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Faites vos jeux? Rien ne va plus !
Arcades Evershine à Rose-Hill. Il est 15 heures. En haut des escaliers, une salle presque noire de monde. Des hommes et des femmes concentrés sur leurs mises, semblent ignorer ce qui se passe autour d?eux. Nous venons de pénétrer dans le sanctuaire du casino Pallagames !
Machine à sous, roulettes digitales, poker virtuel, tout y est pour le gambler ! Perdus dans le bruit des pièces de monnaie qui tombent, nous découvrons des visages au summum de leur concentration. Il est assez inhabituel d?entrer dans un lieu à Maurice sans se faire dévisager par l?assistance.
Pourtant, chez Pallagames, chacun a ses occupations. De la musique, des joueurs qui boivent un verre tout en misant, un va et vient perpétuel dans un brouhaha incessant. Et pourtant, il se dégage de cet univers si particulier, une certaine convivialité : nous sommes plongés dans un capharnaüm où chacun semble avoir une place bien définie. Détente ou vice, que représente vraiment l?attrait des jeux d?argent ? Est-ce l?enfer du jeu ou le paradis des joueurs ?
Si l?univers du casino en fascine plus d?un, celui du Champ-de-Mars a également du succès. Les journées de courses font partie des rituels bien ancrés dans nos traditions. Il y en a pour tous les goûts et pour toutes les bourses. On peut aller aux courses pour se pavaner dans les loges et voir qui est celle qui porte le plus beau chapeau, on peut aussi s?y rendre pour admirer la beauté d?un cheval en pleine action.
<B>Jouer pour en avoir toujours plus</B>
Pour d?autres, aller au Champ-de-Mars, signifie une promenade en famille qui leur permettra de manger des bajas chauds, suivi d?un bol de boulettes et d?un « glaçon râpé ». De temps à autre, les courses se disputent et on mise une petite somme juste pour le fun et pour avoir plus de plaisir à regarder courir les chevaux.
Jusqu?ici tout va bien. Taquiner Dame Chance peut être un moyen comme un autre de se détendre. Mais là où le bât blesse, c?est quand le jeu devient un vice, qu?il n?est plus un plaisir mais une véritable obsession. Voilà pourquoi souvent certaines personnes ne veulent pas s?en approcher car il possède une sorte d?attraction fatale.
Jouer au casino, miser sur des chevaux ou à la loterie, les jeux d?argent sont presque tous considérés dans notre société comme un vice, dont on peut difficilement se débarrasser.
Il semblerait en effet que le jeu ait un pouvoir envoûtant et qu?il est très facile de devenir accro. Pourquoi ? Tout d?abord parce que nous vivons dans une société qui est régie par l?argent. Tout ce qu?il y a autour de nous donne envie de jouer pour en avoir plus.
Les jeux télévisés, par exemple, attirent de plus en plus de candidats. Même à la radio, il suffit parfois d?un coup de téléphone pour empocher un petit pactole. Pourquoi les Mauriciens seraient-ils différents des autres lorsqu?on leur propose de se remplir les poches « facilement » ?
Ceux qui font la différence sont conscients que le fait de jouer ne peut en aucun cas résoudre les problèmes. Car que ce soit au casino, aux courses ou à la loterie, même si on prétend être un joueur habile qui peut faire rapidement un bon calcul de probabilité, la vérité est toute autre. Le facteur chance joue un grand rôle.
En revanche, d?autres peuvent devenir de véritables mordus, au point de devoir suivre une thérapie pour s?en débarrasser. Le jeu, tout comme la drogue, finit par donner un sens à la vie du joueur, comme si ce dernier misait à chaque fois sa propre existence. Des problèmes graves peuvent découler de cet engouement : soucis financiers qui conduisent parfois à s?endetter, à voler, à frauder, et à détourner de l?argent pour assouvir cette passion. Sans parler des problèmes familiaux, des pertes d?emploi, voire même de la violence physique ! Le simple fait de rentrer dans un tel engrenage peut provoquer une déchéance spectaculaire dont on ne se remet que difficilement, à force de thérapies.
Le joueur devient une épave que seul l?amour de ses proches et leurs soins constants peuvent repêcher. D?où l?importance de savoir, dès le départ, que le jeu est d?abord une détente, un moment ludique entre amis.
L?oublier, c?est prendre le risque de? se laisser prendre au jeu !
