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Les mille et une nuits fauves d?Istanbul

29 mai 2005, 00:00

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Une petite pause. Juste un arrêt dans le temps qui passe. C?est l?heure du premier raki, l?anisette nationale au teint pâle mais au goût fort et doux à la fois. « Avant, on venait ici en cravate, déposé par de luxueux carrosses. » Le vieux Salih regarde devant lui en sirotant son verre, une pointe de nostalgie aux lèvres. Sa voix est sucrée, à peine usée par les longues années de service passées à préparer du matin au soir, jusqu?à minuit, le çay (le thé) pour les commerçants du coin.

« Après le départ des Grecs dans les années 1950, les immeubles ont été transformés en ateliers de confection ou en maisons clo-ses. Aujourd?hui, les jeunes et les artistes ont pris possession des lieux. Les nuits, elles, sont toujours aussi longues? »

Venir à Asmalimescit, le quartier de « la petite mosquée entourée de vigne » , c?est pour tous une manière de s?enivrer d?alcool comme d?histoires. Ici, dans cette infime portion de la rive européenne d?Istanbul, la ville s?abandonne à ses illusions nocturnes. Déambuler dans Asmalimescit, c?est à la fois retrouver l?Istanbul cosmopolite d?un Orient d?autrefois et s?engouffrer, le temps d?une soirée, dans le c?ur d?une mégapole à la modernité ostentatoire.

Il est donc six heures et le soleil est déjà loin, masqué par les hautes maisons génoises et franques bordant les ruelles tortueuses. Asmalimescit s?éveille. Au Kaffee Haus, on s?installe sur la grande banquette comme pour humer l?air du temps. On jette un coup d??il à la presse, aux magazines consacrés à Istan-bul, ses coins branchés, ses quartiers de nouveaux riches. La musique est douce, les paroles feutrées. Un jeune couple termine ses cafés krem. Lui rêve d?un mon-de meilleur, ailleurs, plus high-tech, plus clean, moins vieillot, moins mélancolique. Elle, affirme que la ville va de l?avant. Assis à leurs côtés, un ex-gauchiste, aujourd?hui journaliste, écoute sans intervenir. Il ne sourit pas, regarde dehors comme s?il cherchait des réponses à ses utopies d?hier.

Au milieu de la rue, le tramway Nostalgie, le bien-nommé, vient de s?arrêter au terminus. Juste derrière, l?é-choppe de musique Lale Plak, repaire des inconditionnels de jazz, va baisser le rideau. À trois mètres, la grille de l?ancien Tekke, ce couvent des derviches tourneurs, n?ouvrira que dimanche.

<B>Ici, Istanbul a un ventre de pacha</B>

Aux cafés qui peuplent le passage Tünel, les clients sont nombreux. Le cadre est ancien, chic et désuet, très Belle Époque. Un pianiste s?échauffe. Un serveur aère les salles encore imprégnées des effluves d?alcool et de fumée de la veille. La propriétaire des lieux s?affaire, passe de table en table, parle en turc, en français, en allemand, toujours avec cette cigarette prolongeant ses doigts bardés de quelques gros bijoux. On pense aux mots de Cocteau lorsqu?il évoquait Istanbul, cette « vieille main couverte de bagues tendue vers l?Europe ».

Dans la rue qui fait un coude, encore un bar, le Badehane, plus jeune. Certains jouent au trictrac, d?autres sont à la bière. Tout est encore calme. Le clarinettiste Selim Sesler et sa joyeuse troupe au swing balkanique ne sont pas encore passés. Il se dit qu?ils viendront peut-être plus tard, ou la semaine prochaine.

Çà et là, au fil de l?errance d?un bar à l?autre, on croise des jeunes ouvriers se tenant par le bras, des fonctionnaires encravatés de la mairie de Beyoglu, d?à côté, des étudiants aux cheveux longs, des couples branchés déjà bobos, des paumés de la nuit. On monte, on descend. Quelques étoiles de David sur le fronton des maisons rappellent vaguement que l?élite juive s?était installée de ce côté-ci de la ville. Plus loin, un minuscule salon de kuaför-berber, une grande porte en bois avec le sigle des francs-maçons, un magasin bio, une galerie d?art, une boucherie à peine plus grande qu?une cabine téléphonique. Encore des cafés. C?est l?heure de manger.

