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« Il faut absolument tenter de comprendre la souffrance du suicidaire »
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« Il faut absolument tenter de comprendre la souffrance du suicidaire »
<B>Un suicide génère beaucoup d?incompréhension et de culpabilité. Comment faire son deuil ? </B>
On ne peut quantifier l?impact d?un suicide, car chacun réagit selon son psychisme, ses ressources, et son histoire. Et nos mécanismes de protection psychique face à la violence du décès sont pris de court, ce qui rend alors le travail de deuil difficile. Outre la douleur liée à la disparition et le sentiment de vide, la culpabilité fait surface. « Peut-être ne l?ai-je pas assez aimé ? Peut-être aurais-je dû agir autrement l?aider davantage, lui parler, le comprendre ? », autant d?interrogations qui hantent le proche du suicidé. Parfois, ce sentiment de culpabilité est si lourd à porter que l?on cherche des « coupables » pour l?alléger. Une thérapie, de type « suivi de deuil » peut alors s?avérer utile. Il s?agit de parler du défunt pour entrer en contact avec certains processus émotionnels souvent « cristalli-sés » en soi, d?être écouté, d?être incité à verser ses larmes, à partager sa douleur, à tenter de comprendre.
<B>Le suicide, la dépression, ce sont des sujets dérangeants. On a du mal à en parler quand on est confronté à ces situations. Pourquoi ce tabou ? </B>
Dès l?an 348, l?Église dénonçait le suicide et seize siècles de stigmatisation ont suivi cet anathème. Le suicide était assimilé à un crime, un acte de folie (au sens propre du terme), à un péché, jusqu?en 1963, quand le Vatican a enjoint ses ecclésiastes à faire preuve de plus de bienveillance. Mais ces siècles d?opprobre ont, bien sûr, laissé une profonde empreinte dans nos mentalités. D?ailleurs, cette stigmatisation du suicide, bien que plus diffuse, existe toujours. C?est une mort souvent perçue comme un symptôme de faiblesse de ceux qui ont préféré la lâcheté. On s?interroge aussi sur la famille, les proches, avec la tendance de croire qu?ils ont failli. Il ne faut pas non plus oublier que derrière le suicide, la dépression, il y a l?idée de la mort (qui est notre condition à tous), l?absence de désir de vivre qui est en soi angoissante, car dans notre inconscient, on est persuadé d?être immortel.
<B>Mais quand quelqu?un est plongé dans une obscurité sociale, ça semble impossible de le distraire de la réalité de sa souffrance?</B>
On distingue de nos jours un grand nombre de causes sous-jacentes complexes à l?origine d?un comportement suicidaire, notamment la pauvreté, le chômage, la perte d?un être cher, les disputes, une rupture sentimentale, des ennuis professionnels ou encore des sévices sexuels subis pendant l?enfance. Mais cela ne montre que les amplificateurs de risque, et pas les vraies causes, au sens de la psychopathologie. On pourrait alors croire que le suicide n?a rien de plus à faire avec la pathologie du psychisme. Or, il s?agit de la clinique du « narcissisme », de l?amour-propre au sens large, qui met en jeu le corps puisque c?est la mort de ce corps est bel et bien la conclusion du suicide. Face à quelqu?un qui vit une crise, il va falloir analyser la façon dont il conçoit son équilibre et les véritables limites de son narcissisme.
<B>Comment évaluer le risque, et que faire face à quelqu?un qui va passer à l?acte ? </B>
Je pense que la définition généralement donnée du suicide, à savoir un « acte » où l?on se donnerait « volontairement », est en fait l?exemple même d?une mauvaise évaluation. S?il y a acte, c?est d?abord comme symptôme incontrôlé, involontaire et le suicidant n?a pas pu empêcher que surgisse, à un moment donné, une tentative de meurtre sur soi-même. De même, une autre manière de mourir, c?est quand au comble de la dépression, la personne amplifie la vision négative de son existence. Le suicidaire se laisse alors mourir de faim, de soif, etc. On est confronté à une réaction affective psychotique et non un acte volontaire. Quant à la question de faire face à une personne qui est sur le point de se suicider, je pense qu?il faut essayer à tout prix de maintenir le contact, la communication. Il faut absolument comprendre la souffrance du suicidaire, la reconnaître et lui en parler clairement, pour qu?il arrive à prendre conscience de la portée de ses actes.
<B>On a parfois l?impression que les personnes suicidaires sont manipulatrices, qu?elles ne passeront pas à l?acte, mais font quand même du chantage. </B>
Contrairement à une idée largement répandue, il est faux de croire qu?une personne qui parle de se suicider a peu de chances de le faire. En parlant, elle exprime surtout sa souffrance et son désespoir. Toutefois, il y a des cas où les personnes sont effectivement manipulatrices et font du chantage affectif.
<B>Est-ce que quelqu?un qui a un jour attenté à sa vie reste suicidaire ? </B>
Chez le suicidant névrosé qui connaît un moment de folie impulsive, la mort est souvent ratée à cause de cette impulsivité qui en-traîne une certaine maladresse. Malheureusement, il y a souvent récidive et mortalité, car la tentative reste une incongruité non explicable ou rationalisée sommairement et banalisée. Quant au suicidaire, l?échec de la man?uvre suicidaire persuade souvent celui-ci de l?indignité supplémentaire qu?il présente par son échec même, et renforce encore son sentiment de perdition. D?où les récidives.
La vie commune avec une personne dépressive peut se révéler être une charge lourde. Le proche se sent inutile malgré ses efforts et ça peut le pousser à être agressif et faire plus de mal?
Je pense que c?est difficile à la fois pour le proche et pour la personne dépressive. D?où l?importance d?une prise en charge psychothérapique qui aura le mérite d?aider la famille à mieux se situer par rapport à la souffrance psychique de l?autre et d?intégrer cette souffrance dans leur histoire. De même, la prise en charge de la personne dépressive est une façon de l?aider à gérer la culpabilité qu?elle peut éprouver par rapport à ce qu?elle fait vivre à son entourage.
<B>Comment soigne-t-on une personne suicidaire, et comment se déroule la thérapie ? </B>
Il s?agit d?intervenir pour aider le suicidant qui a échappé à la mort, à reconstruire une image idéale possible de lui-même en lui rappelant ses qualités propres et combien sa disparition aurait affecté ses proches. C?est donc une démarche de soutien dynamique et qui va, si possible, mettre à contribution les proches du suicidant. De même, une prise en charge psychiatrique peut, dans certains cas, être indispensable. Le traitement médicamenteux sera alors composé de psychotropes qui, en agissant sur la dopamine cérébrale, calmeront l?hyperactivité du suicidaire, et d?autre part, d?antidépresseurs qui agissent sur la sérotonine cérébrale.
<B>Croyez-vous que la médiatisation entourant le suicide peut créer un effet d?entraînement ? </B>
Cela dépend de la structure de la personne, mais je dirais que dans certains cas, cela peut être une façon involontaire d?influencer un potentiel suicidant en lui « mon-trant », de manière caricaturale, l?effet que cela fait de « disparaître ». Une façon de voir leurs fan-tasmes en actes.
<B> Propos recueillis par Corina JULIE</B>
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