Publicité
Une nature d?ailleurs
● Qu?est-ce qui cause, selon vous cet engouement pour la comédie musicale auquel on assiste en France depuis quelques années ?
Comme vous le savez, dans les pays anglo-saxons, il y a une tradition très forte du musical comedy. En France, le type de comédie musicale qui se joue, est très éloigné de la comédie musicale anglo-saxonne qui a ses règles bien précises depuis plus de 100 ans. Des traditions qui découlent un peu des opéras-bouffe de Jacques Offenbach. En France, il y a eu la naissance d?un genre auquel je n?appartiens pas. En France, il y a eu une mode de faire des trames dramatiques très légères qui servent de prétexte à y mettre des chansons dont certaines, il faut le dire, ont été sublimes. Dans Starmania, il y a de belles chansons. Mais c?est une suite de chansons avec un prétexte dramatique, pas une comédie musicale.
●?Notre-Dame de Paris? fait partie du genre ?
Bien sûr, ici, la trame dramatique n?était bien sûr pas contestable, mais le traitement fait relève d?une grande émission de variétés. Cela n?a rien avoir avec My Fair Lady, West Side Story, Hello Dolly ou ce que j?ai essayé de faire avec Les Misérables. Et je crois que c?est pour ça que Les Misérables durent depuis 20 ans à Londres et que Notre- Dame de Paris a disparu depuis longtemps. Aussitôt que le disque n?est plus diffusé à la radio et a la télé, la pièce disparaît. Preuve que cela n?était qu?une suite de chansons mises bout à bout.
●?Les Misérables? ont eu un succès mitigé en France alors qu?il tient l?affiche depuis deux décennies à Londres. Question de tradition culturelle ?
Je n?ai pas de succès en France, même si Les Misérables ont connu un certain engouement. A Londres, nous avons dépassé le succès de My Fair Lady, nous avons dépassé West Side Story, la seule comédie musicale qui ait tenu plus longtemps, c?est Cats. Ce n?est pas une question de record, mais cela veut quand même dire quelque chose. La comédie musicale anglaise est centenaire et, point très important, elle s?apparente au théâtre. D?ailleurs en Angleterre, ce sont les mêmes journalistes qui couvrent les pièces de théâtre et les comédies musicales. Nous sommes récompensés par les mêmes prix. En France, cela s?apparente plus au monde de la variété. Je n?ai pas de mépris, je dis tout simplement que c?est une autre forme artistique qui a été inventée par une génération de chanteurs pop, qui en avaient marre de faire des chansons. Ils se sont dit : ?Et si on en faisait un spectacle avec un peu de dramaturgie?. Ce qui est un projet ambigu.
● Il y a comme une cruelle ironie que la France, pays inventeur de l?opérette ne sache plus aujourd?hui saisir la comédie musicale, enfant de l?opérette?
Raison pour laquelle un journaliste du New York Times m?a dit un jour : ?C?est quand même curieux que dans le pays d?Offenbach, la comédie musicale ait disparu?. Ce qui explique cela, selon moi, c?est qu?on ait laissé se dégrader le genre qu?était l?opérette. Elle a fini tellement loin de ce que faisait Offenbach, Halevy? Dans les années 60, l?opérette sombrait déjà dans le ridicule. Les sujets étaient banals, répétitifs, souvent ridicules. Francis Lopez n?a pas fait que du bien à l?opérette. Il a eu la chance d?avoir eu des gens exceptionnels comme Luis Mariano et Bourvil. Quand les deux sont partis, l?opérette est partie avec. Cela dit, il a écrit quelques chansons immortelles , des chefs-d?oeuvre. J?aurais aimé avoir écrit L?amour est un bouquet de violettes.
● Le propre de l?opérette n?est-il pas de traiter des sujets légers ?
Bien sûr. La question n?est pas là. Il y a, dans le traitement des sujets, une science, une technique qu?Offenbach maîtrisait à merveille. C?est l?art du théâtre chanté. Lopez a fait ce qu?il savait faire, c?est tout. Et puis la vogue du disque, du cinéma, a tout balayé sur son passage, dans la mesure où la tradition de la comédie musicale n?était pas assez ancrée. Alors qu?en Angleterre, patrie de la pop music, la comédie musicale est toujours là. En France, l?opérette est tombée en désuétude aussi parce qu?il n?y a pas de bons compositeurs qui s?y intéressent. J?ai vu West Side Story et ça a été la révélation de ma vie. Je n?ai pas dormi pendant deux jours. J?ai compris, dix ans plus tard, pourquoi. Ce soir-là, je voyais, sans le savoir, ce qui allait être ma vie, mon métier. Je le sentais déjà, profondément. J?étais tout jeune et j?écrivais déjà des chansons pour Johnny Hallyday, Dalida. Mais là, je sentais que c?était autre chose. Puis, j?ai commencé à aller voir les opéras. Le premier était Parsifal de Wagner et il m?a semblé limpide ! C?était bien à 19 ans d?écrire des tubes pour Dalida, mais je savais que cela ne me suffisait pas. Petit à petit, j?ai compris où était ma vocation.