On entre chez Refik comme on s?embarquerait dans une machine à remonter le temps. La salle est petite, les tables pas très grandes. On s?installe, se cale près d?un mur aux coupures de presse jaunies. Les mezzés, hors-d??uvre servis sur des minuscules assiettes, virevoltent dans les airs avant de s?aligner sur la nappe. Manège de moules farcies, de crevettes, de foie sauté à l?albanaise : ici, Istanbul a un ventre de pacha.

Refik, lui, est là, assis comme chaque soir près de l?entrée, toujours son raki à la main. Il lève à peine les yeux, fait mine de saluer. En forme, il lui arrive de déployer sa grande carcasse, de venir parler aux clients en glissant de sa voix caverneuse qu?il a « déjà » 82 ans, travaille dans ce lieu « depuis les années 1940 » , une époque à laquelle il était « le seul serveur turc parmi les garçons, tous grecs ». On se prend alors à rêver de ces folles soirées où artistes sans le sou, truands, gigolos, intellectuels francophiles et supporteurs de football partageaient la nuit sur un coin de table.

Dehors, rue Sofyali, de la foule toujours plus dense s?échappe comme une immense rumeur, celle d?un embouteillage humain sans fin. À droite, la ruelle Sehbender, c?ur d?Asmalimescit. Là, on se presse pour entrer au Babylon, salle de concerts pointue, boîte de jazz, de rock et de pop, mais aussi piste de danse avec DJ exigeants. Le cinéaste allemand d?origine turque Fatih Akin est venu tourner ici une partie de son dernier film documentaire, Crossing the Bridge, consacré à la diversité musicale d?Istanbul et projeté au Festival de Cannes.

<B>Une société torque moins pudique</B>

Recroquevillé au bar, Zeynel, jeune trentenaire habitué des lieux, lâche : « Le quartier est redevenu chic. En cinq ans, Babylon a drainé un nouveau public. D?autres bars et restaurants ont suivi. Regardez les prix des loyers, il n?y a plus rien d?accessible ! »

Asmalimescit, c?est aussi la rue qui donne son nom au quartier. En la descendant, point de petite mosquée en-tourée de vigne. On croise de riches touristes se rendant à pied à l?hôtel Pera Palas, où sévit autrefois Agatha Christie. Sans vraiment les voir, ils passent devant les gazinos, ce mélange très spécial de cabarets et de boîtes de nuit plutôt glauques. Ces lieux où l?on vient assez tard pour un peu de paillettes, de chansons et d?ivresse.

La nuit devient bruyante. Devant la porte de l?On5 (Quinze), une petite troupe de gens attend. Une jeune femme entourée de cerbères filtre les entrées de ce restaurant-club devenu à la mode. À l?étage, quatre drag queens s?émoustillent tant bien que mal.

Le cadre est forcément kitsch, la musique assourdissante, de la pop turque, parfois anglaise. Gülsün, maîtresse des lieux, surnommée aussi « la Régine d?Istanbul », s?affaire, bouge dans tous les sens, se glisse entre ces couples des quartiers huppés d?Ulus et d?Etiler. « Asmalimescit est devenu le Soho d?Istanbul », explique-t-elle. Sur le bar, les bouteilles de bière Budweiser importée des États-Unis rappellent que la société turque moderne est moins pudibonde que le Middle West américain.

C?est l?heure blême. Les oiseaux de nuit rentrent chez eux ou prennent un taxi pour manger un morceau chez Lale. On y goûte la soupe aux tripes ou une tête de mouton grillée à l?aspect sinistre. Istanbul la populaire reprend le dessus. Les visages sont bouffis de sommeil, les maquillages incertains.

Nouveau taxi, on passe de l?autre côté d?Asmalimescit, face au Bosphore, pour l?ouverture du hammam de Tophane. Massage, sans manières, dans un silence vertigineux. Les écarts de la nuit sont déjà loin.

<B>■ @ 2 005 Le Monde ? Nicolas Bourcier Distribué par The New York Times Syndicate</B>

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