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Oppositions binaires
par Nazim ESOOF
En ces temps frileux d?un hiver naissant, deux types d?île Maurice se mettent en scène. Bravant le froid de la nuit, les derniers héros du militantisme politique et pratiquants du rituel du parti, ceux-là pour qui le journal du parti est l?alpha et l?oméga de la réflexion politico-électorale, inlassablement collent des affiches, grimpent des pylônes électriques au péril de leur vie pour pendre des oriflammes et animent la base du parti jusqu?à fort dans la nuit pour créer une illusion de vie. Folkloriques personnages pour un folklore électoral peu attirant.
Le discours aurait choqué si on n?avait pas connu ce temps où les agents et activistes s?investissaient au nom de leur parti sans rémunération aucune. Autre époque, autres m?urs. Aujourd?hui, il faut faire provision de la journée de travail, de l?alimentation, de la communication, du transport? Bref, l?animation de la nuit électorale a un prix.
L?autre île Maurice est, elle, bien au chaud. Sur son canapé, scotchée devant sa télé ou lisant un livre, écoutant une douce musique voire simplement somnolante, elle est loin de la dissonance électorale et de la cacophonie politique. Même pas observatrice. Plutôt indifférente. Quoi que se posant quand même quelques questions sur sa sécurité. Le jour, quand elle passe à côté des oriflammes et autres banderoles, elle se signale surtout par un soupir nonchalant.
Dans les meetings et réunions, ils sont bruyants et passionnés. Chaque apparition de leur leader-idole est prétexte à des manifestations de joie et à une montée d?adrenaline. Ceux-là ne jurent que par leur leader. C?est le culte d?un homme porté à son paroxysme. Puisqu?il faut croire en quelque chose, avoir des modèles et des repères? Pourquoi pas ? Et le tout se traduit par un vote bloc. Soit un leader et tous les candidats qui s?alignent avec lui. ?Pie banan ousi eli !? Une expression qu?on utilise à loisir dans ces cas.
Les autres ne se déplacent pas aux meetings. Ils ont depuis longtemps désacralisé les leaders. Ces derniers ne sont que des chefs de parti. Pas des héros et encore moins des hommes à qui il faut vouer un culte. Ces autres électeurs jugent les hommes sur pièces. C?est à eux que s?adressent les dirigeants politiques lorsqu?ils sont invités à ne pas effectuer de panachage de vote. Ces électeurs ont surtout la particularité d?une exigence de résultat. L?appui n?est pas inconditionnel et l?allégeance, définitive. Moins indécis que flottants d?une élection à une autre. Ce sont ceux-là qui constituent le nouvel électeur. Plus rationnels, ils font intervenir des critères qui s?éloignent du vote ethnique et castéiste. Ils représentent cette île Maurice indifférente au cirque communal en contraste avec cette autre île Maurice qui célèbre, elle, les différences.
Ces électeurs comprennent un nombre élevé de femmes et de jeunes, soit tous ceux qui n?ont pas encore trouvé une raison de croire en un bloc ou en un autre. Sans doute, à l?heure de faire le choix et sous la pression des électeurs traditionnels, ils vont finir par céder aux antiennes du vote utile. Mais, entre-temps, ils auront fait douter voire trembler les grands blocs traditionnels. C?est l?électeur de demain. C?est l?avenir d?une île Maurice moderne et moins politisée. Du moins faut-il l?espérer ?
Croire aussi qu?il y a davantage de femmes et d?hommes dans ce pays qui adhèrent à un projet républicain. A la différence de ceux qui, béatement, succombent à l?artifice du pouvoir symbolique. Des femmes et des hommes qui, au-delà de la chose politique, ne verraient plus dans leurs compatriotes des stéréotypes ethniques mais des citoyens d?une République qui confinera le religieux à l?espace privé et raillera la bigoterie de nos faux guides. A la tête de l?Etat, ils ne verront pas des symboles ethniques mais des individus qui ont la compétence et le mérite de servir efficacement leur pays.
Ces îles Maurice, plurielles en fait dans ses contradictions, ses préjugés mais aussi dans ses rêves de modernité et d?unité, sont porteuses d?un projet. C?est toute l?aventure d?une île ou alors l?île des aventures qui se débarasserait graduellement de ses oripeaux passéistes.
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