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Faut-il mauricianiser le « Voyage de M. Perrichon » ?
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Faut-il mauricianiser le « Voyage de M. Perrichon » ?
L?Atelier de théâtre Pierre Poivre présente au début de cette semaine, tant en matinée (lundi, mardi et mercredi, à 10 et 13 heures) qu?en soirée (mercredi à 20 heures), Le voyage de M. Perrichon, une pièce en quatre actes d?Eugène Labiche, un des grands maîtres du théâtre comique français du xixe siècle et de la Belle Époque, avec Georges Courteline et Geor-ges Feydeau. Cette pièce, datant de 1860, est au programme des textes de littérature française, choisis pour les examens de Form IV de cette année et de Form V et de ceux du Senior Cambridge Certificate de l?année prochaine.
Mardi dernier, alors que les acteurs de l?Atelier Pierre Poivre, peaufinaient leur mise en scène, une question turlupinait des personnes assistant à cette répétition : faut-il mauricianiser le Voyage de M. Perrichon ? Ainsi interrogé, Rowin Narraidoo, le directeur de l?Atelier mais aussi le metteur en scène et l?interprète du personnage principal, le carrossier Perrichon, ne sait quoi répondre.
Une question qui vaut son pesant d?or
Grande en effet peut-être la tentation de mauricianiser la trame de la pièce et de créoliser même quelques répliques pour permettre une plus grande compréhension d?un vaudeville sentant à plein nez le ridicule, pouvant être attribué à la nouvelle bourgeoisie émergente du Second Empire de Napoléon III, dans la France de la fin du xixe siècle.
Mais la représentation tient à rester fidèle à sa vocation scolaire qui lui assure un public qu?on espère plus nombreux que d?habitude. Rowin Narraidoo et les siens doivent prendre en considération tous ces étudiants qui viendront les voir jouer sur les planches du vieux théâtre de Port-Louis pour s?imprégner davantage de l?atmosphère vaudevillesque de cette pièce, et être mieux armés pour fournir aux examinateurs locaux et de Cambridge des réponses se conformant aux bonnes réponses décrétées ex cathedra par cette prestigieuse université anglaise. L?étudiant mauricien est ainsi encouragé à répondre dans le sens souhaité par l?omnipotente université de Cambridge.
On peut certes s?interroger sur la valeur d?une telle pédagogie, davantage faite pour des perroquets et autres cacatoës, qu?à inciter chaque étudiant et examiné à développer une réflexion personnelle, à condition qu?elle fasse preuve d?une connaissance parfaite du texte, de cohérence et de logique.
Qui est M. Perrichon dans l?île Maurice de 2005 ? Voilà une question pouvant paraître impertinente (« irrelevant », le péché contre l?esprit selon Cambridge valant automatiquement à son auteur un zéro pointé), aux examinateurs et aux correcteurs d?épreuve anglais ou à leurs délégués, mais qui peut valoir son pesant d?or pour tout lecteur mauricien et a fortiori pour tout metteur en scène local voulant monter cette pièce de Labiche.
De malencontreuses revelations
Ne nous éloignons pas trop de notre carrossier de Perrichon pour faire de lui un de nos meilleurs tôliers automobiles, maîtrisant suffisamment son métier et sa profession pour pouvoir s?élever au rang supérieur de fabriquant de châssis de véhicules, de Body Builders, que nous persistons à appeler carrossiers en référence, non pas aux carrosses d?antan, mais aux carrosseries automobiles.
Perrichon possède, allègue son collègue malchanceux Majorin, quarante mille livres de rente, faisant de lui un spéculateur boursier chanceux. Nos carrossiers n?ont guère le temps de boursicoter et le gros de leurs entrées d?argent, plus faciles et abondantes peut-être que dans d?autres professions, provient davantage de commandes en abondance que de dividendes boursiers ou autres.
Mais a-t-on le droit de ridiculiser des nouveaux riches, qu?en bonne économie, nous sommes en droit d?appeler des entrepreneurs, des investisseurs, des success stories ? Faut-il encourager cette habitude snobinarde, paternaliste, prétentieuse, de vouloir ridiculiser de nouveaux venus en s?estimant supérieurs à eux ?
Les Mauriciens peuvent-ils oublier nos milliers de directeurs de petites entreprises, employant des dizaines de milliers de personnes qui autrement se retrouveraient sur le pavé ? Cela vaut largement quelques comportements ridicules, à Plaisance, dans l?avion, sur les Champs Elysées ou à Trafal-gar Square. Perrichon voyage aussi. Et son inexpérience en matière de voyage est un des piments les plus forts du chatini concocté par Eugène Labiche. On conçoit mal un de nos boursicotiers s?avançant gauchement et timidement dans la salle des départs à l?aérogare internationale de Plaisance.
