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Une tour d?incertitudes

3 avril 2005, 00:00

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C?est avec un c?ur quelque peu incertain que le Mauricien s?engage dans la voie informatique que lui ont tracée les gouvernants. Il s?interroge sur la réelle nécessité de construire, à ce stade, l?Ebène Cyber Tower, inaugurée dans la sobriété, vendredi, par le Premier ministre indien Manmohan Singh. Et d?entendre qu?une deuxième tour est en chantier juste à côté ne le rassure pas.

La tour d?Ebène pèse plus d?un milliard de roupies sur la tête du contribuable. On peut donc comprendre sa préoccupation, surtout quand il s?entend dire que cette infrastructure est trop sophistiquée pour le type de business qu?elle accueille. Fallait-il un bâtiment intelligent pour opérer des centres d?appels, cette zone franche informatique comme le dit Rama Sithanen, ancien ministre des Finances et dirigeant travailliste ?

Les centres d?appels peuvent s?installer n?importe où. D?ailleurs, bon nombre d?entre eux fonctionnent déjà aux quatre coins de l?île. Un hangar et une bonne connexion à l?internet à très haut débit suffisent, avancent ceux du métier.

Aucune stratégie cohérente sur le moyen terme

Business Parks of Mauritius Ltd (BPML), administrateur et promoteur de la tour, tient à corriger la perception que celle-ci n?est qu?un méga centre d?appels ultra sophistiqué. Seuls trois des 26 locataires opèrent dans ce créneau, qui est le plus basique dans la filière des technologies de l?information et de la communication (Tic). Chand Bhadain, le patron de BPML, précise : un occupant sur dix exploite un centre d?appels, trois sur dix développent des logiciels et six sur dix font de l?externalisation, le fameux Business Process Outsourcing.

Mais ce n?est pas tant l?occupation physique de la tour d?Ebène qui alimente la perception. Ce sont plutôt ces analyses et constats, émanant notamment des sphères gouvernementales, qui se multiplient depuis cinq ans maintenant et qui pointent tous dans le même sens : Maurice ne dispose pas encore de la qualité de ressources humaines nécessaire pour évoluer dans le segment haut de gamme de la filière des Tic. Pour l?essentiel, à ce stade, on n?est bon que pour des centres d?appels.

La question peut paraître légitime : pourquoi se payer le luxe d?une tour intelligente en période de difficultés économiques, alors que selon toute évidence, on n?est pas encore prêt pour l?utiliser de manière optimale ? Le doute que laisse entrevoir cette interrogation récurrente dans la conscience populaire se nourrit de l?apparent flou dans lequel est en train de naître le secteur des Tic. Il n?y a aucune carte routière. Aucun livre blanc. Aucune stratégie cohérente et holistique étalée sur le moyen terme et qui dirait au Mauricien où exactement on veut l?emmener.

Contre toute attente, vu le contexte électoral, c?est l?opposition qui rationalise cet investissement. « D?un point de vue purement technologique, la nécessité de la tour est discutable. Mais c?est un puissant outil de marketing. Maurice débute dans le secteur. Elle a besoin d?une vitrine de classe internationale pour attirer du business. La tour rassure la clientèle étrangère. Sans elle, Maurice aurait eu fort à faire pour convaincre les acteurs internationaux dans le domaine des Tic » explique le député Xavier Duval, ancien ministre de l?Industrie et consultant en affaires.

À tâtons dans un secteur qui évolue à vitesse grand V

Xavier Duval ne manque pas de faire ressortir que c?est l?ancien gouvernement travailliste - Parti mauricien Xavier Duval, qui a jeté la base du développement du secteur des Tic. Cette administration avait, elle aussi, projeté de construire un parc financier et informatique high-tech. Mais elle avait choisi Pailles qui est moins excentré et où l?Etat dispose déjà d?un terrain développable.

Au-delà de la légitimité de son existence, la tour d?Ebène continue à être le symbole du malaise des Mauriciens d?avancer à tâtons dans un secteur qui évolue à vitesse grand V. Ne fait-on que remplacer les sweat-shops du textile d?hier par des centres d?appels ? Est-on condamné à faire dans le bas de gamme ? Les Mauriciens ont du mal à comprendre pourquoi leur pays ne peut, du jour au lendemain, se transformer en un autre Bangalore.

