Publicité

Cuba le retour à la révolution ?

3 juillet 2005, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Vamos bien », nous allons bien. Accompagnés d?une photo du Lider maximo en uniforme vert olive, ces deux mots occupent les grands panneaux dressés sur les artères de la capitale cubaine. Le sourire forcé donne au message des airs d?injonction.

Les témoignages de plusieurs personnes qui se sont entretenues avec Fidel Castro ces derniers mois coïncident : malgré les coupures de courant qui exaspèrent une population suffoquant de chaleur, le commandant en chef de la révolution cubaine traverse une période d?euphorie. Il est convaincu que « l?alliance stratégique » avec le président vénézuélien Hugo Chavez a donné un nouveau souffle à la révolution cubaine.

« Le pouvoir se sent fort grâce au pétrole vénézuélien », confirme Oswaldo Paya, l?un des principaux dirigeants de la dissidence. « Cuba bénéficie des cours élevés du brut, comme si c?était un pays de l?Opep », plaisante un diplomate. Ressemblant à son frère, en plus posé, Adan Chavez, l?ambassadeur du Vene-zuela à La Havane, est sans cesse sollicité par Fidel Castro. Les relations entre les deux pays se développent dans tous les domaines.

Des sommes considérables ont été thésaurisées

Sur le plan commercial, le Venezuela est passé au premier rang des partenaires de l?île, avec des échanges de plus d?un milliard de dollars cette année. En échange du pétrole, Cuba a envoyé plus de 20 000 médecins, dentistes et entraîneurs sportifs au Venezuela. Fidel Castro a promis de doubler le nombre de médecins et d?ouvrir 600 centres de diagnostic au Venezuela d?ici la fin 2005. Du coup, certaines cliniques cubaines commencent à manquer de personnel.

Cette coopération sans cesse plus étroite est présentée à La Havane comme la première pierre de « l?alternative bolivarienne », l?Alba, antithèse de l?Alca, Accord de libre échange des Amériques conçu par Washington et dénoncé par Castro et Chavez comme un projet néolibéral et néocolonial.

Autre bonne nouvelle pour le Lider maximo, un gisement de brut commercialement exploitable a été découvert près des côtes cubaines par deux sociétés canadiennes, Pebercan et Sherritt International. Situé à deux kilomètres au nord-ouest de l?île, le gisement renfermerait plus de 100 millions de barils.

Et derrière le Venezuela, la Chine et le Canada consolident leurs positions sur le marché cubain. Lors d?une visite dans l?île fin 2004, le président chinois Hu Jintao a annoncé un investissement de plus de 500 millions de dollars pour moderniser la production de nickel. La Chine fournit aussi toute une gamme de produits électroménagers dont les fameux autocuiseurs que Fidel Castro distribue depuis trois mois.

C?est dans ce contexte extérieur plus favorable qu?a été lancée l?opération de « rationalisation de l?économie », qui remet en cause les mesures d?ouverture adoptées lors de la « période spéciale ». Fidel Castro a toujours considéré ces mesures comme transitoires, nécessaires pour surmonter la crise des années 1990, mais coupables d?amplifier les inégalités sociales.

Qu?il s?agisse du travail indépendant ou des investissements étrangers, la « rationalisation » se traduit par une « recentralisation », une reprise de contrôle par l?État d?activités qui lui avaient échappé. La plupart des paladares, les petits restaurants privés ouverts dans les années 1990, ont fermé leurs portes. Les entreprises étrangères ne sont pas épargnées par la « rationalisation. » Le nombre de sociétés mixtes a baissé, de 412 à environ 300.

Attribuée au président de la Banque centrale, Francisco Soberon, la mesure la plus payante à court terme a consisté à interdire, en novembre 2004, la circulation du dollar, puis à réévaluer le peso convertible cubain (CUC), qui vaut désormais 1,20 dollar. Selon les estimations les plus fiables, elle a permis aux autorités de récupérer 1,5 milliard de dollars en trois mois. Ces devises, envo-yées par les exilés à leurs familles ou venant du tourisme, dormaient sous les matelas dans l?attente de jours meilleurs.

Depuis le milieu des années 1990, le billet vert circulait librement et permettait aux Cubains qui en recevaient ? un peu moins de la moitié de la population ? d?acheter dans les « boutiques de récupération de devises ». Une fois ces achats réalisés, l?excédent ne pouvait être réinvesti, à la différence des pays voisins où les remesas irriguent l?économie. Au fil des ans, des sommes considérables ont ainsi été thésaurisées.

« J?ai perdu 400 dollars quand j?ai dû changer mes économies en CUC », ronchonne Pedro, un chauffeur de taxi qui, comme ses collègues, « oublie » souvent de brancher le compteur et empoche le montant de la course. « Mon salaire est de 248 pesos cubains. Avec la bonification de 80 pesos, ça fait 13 dollars par mois. Impossible d?acheter le lait de mon bébé avec ça », se justifie-t-il.

La surprise est saumâtre

« La réévaluation du CUC, en deux étapes, annoncée à l?avance, a permis à la Banque centrale de reconstituer ses réserves, à hauteur de plus de quatre mois d?importations. L?objectif est maintenant de rapprocher la valeur du peso cubain et du CUC pour améliorer le pouvoir d?achat de ceux qui ne reçoivent pas de devises », explique un diplomate. Une partie des sommes captées a servi à augmenter le salaire minimum, passé de 100 à 225 pesos, les rémunérations des médecins et des enseignants, et les retraites, qui restent dérisoires.