● D?où vient cette propension à ne pas accepter le mélange des genres ? A ne pas comprendre qu?un acteur puisse jouer, chanter, danser ou qu?un compositeur puisse, à la fois écrire des chansons et des cantates ou des symphonies ?
Dans les pays anglophones, ce complexe n?existe pas. Chacun fait ce qu?il veut. Paul Mac Cartney, qui était venu me féliciter après avoir vu Les Misérables a écrit une symphonie. Qui n?a pas eu beaucoup de succès, mais personne n?a trouvé étrange qu?il le fasse. Leonard Bernstein, en Amérique, était catalogué symphoniste et chef d?orchestre et personne n?a trouvé étrange qu?il écrive West Side Story.
●Alors qu?en France, lorsque Gilbert Bécaud écrit ?L?opéra d?Aran?, il est cloué au pilori?
C?est la différence ! Pour les Français, il était impossible que Bécaud se mette à écrire un opéra. Vous savez, je n?arrive pas à comprendre cela. Sans doute parce que je ne suis pas né en France. Je suis né en Tunisie et je suis arrivé en France à 17 ans. J?y ai passé trente ans. La France a été une parenthèse dans ma vie. Je suis plus un Oriental, un cosmopolite, un fataliste. En France, on est réfractaire à ce qui permet à l?autre d?être plusieurs choses à la fois. On n?aime pas les passerelles. Même la multiappartenance n?est pas bien vue. Quand on est Oriental, Européen, qu?on parle trois langues et qu?on a une relation intime et directe avec l?inconscient de plusieurs cultures de la planète, c?est une chose qui n?a jamais été bien vue en France. C?est très ancré.
● Peut-on y voir là une des raisons de ce bouleversement de la société française vis-à vis des problèmes de l?émigration ?
Je pense que oui. La France est bouleversée, au sens étymologique du terme, par cette multiappartenance. D?où cette difficulté de l?intégration. Problèmes qui, dans les pays anglo-saxons ont pu être gérés, même si c?était au prix de mille difficultés. La haine du communautarisme en France est une aberration. J?habite en Angleterre, un pays où le communautarisme fait partie de la vie. Chacun fait ce qu?il veut et il y a le domaine public. Tous les formidables principes du siècle des lumières ont été aujourd?hui dévoyés. Il faut une adaptation et cela n?arrive pas à être fait. J?ai l?impression que cette rigidité laïque a perdu un peu de sa raison d?être. Dans un pays qui était blanc, chrétien, cela pouvait aller, aujourd?hui, dans un pays qui se targue de sa diversité, je crois qu?il faut tout revoir. La France n?a pas tort d?être un état laïque. Elle a tort de faire de la laïcité la raison d?être, le logo du drapeau français.
● En même temps, laisser le champ libre aux religions, on le sait bien, mène rarement à la grande union fraternelle?
Bien sûr. Mais il faut mettre des règles qui font que personne n?ait à choisir entre sa religion et sa nationalité. Dans les pays anglo-saxons cela se passe relativement bien. L?extrémisme religieux n?est pas plus développé qu?ailleurs. Notamment dans les pays qui font de la laïcité leur porte-drapeau. La laïcité est pour moi une bataille d?arrière-garde.
● Qu?est-ce qui vous rend si heureux de vivre en Grande-Bretagne ?
Le choix de vivre là-bas a été pris pour des raisons pragmatiques. Quand j?écrivais ma deuxième comédie musicale Miss Saigon, je ne voulais pas que ce soit quelqu?un qui écrive l?adaptation anglaise. Je me sentais prêt à collaborer à l?adaptation. La langue, comme vous le savez, véhicule par elle-même des idées différentes. Une idée formidable en français peut ne rien donner en anglais et vice-versa. J?écoutais l?autre jour Piaf qui chantait Non rien de rien, non je ne regrette rien en français : c?est sublime ! Traduit en anglais cela n?a pas de sens. Comme je suis bilingue, je voulais donc assurer moi-même l?adaptation. Donc, j?ai été m?installer à Londres pour travailler avec un auteur américain pour l?adaptation de Miss Saigon qui a tenu l?affiche pendant douze ans. Depuis, je n?envisage plus de ne pas co-écrire mes adaptations. Aujourd?hui, mes spectacles se jouent dans le monde entier à l?exception de la France et de l?Italie, et mon action, je l?entreprends à partir de Londres. Je dois aussi dire que je me suis découvert de nombreuses affinités avec une manière de vivre qui me plaît beaucoup. Une grande sociabilité, que certains appellent hypocrisie, mais qui n?empêche pas qu?on se dise des choses que l?on a à dire avec ?I?m afraid? en préambule. Et puis, c?est un pays où les rapports professionnels sont très sharp et ça, c?est un vrai plaisir.
