l?homme public le plus surveillé par une presse hostile et par des adversaires redoutables. Il voulait s?assurer qu?aucune porte n?avait été laissée ouverte, ne voulait pas s?exposer à une difficulté imprévue », se souvient Milan Meetarbhan. Il est trop souvent apparu désorganisé. « Il n?avait pas le sens des priorités, manquait d?efficacité dans sa gestion du temps et sa méthode de travail », considère Malenn Oodiah. À lui, aujourd?hui, de prouver qu?il s?est remis en question et qu?il a véritablement changé.
Le « Chief Executive » et le « Chairman »
Les deux, enfin, se révèlent des centralisateurs. Bérenger, par nécessité d?accaparer le pouvoir, Ramgoolam, par prudence. « Le premier est un dictateur-centralisateur, le second un centralisateur-méfiant », résume Cassam Uteem.
Ils veulent tout maîtriser du début à la fin et n?aiment pas déléguer. Si les deux sont calculateurs et parviennent au bout du compte au résultat escompté, tout est dans l?approche. Par leur manière d?agir ? méthodique et froide pour Bérenger, empirique et affable pour Ramgoolam ? le premier se comporte plutôt comme un Chief Executive, et le second, comme un Chairman. « En fait, ce dernier a plus le profil d?un présidentiable que d?un chef de gouvernement », remarque un ancien collaborateur.
Quel que soit le résultat des élections, ils sont là pour longtemps encore, prédit un observateur. « Parce que nous sommes dans une société traditionnelle, le leadership charismatique l?emporte sur le leadership rationnel. » L?appréciation de leurs performances tient donc essentiellement à leur personnalité, à leur style. Parce que sur le fond, leur politique est sensiblement la même et leur marge de man?uvre tout aussi réduite.
Au-delà des discours partisans et démagogiques ? toujours plus faciles à faire lorsqu?on est dans l?opposition que Premier ministre sortant ? et à cause de la bipolarisation du système (auquel l?un comme l?autre tient !), les électeurs en sont réduits aujourd?hui à choisir entre deux hommes charismatiques, dans la fleur de l?âge, qui suscitent fascination et rejet.
L?un a eu 60 ans le 26 mars, l?autre aura 58 ans le 17 juillet. L?un est craint et respecté, l?autre est aimé et flatté. L?un est candidat de l?alliance MSM-MMM, l?autre de l?Alliance sociale. Mais un seul des deux remportera cette élection et deviendra Premier ministre.
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