« La réévaluation du CUC ne nous affecte pas. Elle est absorbée par nos partenaires cubains », assure le représentant local d?un important groupe hôtelier européen. Jusqu?à présent, les « paquets tout inclus » proposés par les tour-opérateurs n?ont pas augmenté. Mais, pour le touriste individuel, la surprise est saumâtre. Surtout pour ceux qui arrivent avec des dollars américains, pénalisés par une taxe supplémentaire de 10 %.

Les responsables du secteur affichent des chiffres en progression, tirés pour l?essentiel des gros bataillons de touristes canadiens alléchés par de fortes ristournes sur les séjours tout compris. Mais le nombre de visiteurs français est en baisse depuis deux ans. La campagne lancée par Reporters sans frontières pour dissuader les vacanciers français d?aller à Cuba fonctionne-t-elle ? « Le touriste moyen s?en fout, affirme un hôtelier français. Il veut du soleil et un bon prix. Notre gros problème, c?est le transport aérien. Air France préfère acheminer des touristes venus d?autres pays, qui lui rapportent plus. »

Mais par rapport aux concurrents comme le Mexique ou la République dominicaine, la qualité du produit cubain laisse aussi à désirer. « C?est vrai que nous avons du mal à trouver des fruits frais », concède l?hôtelier. Dans la région d?Holguin, où se développe un nouveau pôle touristique plus haut de gamme, et où Bouygues a décroché plusieurs contrats, des hôtels, privés d?eau par une longue période de sécheresse, ont dû fermer récemment. Les touristes ont été relogés à Varadero.

« C?est fini, je ne travaille plus pour Fidel, dit Dario, qui vend de l?artisanat aux touristes sur un marché de la ville coloniale. Un bon jour, je peux gagner 300 pesos, l?équivalent du salaire mensuel dans un centre de travail. Et je suis libre. Ni bureaucrate ni syndicats sur le dos », ajoute-t-il.

Comme beaucoup de jeunes, Dario survit en s?efforçant d?échapper à une réalité sans perspective de changement. Son refuge, c?est la littérature. Il écrit de la poésie, passe son temps à lire. « Kundera, surtout », s?enthousiasme-t-il. Beau gosse, il a séduit l?an passé une touriste tchèque. « Elle voulait m?emmener avec elle. J?ai refusé. Je suis né sur cette île, c?est mon destin d?y vivre. »

Doublement insulaire, isolé du monde par la mer et les mots, Dario sent pourtant la température monter. « La chaleur et les pannes d?électricité rendent les gens agressifs. Un ami m?a parlé d?une manif à Cojimar contre les apagones [coupures de courant]. On dit qu?à Santiago la population est sur les nerfs. Mais ça n?explosera pas. Si ça monte trop, ils laisseront partir les balseros [candidats à l?exil], comme en 1980 et en 1994. À Cuba, tout n?est qu?un grand mensonge. Ce que raconte Fidel et ce que disent les dissidents. J?en connais plusieurs dont le seul but est de partir aux États-Unis », résume-t-il.

« La population, explique le sociologue Aurelio Alonso, a trois grands problèmes : l?alimentation, le logement et les transports. L?augmentation des revenus permet d?améliorer les rations alimentaires, mais ne résout pas les deux autres problèmes. » Les vélos chinois qui avaient envahi les rues sont partis à la casse et l?achat d?une voiture demeure un rêve inaccessible.

Pour la minorité suffisamment prospère et « connectée », un système d?échanges, accompagné de dessous-de-table, permet de s?agrandir. Un couple franco-cubain vient d?acquérir une grande maison dans un quartier résidentiel pour 150 000 dollars. Mais la grande masse n?a d?autre choix que de s?entasser dans des logements de plus en plus délabrés et insalubres.

Le changement devra attendre

« On parle souvent à l?étranger de la répression politique, mais beaucoup moins de la répression sociale », observe Elizardo Sanchez, pionnier de la défense des droits de l?homme. « Elle s?est intensifiée ces derniers temps. Depuis janvier, la police a arrêté plus de 500 jeunes, parfois des adolescents, qui ont été condamnés à des peines d?un à quatre ans de prison à l?issue de procès expéditifs. Ces rafles sont des opérations de nettoyage social visant des jeunes connus pour ne pas manifester d?enthousiasme à l?égard du gouvernement », ajoute-t-il. Pour d?autres, il s?agit aussi de donner un coup d?arrêt à la délinquance.

« Les rues sont devenues dangereuses le soir dans certains quartiers », confirme Dario. À La Havane, plus de la moitié des victimes d?agressions, pour l?essentiel des vols à la tire, sont des touristes.

C?est la dernière soirée à Cuba de Manuel Vazquez Portal. Condamné à dix-huit ans de prison avec 74 autres dissidents lors de la vague de répression du printemps 2003, ce journaliste indépendant a été libéré pour raisons de santé. À 54 ans, il a finalement décidé de s?exiler à Miami.

« Lutter contre une dictature, c?est une course de relais, il faut savoir passer le témoin aux plus jeunes. Après dix ans de lutte, je me sens épuisé. Le choix est entre partir ou s?asphyxier, d?autant que pèse toujours sur ma tête une condamnation à seize ans de prison. »

Manuel ne cache pas sa désillusion. Le changement, craint-il, devra atten-dre « la solution biologique ». Il cite José Marti, seule référence commune de tous les Cubains, pro et anticastristes : « Un peuple qui supporte une dictature la mérite. »

@ 2 005 Le Monde ? Jean-Michel CAROIT ? Distribué par The New York Times Syndicate

Publicité