« Ne crachons pas dans la soupe » enjoint Xavier Duval. Il n?a pas tort. Il fallait bien commencer quelque part et les centres d?appels ne sont pas le pire des points de départ. Ils ont le mérite d?attirer l?attention des opérateurs internationaux sur Maurice. Quand la confiance aura été créée, il sera temps d?affiner les stratégies de marketing pour atteindre d?autres niches.

Du reste, le problème immédiat du pays est le chômage croissant. Et jusqu?à preuve du contraire, un centre d?appels emploie un plus grand nombre de jeunes relativement instruits qu?un laboratoire pour le développement de logiciels. Les salaires ne sont pas mauvais et le job n?est pas uniquement celui du télévendeur. Il faut bien des techniciens et des administrateurs pour faire tourner un centre.

L?autre avantage des centres d?appels c?est surtout d?instaurer petit à petit cette culture informatique qui fait encore largement défaut au pays. Et qui sait ? Dans quelques années, les start-ups mauriciennes verront peut-être plus facilement le jour. Car l?Etat a failli dans la mission qu?il s?était donnée : amener l?informatique et l?internet dans chaque foyer mauricien. Même les écoles ne sont pas encore convenablement équipées. L?internet reste largement inaccessible parce que trop cher.

Compétences pour l?administration à distance

Arif Currimjee, président du Joint Economic Council (JEC), partage cette analyse. Il convient qu?un parallèle peut être dressé entre le secteur des Tic dans sa phase actuelle et l?industrie du textile-habillement. Cependant, ajoute-t-il, contrairement au textile, la nouvelle filière ne risque pas de se constituer prisonnière du segment bas de gamme.

« Les technologies évoluent trop rapidement. On n?aura d?autre choix que d?apporter sans cesse de la valeur ajoutée pour continuer à rester dans le jeu ».

D?ailleurs, la montée en gamme a déjà lieu. Maurice est aussi promue comme un centre d?externalisation. Il n?y a pas de raison de focaliser sur le développement pur de logiciels. Le secteur des IT enabled services ou Tic s?étend bien au-delà. Et puis, restons dans la réalité. Maurice ne dispose pas du capital intellectuel pour se mesurer aux Indiens, Américains, Européens et Chinois dans ce domaine. En revanche, le pays dispose des compétences voulues pour l?administration à distance d?entreprises, par exemple.

« Et si l?on tient à ses logiciels, plutôt que de les développer soi-même, on pourrait tout aussi bien offrir un service de traduction. Ceci mettrait à contribution notre avantage compétitif, à savoir le bilinguisme des Mauriciens », opine Arif Currimjee.

Comme le dit ci-contre le ministre indien des Tic, Dayanidhi Maran, Maurice ne fait que débuter dans ce secteur. Si tous les acteurs gardent la tête froide, il n?y a pas de raison pour que la cybercité d?Ebène soit peuplée des légendaires tours de Babel?

<B>Le rêve indien de Maurice</B>

L?Inde se positionne en véritable marraine du secteur des Tic mauricien. Son Premier ministre, Manmohan Singh, vient de réitérer cet engagement lors de sa visite dans l?île cette semaine. Mais si les deux gouvernements semblent bien se comprendre, le secteur privé indien, lui, reste plutôt tiède face à l?idée. Pour l?heure, ce sont surtout les opérateurs européens, en particulier français, qui sont les plus visibles. Infosys et bientôt Hinduja TMT, deux géants indiens, sont venus. Hinduja TMT ouvrira d?ici juin un « Disaster Recovery Centre ». Infosys le fait déjà. Mais on est encore loin du partenariat actif pour conquérir des marchés francophones auquel rêve Maurice. Rangan Mohan, « chief executive » de Hinduja TMT, hasarde une explication. « L?entrepreneur indien doit encore penser au-delà de l?Inde. Ce n?est pas donné. L?Inde commence seulement à se développer. L?Indien ne voit pas pourquoi il doit aller ailleurs alors qu?il a tous les avantages chez lui ». Sauf s?il poursuit, comme Infosys et Hinduja TMT, une stratégie basée sur une présence planétaire. « Maurice est une destination intéressante mais ce qui nous importe le plus c?est son ouverture sur le marché francophone » indique Rangan Mohan. Maurice est aussi handicapée par la cherté des tarifs internet. « Avec le même débit, les Philippines, par exemple, coûte trois fois moins cher. Le coût élevé de connexion risque de freiner nos projets d?expansion dans cette île » reconnaît Rangan Mohan. Il vient ainsi faire écho au JEC qui ne cesse d?inviter l?Etat à aller plus loin dans la libéralisation des télécommunications, en particulier de l?accès au câble Safe.

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