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Avocats du diable ?

5 mars 2005, 20:00

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<B>■ Raouf Gulbul : « Pas une cour de conscience mais une cour de loi »</B>

Quand quelqu?un loue mes services, peu importe ce qu?il a fait, il est innocent. C?est la loi qui le dit. Ce n?est pas à l?avocat de juger. Mon rôle est de veiller à ce que les droits des suspects ne soient pas lésés, que le magistrat ne soit pas impartial, que la poursuite mène le jeu selon les règles.

L?affaire la plus difficile à plaider, a été pour moi, celle de Cehl Meeah. Le tribunal public l?avait déjà condamné, je recevais des lettres de menace, on me reprochait de défendre un terroriste. En plus, il y a eu le 11 septembre, on parlait du réseau terroriste d?Al-Quaida. Mais je ne me suis pas laissé influencer par la presse, ni par les détracteurs de Cehl Meeah.

Nous sommes dans un pays de droit et même si je suis contre le terrorisme, je devais laisser de côté mes convictions personnelles. Les étiquettes qu?on nous colle sur le dos font partie du décor. On en fait abstraction. Vous savez, quand on choisit ce métier, on ne peut pas se permettre d?être bouleversé. C?est vrai que parfois on utilise les faiblesses de la poursuite pour faire innocenter un suspect, mais on gagne sur un point légal. Mais comme l?a dit un juge anglais, la cour n?est pas une cour de conscience, mais une cour de loi. Pour ce qui est de la conscience « nou alle lot place ».

Il vaut mieux voir dix coupables être acquittés avec notre système judiciaire, que de voir des innocents condamnés à mort dans des systèmes totalitaires.

<B>■ Jean-Claude Bibi : « Je ne suis pas là pour juger »</B>

C?est plus facile pour les gens qui ont une conscience morale de juger les autres. Il faut essayer de les comprendre. Cela ne veut pas dire que je suis d?accord ou que je ne suis pas d?accord avec les crimes horribles. C?est toujours triste de voir ce dont les hommes sont capables. Il faut dire que les sociétés modernes n?ont rien fait pour atténuer nos instincts prédateurs. Je n?oublie pas le contexte dans lequel les individus commettent des horreurs. Il ne suffit pas de chercher l?erreur chez l?agresseur, il faut voir l?histoire de la société.

Tout comme chaque personne a droit à des soins médicaux, on doit pouvoir avoir accès à un avocat. Moi, je soutiens la cause des femmes. J?évite de défendre des présumés agresseurs de femmes. Par ailleurs, des lois existent pour empêcher la justice de triompher. Il faut aussi rappeler que lorsqu?un suspect est acquitté, c?est le fruit de beaucoup de facteurs. Pas seulement parce que l?avocat est brillant. La justice est une affaire de triangle. Il y a le magistrat, la défense et la poursuite. Cette dernière contribue parfois à des acquittements par absence de preuves. Ma défunte mère me disait « ine envoye ou liniversite et ou ou pe defan tou vagabon ». C?est trop facile de réagir émotionnellement. Quand je suis sur une affaire, je me rappelle toujours que je ne suis pas là pour juger. »

<B>■ Yousouf Mohamed : « Je ne défends pas les crimes très crapuleux, par dégoût? »</B>

Il faut avant tout délimiter les rôles. L?avocat est le porte-parole du client.

Il n?est pas là pour le juger. On n?a pas à pardonner ou accepter l?acte du client. Notre travail est de présenter les détails devant la cour. Une mère a abandonné son bébé et ce dernier est mort. On doit voir s?il y a des circonstances atténuantes afin d?infliger la sentence qui convient.

J?ai beau condamner le viol, l?agression, ne pas tolérer les chauffards, je ne pardonne aucun crime. Mais tout accusé a le droit de se faire entendre et de demander pardon à la cour. Certes, parfois les gens s?en sortent parce qu?il n?y a pas de preuves, mais je n?éprouve aucun remords par rapport à cela. Le fardeau de la preuve revient à la poursuite.

Néanmoins, je ne défends pas les crimes très crapuleux, par dégoût pour ce genre d?affaires. Je ne trempe pas dans ces histoires-là. Je suis consciencieux quand je prends l?argent des gens, je n?accepte pas d?argent sale non plus.

<B>■ Narghis Bundun : « Nous ne sommes pas le bon Dieu, nous ne jugeons personne »</B>

D?abord, il n?y a pas d?affaires délicates ou difficiles, il y a des cas médiatisés et des cas non médiatisés. Ensuite, nous, les avocats ne sommes pas le bon Dieu. Nous ne jugeons personne, nous aidons la justice. Si on a un problème de conscience avec un cas, on n?a qu?à refuser le client. On peut toujours choisir les cas par rapport à ses convictions personnelles. Par exemple, moi, je ne prends pas d?affaires de drogue. Tout dépend des circonstances. Je ne défendrai pas un gros trafiquant, mais je pourrais défendre un petit revendeur.

Je ne peux pas dire que je ne défendrai pas un violeur, ou X, Y ou Z, car dans notre métier on ne peut jamais dire jamais.

Une chose est sûre, tout le monde est défendable. C?est comme pour les chirurgiens, plus le cas est grave et compliqué, plus c?est intéressant. Je ne dis pas non plus qu?on n?a pas de sentiment. On peut être bouleversé par les problèmes de société, mais ce que nous pensons n?a pas sa place quand nous traitons des dossiers. J?ai la conscience tranquille, quand j?ai fini mon travail et que je rentre chez moi.