●Comment classeriez-vous la création de la comédie musicale ?L?homme de la Mancha? qui a tenu si longtemps l?affiche en France ?
Cela a montré que l?on était capable de tirer d?un roman aussi difficile une comédie musicale bien construite. C?était une vraie oeuvre dramatique. La version de Jacques Brel était magnifique. Il était tombé amoureux d?une vraie comédie musicale et il en avait fait une adaptation extraordinaire. Et puis, il avait envie de jouer Don Quichotte. C?était surtout ça. Les artistes sont comme ça. Un jour, Sardou est venu me voir en me disant : ?Je veux jouer Jean Valjean.? Cela ne s?est pas fait parce que ce n?était pas facile. Il n?en a pas la taille. Pour en revenir à Brel, son adaptation a réussi le tour de force de théâtraliser encore davantage le texte que la version originale, en anglais.
● Vous disiez, tout à l?heure : écrire des chansons ne me suffit pas. Vous souscrivez à la formule de Gainsbourg : ?La chanson est un art mineur? ?
Pas du tout. Ce sont des mecs qui écrivent des chansons immortelles, géniales et qui vous disent que la chanson est un art mineur. Non, c?est de l?autodérision de leur part. Non, je crois que la chanson, c?est de l?art à part entière. Je suis toujours en admiration devant une chanson qui vous installe une atmosphère qui a un début, un milieu, une fin qui condensent toute la vie en trois minutes. C?est sublime et c?est un art à part entière. Cristalliser sur trois minutes une quantité extraordinaire d?émotions. Et puis je savais que je ne pouvais faire aussi bien que Pierre Delanoë écrivant Nathalie pour Bécaud ou C?est un beau roman pour Fugain. La chanson ne me suffit pas parce que ce que j?aime par-dessus tout, c?est raconter une histoire dramatique. Et ce que j?ai appris en Angleterre, c?est que ce n?est pas le même art d?écrire des chansons et d?écrire des textes de chansons pour des comédies musicales. Je suis un lyricist pas un Song Writer.
● Vous traversez maintenant une autre avenue qui est celle du roman. ?Les dessous de soie?, votre premier roman, est une aventure qui commence ou juste une escapade qui finit ?
J?ai traversé cette avenue comme vous dîtes à un certain age. Je ne suis pas né romancier. Ce roman est une compilation de notes prises au cours de toute une vie, dont je pensais ne jamais rien faire, et un jour je me suis mis à imaginer qu?une femme soupçonneuse se mettait à lire toutes mes notes. Ce que j?ai eu envie, c?est de scénariser, en quelque sorte, mes souvenirs. Je ne sais pas donc si je saurais écrire un autre roman. On verra bien. Je ne suis pas capable de vous dire si c?est une voie définitive dans laquelle je me suis engagé. Je ne peux pas décider d?écrire un roman, alors que je peux décider d?écrire une comédie musicale. Je ne suis pas sûr d?être un romancier. C?est pour cela que j?ai été surpris et heureux d?obtenir ce prix Prince Maurice du Roman d?amour. C?était un plaisir inouï.
● Qu?est-ce qui fait qu?un parolier ait cette capacité du caméléon à offrir ses mots aux autres, à devenir l?autre ?
Les paroliers sont des caméléons, c?est vrai. Ils prennent la substance de celui pour qui ils vont écrire et ils retraduisent en mots ce qu?ils ont ressenti. A tel point que le chanteur aurait aimé l?avoir écrit lui-même. C?est vraiment un art. L?art du lyricist est différent. Il s?agit d?imaginer des personnages et de mettre un peu de soi dans chacun des caractères tout en respectant ce qu?ils sont. L?exemple typique est L?homme de la Mancha dont vous parliez tout à l?heure. Jacques Brel y a mis toute sa fragilité dans ce texte. Un lyricist est un dramaturge. Et cela Brel l?a compris tout de suite, lui qui était d?abord un auteur de chansons.
● Quels sont les auteurs de chansons qui, aujourd?hui, retiennent votre attention en France ?
Jean-Jacques Goldman est un formidable auteur de vraies chansons. Didier Barbelivien a écrit quelques bonnes chansons. J?ai toujours admiré les chansons de Fugain comme compositeur. Michel Berger a écrit de belles chansons. J?aime Richard Cocciante.
?En France, on est réfractaire à ce qui permet à l?autre d?être plusieurs choses à la fois. On n?aime pas les passerelles. Même la multiappartenance n?est pas bien vue.?
?La France n?a pas tort d?être un état laïque. Elle a tort de faire de la laïcité la raison d?être, le logo du drapeau français.?
?Je suis toujours en admiration devant une chanson qui vous installe une atmosphère qui a un début, un milieu, une fin, un condensé de toute la vie en trois minutes.?
Publicité
Publicité
Les plus récents