Publicité
Cessons le jeu de massacre !
par Malenn OODIAH
Le rapport n?Tan sur l?affaire Mauritius Commercial Bank (MCB) ? National Pensions Fund (NPF) est toujours dans l?actualité. Au-delà du fonctionnement problématique de la MCB que ce rapport vient montrer, les nombreuses prises de position qu?il a suscitées, ont de quoi nous faire désespérer de notre pays. Il faut vite se ressaisir. Tout espoir n?est pas encore perdu.
n?Tan avait la responsabilité d?enquêter sur la fraude qui a eu lieu à la MCB ? résultant en la perte de Rs 632 millions ? et ceux qui en ont été les bénéficiaires. Le rapport remis en mars 2004, qui est maintenant du domaine public, ne vient rien apprendre de nouveau sur cette fraude. Du moins à ceux qui ont pris la peine de s?informer sur le mécanisme, les responsables, les bénéficiaires etc. La grande question qui demeure, c?est pourquoi les ?findings? de n?Tan s?agissant des bénéficiaires sont en deçà de ce qui est contenu dans la ?Plaint with Summons? que la MCB a logée en Cour suprême en mai 2003. Seule la MCB a relevé ce manquement de taille dans le rapport des forensic experts. Et quand cela a été fait, personne ne s?est senti interpellé.
L?opinion publique a retenu du rapport n?Tan certains chiffres. D?abord celui de Rs 1,5 milliard ? le ?fraud amount?? amalgamé avec le ?net siphoned off? de Rs 632 millions. Or, ces chiffres sont du domaine public depuis le 31 mars 2003. L?autre aspect véritablement nouveau qui a, à juste titre, retenu l?attention concerne les pratiques bancaires en cours de janvier 1991 à décembre 1992 pour contourner les ?credit ceilings? imposés par la BoM. Les comptes sont vite faits : on ajoute Rs 1,5 milliard à Rs 1,8 milliard on a Rs 3,3 milliards. Le compte de Pierre Doger de Spéville ? un chèque de Rs 15,8 millions ? a droit à tout un chapitre du rapport. n?Tan relève aussi le ?non reporting? de 15 ?occupationnal frauds? étalées sur huit ans.
Avant que la MCB ne publie sa dernière lettre aux actionnaires, et même après, il y a eu un déferlement de prises de position des principaux acteurs de la vie publique. Cette affluence est venue confirmer qu?autour de l?affaire MCB-NPF durant ces deux dernières années s?est cristallisé le mal profond dont souffre notre société. En effet, la MCB s?est retrouvée au coeur d?un réel sociodrame national où sont présentes toutes les partitions d?une dynamique de blocage social généralisé.
Dans l?affaire MCB-NPF ce mal se décline dans : la façon dont se déroulent les différentes enquêtes qui ont été initiées, les lenteurs pas toujours explicables des différentes affaires en justice, les non-dits portant sur les conflits d?intérêt des hommes de loi, le dysfonctionnement, pour ne pas dire le fonctionnement pervers, d?importantes institutions directement ou indirectement liées à l?affaire, le silence complice, voire coupable, de nombreux acteurs institutionnels de premier plan, l?absence d?une prise de conscience et d?une volonté pour une remise en cause des moeurs, valeurs et pratiques d?une autre époque, la ?dictature? d?une opinion publique traversée par un populisme dangereux car simpliste, le poids de l?opinion toute faite avec des jugements arrêtés qui refusent l?évidence et les faits, le crétinisme ambiant avec le règne du ?koz n?importe? et du croire n?importe, la série d?interventions pour orienter, faire déraper et capoter le déroulement des enquêtes pour des raisons que l?on comprend mal.
Ces temps-ci, autour du rapport n?Tan on assiste à un moment fort de ce sociodrame. En effet, à côté de quelques réflexions et analyses de qualité, responsables et bien pensées, on a eu, et on a encore, un flot d?inepties venant tantôt d?experts, tantôt d?hommes de loi spécialisés. D?autres acteurs de la vie publique, de même que les protagonistes de l?affaire y vont aussi de leurs couplets.
Toute l?affaire MCB-NPF montre peut-être comme certains l?affirment l?incapacité, sinon le manque de volonté, de la MCB d?anticiper les mutations, de prévoir les tendances touchant les valeurs et pratiques d?une culture d?entreprise moderne. La Banque commerciale n?a pas su et ? ou voulu s?y préparer en conséquence. Au lieu d?être proactive, elle s?est contentée d?être réactive. Ou est-ce que l?affaire est survenue parce qu?il y a eu des difficultés à opérer des changements en raison de la résistance venant de gens à différents niveaux ? Quoi qu?il en soit, le fait brutal aujourd?hui demeure que la banque est en train de payer chèrement ce qui paraît clairement comme un refus de la modernité au nom d?une ?culture de confiance? qui a longtemps caractérisé le bon vieux temps.
Quand la MCB n?arrive pas à distinguer les critiques justes, même si elles sont sévères, des propos démagogiques et prend prétexte des dérives médiatiques pour se réfugier dans un silence ? équivoque ?, on comprend ceux qui parlent d ?arrogance? et de ?suffisance? de la Commerciale.
Quand certains médias s?emballent par moments et, brandissant l?étendard de la défense de l?intérêt public, amplifient le simplisme et cèdent à l?information spectaculaire et à l?information spectacle. Quand ces mêmes medias déforment les faits avec comme motivation la guerre des lectorats ou des audiences avec des titres accrocheurs et des couvertures vendeur, il y a de quoi s?interroger sur le sens de la conscience professionnelle. De la conscience tout court.
Quand des intellectuels préfèrent la facilité des ?short-cuts? pour caresser le sensationnalisme dans le sens du poil; quand d?autres bien-pensants se montrent bien disposés en privé à trouver des circonstances atténuantes à tous ceux mêlés d?une manière ou d?une autre à la fraude à condition que ces derniers ne fassent pas partie du méchant gros capital, il y a de quoi être sceptique sur l?attachement à cette valeur qu?est l?honnêteté intellectuelle. L?honnêteté tout court.
Quand les leaders politiques sont prêts à tout avec leur jeu favori de ?passe boule?, le mal se complique. On assiste à un jeu fait de demi-vérités, d?amalgames pour distiller et entretenir savamment des doutes, et de mauvaise foi. Tout ceci ne fait que confirmer que l?heure est grave. Très grave même. Dans ces moments c?est un devoir de dire qu?il ne faut jamais accepter que l?aveuglement partisan puisse prendre le dessus sur un minimum de discernement.
Est-ce qu?un changement de management ? et des actionnaires comme on a pu entendre ! ? à la MCB serait la solution ? Ou faudrait-il instituer une commission d?enquête ou de complément d?enquête sur la MCB comme le réclament d?autres? Une chose est sûre. Il faut tout mettre en oeuvre pour que les coupables passent aux aveux et soient punis en conséquence. Toutefois, le remède doit être à la mesure du mal. Profond et d?envergure. Et si l?amorce de la solution consistait, pour reprendre Jean Claude de l?Estrac dans son éditorial du 27 mars, ?à mobiliser toutes les ressources, notamment politiques sur un programme à long terme de rénovation économique et institutionnelle dans le cadre d?une démocratie repensée ?? Autrement, ce sera une rapide descente aux enfers. Le temps presse. Il faut que cesse ce jeu de massacre auquel on assiste. Avant qu?il ne soit trop tard?
Publicité
Publicité
Les plus récents