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Duty free : entre paradis et enfer
Cela fait longtemps qu?un budget n?a pas fait rêver. Celui présenté lundi soir par le vice-Premier ministre et ministre des Finances, Pravind Jugnauth, a le mérite de donner un sens populaire à la transformation de l?économie. Le grand argentier vend un concept novateur ? le paradis hors taxes ? à la fois aux consommateurs (donc aux électeurs) et aux investisseurs (grands et petits, locaux et étrangers).
Le concept de duty-free island dépasse le cadre de la consommation et de la baisse de prix sur les rayons d?électroménager et d?alimentation. La démarche dissimule des choix de fond. Elle traduit une volonté d?ouverture vers le monde. Le nouveau régime des tarifs s?inscrit dans une stratégie de faire de Maurice une économie de services à valeur ajoutée.
Les taxes sur le commerce international agissent en rempart à la vision du pays de devenir un centre de transbordement, un shopping paradise, un knowledge hub ou encore un centre de sous-traitance offshore. L?absence des taxes douanières devrait rendre les transactions beaucoup plus simples.
La dernière proposition de Pravind Jugnauth fera aussi naître un nouveau créneau par effet collatéral. C?est toute une nouvelle activité que le budget estime pouvoir faire émerger avec ce démantèlement tarifaire agressif. Selon un scénario optimiste, il y aura une prolifération de boutiques de luxe qui viseront essentiellement une clientèle de touristes.
Le duty-free island est un concept emprunté de Dubayy et de Singapour. Ces deux pays sont réputés pour être de hauts lieux du shopping. Dubayy avait commencé son aventure lorsque tout son territoire a été décrété port franc. Les autorités des Emirats arabes unis avaient initialement identifié les activités portuaires comme une source alternative de croissance aux gisements pétroliers en épuisement. Le modèle économique a vite évolué vers l?idée du shopping pour les touristes, avec une répercussion très bénéfique sur le développement immobilier au passage.
A Singapour, la stratégie sous-jacente du duty free était de se départir d?une économie manufacturière et d?adopter les services exportables et le commerce comme principaux moteurs de croissance. L?on retrouve de grands traits communs dans l?itinéraire de développement de ces deux pays nouvellement industrialisés. Dans les deux cas, il y a eu une volonté d?adapter la fiscalité avec les aspirations d?une économie moderne. La stratégie était risquée, mais payante.
Maurice s?est-elle donné les moyens pour réussir son coup de poker ? Le pays ne dispose pas des capacités technologiques de Singapour et encore moins les ressources pétrolières de Dubayy. Fallait-il s?attaquer aux contraintes structurelles de l?économie avant de s?engager dans une telle aventure ?
<B>Plus de touristes pour rentabiliser</B>
Le ministre des Finances n?a pas trop de choix. Il ne peut plus attendre. Les grandes échéances (pas uniquement électorales) sont derrière la porte. Le gouvernement est à la fin de son mandat. Il ne lui restait pas grand-chose pour séduire un électorat qui lui a été plutôt hostile ces derniers temps. Mais le plus important était de pouvoir galvaniser l?activité économique. Une consommation ranimée devra être en mesure de tirer la croissance, du moins momentanément, en attendant un retour de l?investissement privé pour prendre la relève.
Le grand argentier gagnera son pari si ses mesures de détaxe sont suivies par de nouveaux investissements dans les magasins et dans des complexes commerciaux. Les anciens revendeurs de produits Ralph Lauren ont mis en exergue le potentiel d?achat des touristes. Cependant, les attentes de la présente politique de réduction et d?élimination de droits de douane sont beaucoup plus grandes. Il faudra beaucoup plus de touristes à Maurice pour rentabiliser les investissements dans le commerce et dans l?immobilier.
Le projet du duty-free island vient changer les contours de l?industrie touristique. L?activité shopping s?intègre dorénavant aux autres éléments du circuit touristique, à savoir, l?aérien, les tour-opérateurs, l?hôtellerie et la restauration.
A ce chapitre, Dubayy a formidablement réussi son coup, principalement parce qu?il pratique une open sky policy. Les choses se passent différemment ici. Mais il est grand temps de faire tomber certaines barrières qui empêchent un nombre important de visiteurs potentiels de venir à Maurice.
Toujours est-il que Pravind Jugnauth prend un pari très risqué sur les finances publiques. La première étape de l?élimination des tarifs coûtera à l?Etat Rs 1,4 milliard, soit le tiers des recettes douanières pour 2004-05. L?Etat ne collectera que Rs 3,6 milliards à travers les services douaniers pour la prochaine année financière. Le Trésor public fonde de gros espoirs sur une consommation florissante qui fera rentrer plus de taxe à la valeur ajoutée (TVA) dans les caisses. Selon les premières estimations, la TVA rapportera Rs 1,3 milliard supplémentaires par rapport à l?année fiscale en cours (Rs 13,4 milliards contre Rs 12,1 milliards).
Dans quelle mesure cette élasticité souhaitée pourra-t-elle voler au secours du calcul à haute voltige d?un régime en fin de mandat ? La question reste posée.
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