<B>■ Gavin Glover : « On n?a pas à personnaliser les débats »</B>

Cela peut surprendre les gens, qui ne sont pas dans la profession, de nous voir défendre ce qui est indéfendable. Ils ne comprennent pas la place de l?avocat dans le système judiciaire. Ce dernier fait partie d?un rouage, il est un maillon, le lien entre l?exécutif ? la police ? et les droits garantis par le judiciaire et il ne peut pas avoir d?états d?âme. Un avocat n?a pas à personnaliser les débats. Il doit être objectif.

Ce n?est pas facile de séparer les sentiments des affaires. Peu d?avocats en sont capables. Certains choisissent donc leurs clients. Une fois qu?on est dedans, il faut croire en l?innocence de son client. On doit le défendre selon ses instructions. Et si des coupables sont acquittés, on n?y peut rien. Nous ne décidons pas de l?innocence ou de la culpabilité. Je me suis déjà disputé avec ma femme à ce sujet. J?avais défendu quelqu?un et on avait gagné le procès. Elle m?a félicité et m?a demandé si le client était innocent. Quand je lui ai dit qu?il était coupable, elle me l?a reproché. Le plus grand caïd peut avoir une attaque, le médecin sera obligé de le soigner. Il a fait le serment de soigner tout le monde sans distinction. C?est pareil pour un avocat.

<B>■ Rama Valayden : « Parfois il y a des choses qui restent »</B>

Appeler un avocat de la criminelle « avocat du diable », c?est un compliment car ce n?est pas donné à tout le monde de le faire. Comment peut-on décider du degré de culpabilité d?un accusé, comment savoir s?il a agi avec toutes ses facultés. Il y a peut-être eu un moment d?égarement, il y a le poids de la société, la provocation. Le rôle du défenseur est de mettre tout cela au clair.

Quand je défendais Marcelin Azie, je sentais la haine des gens, ils m?en voulaient plus qu?au suspect. Je suis leader d?un parti politique et parfois mon parti me reproche de prendre des cas qui pourraient nuire au parti. Mais je plaide pour tout le monde et je défends mes clients même lorsqu?ils sont dans leur tombe. Je suis un homme, bien sûr que parfois il y a des choses qui restent. J?ai des doutes. J?ai innocenté le présumé violeur d?une Française. J?ai défendu quelqu?un qu?on accusait d?avoir sodomisé une handicapée. Le peuple peut être en colère, mais il faudrait plutôt lutter pour abolir une société sexiste. Et puis, quand un client est acquitté, c?est la poursuite qui échoue, moi je ne fais qu?utiliser tous les moyens démocratiques pour arriver à mes fins.

On voudrait les surnommer les avocats du diable. On les voit comme des gens sans scrupule, qui n?ont pas le sens de la morale et uniquement intéressés par l?appât du gain. On voulait leur demander comment ils réagiraient si leurs proches étaient victimes d?un crime nauséabond et s?ils voyaient le coupable s?en sortir grâce aux talents d?un avocat. Évidement, les avocats ne manquent pas d?arguments pour se défendre. Sur leurs tables, parmi les dossiers empilés, il y a la Constitution, leur arme principale. Ils clament aussi le sens de la justice. Ils attestent que, parfois, tout semble dire que la personne est coupable, mais qu?en fait, elle est innocente. Et puis, ce sont après tout des acteurs et de bons orateurs qui savent jongler avec les mots et qui s?en sortent avec brio.

Ils s?appellent Raouf Gulbul, Yousouf Mohamed, Jean-Claude Bibi, Narghis Bundhun, Rama Valayden et Gavin Glover. Ils sont prêts à défendre les pires criminels et ne se sentent comme le grand méchant loup pour autant. Tous affirment qu?ils dorment comme des loirs le soir. Ce n?est pas leur faute si la poursuite a mal logé l?acte d?accusation, s?il y a vice de procédure et qu?un coupable soit acquitté. Leur leitmotiv : toute personne est présumée innocente jusqu?à ce que sa culpabilité ait été établie devant la cour. Toute personne accusée a droit à un procès juste et équitable. Ces avocats veulent faire comprendre qu?ils ne font que leur métier et que leurs émotions n?ont pas leur place devant un tribunal.

Alors, avocats du diable ou pas ?

« Si les médecins ne soignaient pas ceux atteints du sida parce qu?ils ont contracté la maladie à cause de leur vie sexuelle ou parce qu?ils utilisent des seringues? », s?interroge Raouf Gulbul, comme pour sous-entendre qu?il ne fait pas de discrimination entre les clients. L?implacable Narghis Bundun vous lance qu?« avocat du diable » n?est qu?une expression littéraire : « Je suis sûr que même le bon Dieu écouterait le diable. » Pour Gavin Glover, c?est un jeu de mots trop facile. Plus nuancé, Yousouf Mohamed affirme que si par dégoût, il ne plaide pas pour les criminels de crimes crapuleux, il n?est pas non plus « l?avocat des anges ».

Même si cela révolte que les agresseurs du Cashmirien Meer, l?époux de Sandhia, défigurée et tuée, le violeur de la vieille dame à Vacoas aient le droit de s?expliquer devant la cour, par intermédiaire de leur avocat, il faut voir l?autre côté. Nous sommes dans un pays démocratique, pour qu?une sentence soit juste, il faut écouter toutes les parties. « Il faut essayer de comprendre », affirme Jean-Claude Bibi. « Cela ne veut pas dire qu?on les pardonne. »

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