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UNE MAMAN PAS COMME LES AUTRES

28 mai 2005, 00:00

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«Maman, cense monn kokin so bonbon», interpelle une voix de garçonnet par l?entrebâillement de la porte. «Li vrai », revendique une autre voix de garçon qui commence à muer. Françoise Lafleur, maman du S.O.S. au village de Bambous réplique : «Philippe, donne moi une minute et je suis à toi.»

En l?espace d?une seconde, son regard s?empreint de tristesse, avant de retrouver sa normalité. Comme pour s?en excuser, elle explique que Philippe, un des sept enfants qu?elle élève, s?en va le lendemain rejoindre sa famille d?accueil. «Ce couple l?a suivi depuis de la crèche de Quatre-Bornes à ici. C?est chez eux qu?il veut vivre. Je suis contente pour lui mais en même temps, je suis triste. Il va nous manquer.»

Qu?est-ce qui peut pousser une femme encore en âge de procréer à faire l?impasse sur sa vie personnelle pour s?occuper des enfants d?autrui ayant subi un traumatisme dans leur cellule familiale d?origine ? Cette question nous trotte dans la tête durant une bonne partie de la rencontre. Jusqu?à ce que l?évidence nous frappe comme une gifle.

C?est le don de soi qui animait les missionnaires d?autrefois et le sentiment de faire ?uvre utile auprès des générations à venir qui motivent Françoise. L?exemple venant d?en haut, ses parents, qui font énormément de travail social et sont aussi engagés dans la paroisse de Pailles, sont sa première source d?inspiration. Ensuite, étant issue d?une famille nombreuse ? ils sont neuf enfants ? elle a vu ses aînés s?occuper des plus jeunes dont elle fait partie et elle en a fait de même avec les deux plus petits qu?elle.

Des ennuis de santé la contraignent à quitter le collège en Form IV mais elle se rattrape en lisant beaucoup et en s?investissant dans le service paroissial. Se sentant très attirée par les enfants, elle a pris de l?emploi pendant trois ans chez sa tante qui possède une école maternelle. Une de ses visites au S.O.S. Village des Enfants de Beau-Bassin lui fait réaliser qu?elle veut consacrer sa vie aux enfants.

Savoir aimer

C?est donc tout naturellement qu?elle répond à l?appel de candidatures de cette institution quand celle-ci cherche à recruter des mamans S.O.S. Elle est ravie d?être retenue. être mère est certes une question d?instinct mais pour être à même d?encadrer des enfants traumatisés, il faut une formation. Pendant trois mois, Françoise a acquis des connaissances théoriques de psychologie et de sociologie à l?université de Maurice. Ses six mois d?accompagnement des mamans S.O.S. au village de Beau-Bassin ont complété sa formation pratique.

«Cette formation était importante car même si les besoins des enfants traumatisés sont les mêmes que ceux des autres enfants, les premiers ont des réactions disproportionnées qu?on n?arrivera à comprendre qu?en les replaçant dans leur contexte d?origine. Et pour faire cet exercice là, il faut être outillée.»

En septembre 2003, elle et sept mamans S.O.S. ont investi le village de Bambous et se sont chargées de son aménagement. Françoise a été la première maman à recevoir trois enfants de sept à neuf ans. à ceux-là sont venus s?ajouter quatre autres. Aujourd?hui, elle relativise les difficultés qu?elle a pu rencontrer. «Il ne faut pas oublier que la maman S.O.S. est aidée par une tante, car la maman a davantage de responsabilités, y compris financières».

Sa plus grosse crise à gérer a été la jalousie. «J?avais emmené une de mes filles dont les cheveux étaient abîmés chez le coiffeur. Un des garçons m?a boudée car dans sa tête, je l?ai quitté car je ne l?aimais pas. J?ai eu beau le prendre à part dans ma chambre pour le lui expliquer, il n?a pas bronché. Le plus terrible est que le lendemain, ce même garçon a fait une crise d?asthme et je me suis occupée de lui. C?est alors qu?il a compris que j?étais là pour tout le monde.»

La vigilance doit être de tous les instants, poursuit-elle, car les enfants traumatisés renferment des frustrations ou un manque d?affection. Symptômes qu?il faut savoir détecter pour désamorcer des crises en amont. «Parfois, ils ont des jeux dangereux et je dois être vigilante pour les protéger d?eux-mêmes.»

Elle attache beaucoup d?importance à la communication. «Même si je sais que ce ne sont pas mes enfants, au fond de moi, je les considère comme tels. Et quand ils font des bêtises, je leur parle comme j?aurai parlé à mes enfants.»

Evolution

Sa plus grande satisfaction est de constater leur évolution. Elle cite le cas d?une gamine en retard sur le programme d?études et très introvertie à son arrivée au village. Elle est aujourd?hui championne d?athlétisme dans sa catégorie.

«J?ai aussi fait baptiser tous les enfants issus d?une famille de foi catholique et je leur ai aussi fait faire leur première communion. C?était important pour moi car je faisais mon devoir de chrétienne. J?ai été ravie d?entendre l?un d?eux me dire qu?il avait honte de rester sur le banc durant la communion et qu?il est heureux désormais de pouvoir aller communier comme les autres. J?ai réalisé que pour lui également, c?était tout aussi important et cela m?a fait plaisir.»

Les qualités requises d?une maman S.O.S., c?est d?avoir la vocation avant tout. «Il faut avoir des tonnes d?amour à donner. à ne pas confondre ce don de soi-même avec la pitié. Ensuite, il faut avoir une bonne dose de patience.»

Françoise avoue être obligée de se raisonner en permanence pour ne pas trop s?attacher. «C?est difficile de faire autrement. Il faut constamment que je me dise qu?ils ne seront jamais mes enfants. Il faut savoir doser ce don de soi-même pour ne pas se faire mal quand ils partent dans une famille d?accueil ou intègrent la maison des jeunes à 15 ans.

Je dois aussi me raisonner quand ils me déçoivent. Je me donne au maximum et de cela, ils prendront ce qu?ils veulent bien prendre. Ce que j?attends d?eux est essentiellement qu?ils s?épanouissent. Moi, c?est secondaire.»

Si elle a droit à un jour de congé hebdomadaire, il faut vraiment qu?elle soit fatiguée pour qu?elle le prenne. Sinon, elle rentre chez elle tous les 15 jours. Elle en profite pour voir des amis.

Appelée à dire jusqu?à quand elle se voit être maman S.O.S. Françoise estime qu?elle tiendra ce rôle «jusqu?à ce qu?elle n?ait plus rien à donner». Le plus tard serait le mieux?

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