Les joueurs, qui ont accepté de témoigner, ont souhaité rester anonymes. C?est pour cela que nous avons utilisé des pseudonymes pour les désigner.
■ Pierre, ancien joueur aux courses : « J?ai commencé à jouer à l?âge de 8 ans. À l?époque je jouais une ou deux roupies sur un doublé. J?ai continué à jouer pendant mon adolescence, mais je suis devenu vraiment accro quand j?ai commencé à travailler. Je misais au minimum Rs 400 par cheval, et il arrivait que je mise sur plusieurs chevaux lors de la même course. J?étais au Champ-de-Mars tous les samedis et j?adorais ça !
Je jouais pour m?amuser, j?avais toujours à l?idée qu?avec l?argent que j?allais gagner aux courses, je pourrais m?amuser le soir ! Il m?est même arrivé, un jour où j?avais reçu mon salaire, de dépenser toute ma paye en une journée ! Heureusement qu?à l?époque j?habitais encore chez mes parents. Quand je me suis marié, j?ai diminué ma « consommation » de jeu et quand ma fille est née, j?ai arrêté pour de bon. En outre, le fait de voir un ami vendre son terrain et son van pour payer ses dettes m?a donné à réfléchir. Aujourd?hui, le pauvre vit dans une maison qu?il loue ! Cet épisode m?a fait peur. Je continue à suivre les courses à la télévision, et de temps à autre j?y emmène ma fille, pour le fun. Je mise des petites sommes, juste pour m?amuser. Ce qui m?intéresse le plus, ce sont les pick 6 ou les pick 4, car on peut miser des petites sommes pour en gagner de grosses ! »
■ Rakesh est un fervent adepte des casinos. Son péché mignon, c?est la roulette ! « Le jeu est un vice, et on ne gagne jamais ! On croit toucher beaucoup d?argent, mais le casino nous rattrape toujours, surtout quand on est un zougader comme moi ! Le fait de jouer me détend, me procure un réel moment de joie, et provoque en moi des poussées d?adrénaline. Ce qui m?attire au casino c?est l?appât du gain. Ce n?est pas pour moi le plaisir de voir tourner la roulette, mais celui de ramasser du fric. Mon plaisir, je le trouve dans le fait de gagner. J?aime l?argent, ça n?a jamais été un crime ! Il y a tout de même une chose qu?il faut savoir, c?est que l?on peut aimer l?argent tout en étant généreux. Croyez-moi ou non, mais c?est mon cas, car quand je gagne, j?en fais toujours profiter mon entourage ! »
■ Pour Ahkwet, c?est le « jeu piqué » (jeu de fléchettes où l?on mise une somme pour gagner le double) qui le rendait fou : « Quand j?étais jeune (10 ans), je jouais au football, c?était ma passion, mais mes parents refusaient de me payer mon équipement. Un jour, mes amis m?ont dit d?essayer le « piqué ». C?est alors que j?ai commencé à miser mes petits billets de Rs 5. Tous les jeudis, vendredis et lundis après l?école, j?allais jouer au Champ-de-Mars. J?observais ceux qui gagnaient, et je misais dans les mêmes cases qu?eux. Mais un jour, j?ai vu des amis se faire voler leur argent par des voleurs à la tire juste sous mes yeux. L?environnement a commencé à devenir malsain, il y avait de plus en plus d?arnaqueurs et de prostituées. Il a également des gens qui ont dit à mon père qu?ils m?avaient vu aux courses, et cela devenait dangereux pour moi ! »
<B>Le jeu du point de vue des professionnels</B>
■ Paul Moutou, propriétaire de « Pallagames »à Rose-Hill
« Le jeu doit rester un plaisir, un moment de détente », explique Paul. Il est très important pour lui de traiter tous les clients de la même façon, peu importe leur capacité à jouer. « Ceux qui ont de grandes gueules, même s?ils ont un portefeuille bien rempli, ne sont pas les bienvenus dans mon casino, car il est important de ne pas déranger les autres joueurs », dit-il.
