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Les souvenirs de campagne de Joseph le typographe
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Les souvenirs de campagne de Joseph le typographe
À 75 ans, il n?a plus la mémoire des dates. Mais à chaque élection, les souvenirs remontent. Malgré la pression imposée par l?impératif du silence, la lourde responsabilité de chasser les fautes, la fatigue due aux longues heures passées à assumer cet immense travail de citoyen. Joseph Fidèle a été, pendant cinquante ans, typographe à l?Imprimerie du gouvernement, avant l?offset, à l?époque où on imprimait un à un les bulletins de vote.
« La période électorale est sans aucun doute la plus importante dans la vie de l?Imprimerie du gouvernement. Quand j?y repense, je suis heureux, parce qu?on a bien fait le travail », dit-il. Dernier maillon de la chaîne avant l?impression, Joseph n?avait pas droit à l?erreur. Chaque caractère posé devait correspondre aux lettres du texte provenant de la Commission électorale. Joseph ne poussait un ouf de soulagement qu?au moment de la fermeture des bureaux de vote, quand le bureau de la commission informait l?Imprimeur du gouvernement que tout s?était bien passé.
Cette rigueur forçait à recommencer le travail autant de fois que l?exigeait la nécessité d?un sans-faute. Et une fois, cet exercice a duré? vingt-deux heures ! Ce fut la journée la plus longue de Joseph. « C?est une circonscription où le nombre de candidats était impressionnant qui nous a bloqués. Je ne me souviens pas de l?élection en question. Nous sommes rentrés un matin à sept heures et ce n?est que le lendemain à cinq heures que nous avons terminé. C?était une soirée inoubliable. La concentration était telle que l?envie de dormir avait pris la clef des champs. »
L?obligation du secret est sans doute ce qui l?aura le plus marqué. « Nous devions prendre l?engagement formel de ne rien dire de ce qui se passait entre les quatre murs qui se dressaient là où se trouve aujourd?hui la State Bank de Port-Louis. » Mais la sécurité lui a aussi donné des sueurs froides. Sur le qui-vive en permanence, les employés voyaient parfois la menace là où elle n?existait pas.
« Un jour, j?ai vraiment eu peur. Un inconnu se dirige tout droit vers les bulletins de vote fraîchement imprimés. Je l?interpelle. Il reste de marbre. J?ai été soulagé lorsqu?un membre du State Security Service en faction a dit que l?homme en question n?était qu?un de ses collègues. » Même panique quand un autre jour, il manque des carnets. « Au moment du contrôle, on découvre la disparition de trois carnets de bulletins. C?est le branle-bas de combat. Les policiers arrivent. Une fouille minutieuse est effectuée. Finalement, les carnets sont retrouvés, épinglés à d?autres. »
La surveillance policière n?avait rien à envier au dispositif du jour. Il y avait des membres de la police secrète partout dans l?atelier. Ils pouvaient être une trentaine dans une pièce où travaillaient une quinzaine d?ouvriers. « Ils nous surveillaient. Il y avait des policiers dans la cour et à l?extérieur. Parfois leur présence nous gênait. Mais j?en étais heureux. Nous sentions la responsabilité qui pesait sur nos épaules. »
Cette surveillance, il la contournera un jour. Pour sauver une vie. « Celle d?un partisan qui revenait d?un meeting au Champ-de-Mars. Il se dirigeait vers la place d?Armes où un parti adverse tenait un meeting. Soudain, il se retrouve encerclé par les partisans de l?autre bord. Il veut dissimuler son appartenance politique, mais le livre qu?il porte à la main le trahit : cet ouvrage raconte l?histoire de son leader. Il reçoit alors des coups partout. Finalement, je demande au gardien d?ouvrir la barrière de l?imprimerie pour lui permettre de s?en aller. L?individu ne demandait pas mieux. »
Feuille par feuille
Joseph s?amuse de voir comment, sur un autre plan, les traditions ont la dent dure. La menace de go-slow en période pré-électorale, par exemple. « Nous l?avions essayé nous aussi. Vous savez ce que les autorités ont fait ? Elles ont confié les travaux à une entreprise privée. » Et les heures supplémentaires si bienvenues ont failli leur passer sous le nez. « Mais après négociations, nous avons obtenu un retour à la normale des activités de l?imprimerie. »
Loin des clameurs de Port-Louis, tranquillement installé à Ste-Croix, Joseph évalue le bond en avant qu?a fait l?imprimerie. Ainsi, la mise en page sur ordinateur le fascine. « Nu ti konn letan margoz. Cela doit être impressionnant de voir une machine exécuter en un temps record ce que nous prenions des heures à réaliser, à savoir, l?impression des bulletins feuille par feuille. » S?il pouvait s?y remettre, le ferait-il ? « Non, je ne travaillerai pas dans la presse mais dans le tourisme. » Une envie de plein air que lui laissent peut-être tant d?années de confinement.
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