Existent-ils encore dans l?île Maurice de 2005 des Perrichon, plein aux as, et se faisant remarquer en raison d?un comportement ridicule en matière de voyages en avion car nous ne connaissons plus d?autres moyens de déplacement hors frontières ? Le voyage de Perrichon d?Eugène Labiche appartient d?autant plus à une époque révolue qu?aujourd?hui, grâce à nos téléviseurs, nous n?avons même plus besoin d?être abonnés à ces émissions géographiques et touristiques que sont Escales, Thalassa, Odyssée, Des racines et des ailes, pour savoir ce qui se passe dans des régions aussi éloignées de nos préoccupations que le Turkménistan, l?Ouzbékistan, le Tadjikistan, ou le Kazakhstan. Nous n?irons jamais sans doute dans ces pays mais les hasards de l?actualité peuvent demain nous transporter par l?image à Tachkent, à Bakou, à Alma-Ata, à Omsk.
Perrichon attire à sa suite deux godelureaux beaucoup plus sensibles aux char-mes de sa fille Henriette qu?aux charmes touristiques de la Mer de Glace en Suisse. Cette brave Henriette, préférant Armand à Daniel, mais qui sagement et prudemment s?en remet au choix et à l?expérience de ses parents pour choisir son futur époux, ne ressemble guère à nos jeunes filles, surtout celles qu?on accuse de se débarrasser de leurs uniformes scolaires dans nos toilettes publiques pour mieux aller rejoindre leurs amants sinon pire, dans des bungalows trop accueillants. Mais le consentement de papa peut être préférable à une autonomie sentimentale excessive pouvant déboucher sur le malheur d?être irrévocablement déshéritée.
En revanche, nous pouvons bien imaginer Armand et Daniel également anxieux de mettre la main sur la fortune et sur le savoir-faire et l?expérience professionnelle si rentable du carrossier Perri-chon, même en payant le prix fort de devoir accepter la main forcée de l?héritière de la fortune des Perrichon.
Nous pouvons imaginer Armand et Daniel faisant assaut d?heureuses initiatives spéculatives pour mieux consolider la fortune de Perrichon dans l?espoir de pouvoir se l?attribuer un jour et même si possible de son vivant. On peut concevoir Perrichon hésitant entre deux dauphins virtuels, ne sachant qui serait le prétendant le plus sûr, le plus loyal et à qui revient de droit la main de sa fille Henriette et de sa succession à la tête d?un empire, constitué à la force de ses biceps et de ses méninges.
On peut concevoir Perrichon filant assez de corde à Armand et à Daniel pour qu?ils se pendent prématurément et se mettent ainsi hors course. On peut concevoir Perrichon mettant sur place un système de caméras de surveillance et de table d?écoute afin de pouvoir voir et entendre ce qui se fait et se dit derrière son dos.
La main de la fille et le pied du père
On peut concevoir Perrichon mettant en place un réseau d?information, une police secrète, pour lui permettre de choisir à bon escient le meilleur et le plus loyal, et surtout mettre hors d?état de nuire le plus opportuniste parmi les deux prétendants. Nous voilà bien loin de l?infortuné Daniel révélant ses quatre vérités sur son prétendu beau-père à son rival Armand sans se douter que Perri-chon, caché derrière une porte, reçoit également 5 sur 5 ses malencontreuses révélations. L?infortuné Daniel atteint ainsi le comble de l?éconduit : il demande la main de la fille et reçoit le pied du père.
Rowin Narraidoo a peut être raison après tout de rester fidèle au texte d?Eu-gène Labiche et à l?atmosphère Second Empire très parisien du Voyage de M. Perrichon. Cela complique toutefois la tâche de son équipe qui devra faire appel à tout son savoir-faire pour transporter le public mauricien dans le Paris de 1860 et dans des déplacements farfelus en direction de la Mer de Glace helvétique. Elsie Rasolohery tient le rôle de Mme Perrichon, Ornella Françoise sera Henriette, la fille de Perrichon.
Loïc Pascal sera Armand Desroches et Elvin Ramnauth, Daniel Savary. Jason Latreille doit entrer dans les habits de Marjorin et Denis Ramdany dans ceux du Commandant. Joël Latreille sera tour à tour le domestique Jean, l?aubergiste ou encore le facteur. Nous devons leur souhaiter bonne chance car ce Voyage de Perrichon ne sera pas de tout repos pour eux-mêmes si la qualité de leur jeu et leur maîtrise des ficelles de l?humour d?Eugène Labiche pourront faire éclater de rire et s?esclaffer un public pourtant studieux.
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