Chez Pallagames, les machines sont programmées pour que la clientèle puisse jouer le plus longtemps possible, avec la même mise de départ. Elles ne rapportent de l?argent qu?au bout d?un certain temps. Malgré l?appât du gain, Paul a des principes : « Je refuse de changer les chèques de salaire des clients. Il ne faut pas mettre la vie des gens en danger ! Un jour, alors que je travaillais encore au casino de Curepipe, j?ai entendu mon directeur de salle dire à propos d?un client qu?ils allaient prendre tout son argent. Je suis quelqu?un de très calme en général mais ce jour-là, je me suis mis très en colère. »
<B>Samuel Yeung Hah Tong, bookmaker au Champ-de-Mars</B>
« Le goût prononcé de notre société pour le jeu a été un processus influencé par la culture, la religion et la politique », assure Samuel, bookmaker depuis 22 ans. Ce dernier connaît les ficelles du métier. Il est formel sur le fait que, pour les courses, il a deux facteurs qui rentrent en jeu : la chance et la connaissance.
« Si la connaissance des chevaux n?était pas importante, pourquoi croyez-vous que les joueurs braveraient les intempéries aux petites heures du matin pour venir assister à l?entraînement ? » Pour pouvoir jouer, il faut prendre en considération l?état de la piste, le handicap du cheval, sa forme, ses précédentes performances et bien entendu, la chance. « C?est une combinaison de chance et de connaissance, c?est d?ailleurs tout ce qui fait la beauté du jeu aux courses. » En tant que bookmaker, il prend des risques, car si le client gagne, c?est à lui de trouver suffisamment d?argent pour le payer. C?est pour cela qu?il n?accepte pas les gros paris sur des chevaux côtés à 49 contre 1 par exemple. La politique de Samuel : « You bet according to what you can lose », et cela marche aussi pour lui. « Si vous appliquez cette politique, vous pourrez toujours venir au Champ-de-Mars ! »
Natasha Chakowa-Cardella, Psychologue
<B>« Le point commun entre un joueur et un drogue est le syndrome de manque »</B>
<B>Si mes parents sont joueurs, ai-je plus de dispositions à le devenir ? </B>
On ne peut pas encore parler de causes génétiques, car les chercheurs n?ont, à ma connaissance, rien trouvé. On parle beaucoup de syndrome de sevrage, mais le gène responsable, s?il y en a un, n?a pas encore été détecté. L?environnement joue un rôle important. L?enfant, qui va grandir au milieu de parents joueurs, présente plus de risques de reproduire ce qu?il a eu l?habitude de voir. Plus il a accès facilement au jeu, et plus il a de chances de répéter le même schéma qui le mènera à cette conduite. Mais cela n?est pas toujours systématique.
<B>Le jeu crée chez son adepte une dépendance, comme pour une dro-gue. Comment peut-on expliquer ce phénomène ? </B>
On associe drogue et jeu pour ce qui est de la dépendance pathologique. Ainsi, on constate qu?un drogué ne consomme pas de stupéfiants pour le goût, mais surtout parce qu?ils procurent comme sensation. Pour le jeu, c?est exactement la même chose qui se passe. Dans les deux cas, les accros commencent de façon modérée, puis augmentent à chaque fois les « doses », jusqu?à ne plus pouvoir se contrôler. Ceux qui se droguent le font souvent pour fuir certaines situations problématiques, de même que le joueur s?adonne à sa passion pour fuir certaines réalités. Même s?ils sont conscients des conséquences négatives que cela peut entraîner dans leur vie, ils le font quand même. C?est comme s?ils ne pouvaient plus s?en défaire. Ils en viennent même à oublier la souffrance qu?ils infligent à leur entourage. Le point commun entre un drogué et un joueur est le syndrome de manque qui se traduit par des tremblements et une angoisse. Le jeu n?est pas mauvais en soi, mais si on en abuse, il peut finir par dominer toute la vie familiale et sociale.
<B>Quel est le traitement psychologique qu?un joueur doit suivre pour se défaire de sa dépendance ? Peut-il rechuter ? </B>
Il existe des thérapies individuelles pour aider le joueur à réfléchir sur ce que le jeu a provoqué comme chamboulement dans sa vie sociale, familiale et dans son travail. Il s?agit là d?une prise de conscience. L?autre étape consiste à recevoir les proches pour que ces derniers puissent exprimer leur désarroi. Il existe aussi des thérapies de groupe, mais je ne pense pas qu?elles existent à Maurice pour les joueurs. Chacun raconte alors sa propre expérience, de sorte que les autres participants puissent être confrontés à des situations similaires aux leurs. Quant aux possibilités de rechute, comme dans toute dépendance, il y a effectivement des risques. Il faut, dans ce cas, continuer à aider le patient. Il doit être entouré plus que juger.
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