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Télévision en quarantaine

3 mars 2005, 20:00

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● Qu?est-ce qui décide un jeune homme de 1965 à choisir une carrière dans la télévision, un média totalement inconnu et nouveau à Maurice ?

Mon ambition était autre. C?est vrai j?aimais beaucoup la photographie et la musique. Mais ce que je voulais, c?était aller plus loin dans mon métier qui était le téléphone. Je travaillais pour les Télécoms mauriciens qui allaient passer à l?automatique. Ce qui était une révolution. Je venais de réussir mes examens de City and Guilds avec une première classe. Le directeur des Telecoms m?a alors dit : ?Malgré vos résultats, vous êtes quinzième sur la liste d?attente pour une promotion.? C?est lui qui m?a alors dit : ?Allez à la radio. Vous aurez de meilleures chances de promotion.? Et là, j?ai été pour un entretien et j?ai été reçu comme opérateur de radio à la MBS (Mauritius Broadcasting Services). J?ai fait mon chemin avec Serge Salesse qui m?a montré comment faire des enregistrements, la technique des micros notamment. J?ai alors été transféré à la station de Malherbes, à la transmission. On commençait à débarquer les équipements pour la télévision qui allait commencer. On faisait les essais à Malherbes, car les studios de Pasteur n?existaient pas encore.

● Étiez-vous conscient qu?une grande aventure commençait ?

On le sentait. Un jour, j?ai commencé à manipuler une caméra, à faire quelques images comme ça, pour m?amuser. David Gardner, le premier directeur, qui était dans une salle de régie à côté, et qui regardait les images ? je ne le savais pas ? est venu me voir en me disant : ?Félicitations, vous serez un excellent cameraman.? J?ai simplement dit: ?Je suis là par hasard et je voulais juste essayer?. ?Il vous faut quitter la radio et venir à la télévision?.

Ma carrière venait de commencer? Nous étions quatre : John Lang Ping Nam, Yacoob Bahemia, Daniel Dupuch et moi. Nous avons été formés par Gardner pendant que se construisait la station de la rue Pasteur. Nous avons fait les premiers tests. Nous avons fait de petites productions en circuit fermé avec Denise René notamment. Puis, les choses sérieuses ont commencé avec l?inauguration de la télé. Mais même là, la téléphonie continuait à être ma véritable passion.

● Quand vous voyez aujourd'hui la révolution technique de la téléphonie moderne, regrettez-vous votre choix ?

Souvent, je vais aux Telecoms et je regarde tout ça avec un peu de nostalgie. Mais je ne regrette rien. J?aurais eu à rester enfermé dans un bureau et je n?aime pas ça. À la télévision, il y avait une ouverture extraordinaire. On travaillait avec des artistes et d?autres personnalités. J?ai eu la chance d?avoir des stages de formation je crois dans toutes les grandes télévisions du monde: Paris, Berlin, Londres?

● Vous vous engagez à la télévision alors que celle-ci est ouvertement critiquée. Certains affirment même que la télévision est un instrument de prestige, que l?on gaspille l?argent du contribuable?

Effectivement. Comme il y a des gens qui sont contre la construction de l?autoroute ! Imaginez Maurice sans nos routes et sans la télévision. Heureusement qu?il y avait des hommes politiques à la tête du pays avec une vision claire. Et qui avaient compris qu?il s?agissait d?un outil formidable. Bien vite la télévision a été adoptée. Je dirais même trop vite. Les gens me demandaient pourquoi nous ne pouvions produire des films comme Bonanza ou Dangerman. Ils ne savaient pas ce que cela demandait comme moyens de production.

● Le cinéma ne vous a jamais tenté ?

Mon premier training était pour le cinéma. J?aimais beaucoup ça. Je ne pouvais jamais voir un film une seule fois. J?allais une fois pour l?image, une fois pour le son et une autre fois pour la mise en scène et les dialogues. J?ai beaucoup appris comme ça. Même chose pour le son. Aujourd?hui, vous allez dans n?importe quelle maison, il y a un équipement convenable pour écouter de la musique. La technique a démocratisé la qualité. Et c?est comme ça qu?on progresse. Il y a une trentaine d?années, on ne savait même pas ce qu?était un bon son. Le public commence à devenir exigeant. Notre niveau d?exigence monte et c?est bien.

● La MBCTv fête, en ce moment ses 40 ans. Quel regard portez-vous sur son parcours ?

Je vais peut-être froisser certaines personnes, mais il faut dire ce qu?il y a à dire. La MBCTv a fait un bout de chemin, mais il lui manque toujours quelque chose : la volonté d?avoir une vision. Après chaque élection, une nouvelle équipe arrive, elle casse tout. Puis, elle repart avec la prochaine élection. Il n?y a aucune vision à long terme. Rien. Nous avons fait beaucoup de progrès dans la technologie, mais pour le reste?

Le contenu, n?en parlons pas. Alors que tout aurait dû progresser en même temps. Nous recevons de superbes outils technologiques et quelquefois il n?y a même pas des gens formés pour travailler avec ces équipements.

● Il y a trente ans, avec des équipements sommaires, la télévision produisait des émissions avec du contenu. Aujourd'hui avec les équipements du 21e siècle et tout un bla-bla autour de la formation, les rares productions de la télévision laissent sans voix les plus optimistes? La question vous paraît perfide ?

Le centre du problème est sans conteste le recrutement. Tout le monde sait qu?il y a notamment ceux qui entrent avec des protections politiques. Ceux qui méritent soient n?obtiennent pas le poste ou ceux qui ont pu entrer n?arrive pas à aller plus loin. Pour les présentateurs, c?est un peu la même chose. On voit des gens qui ont de grands diplômes mais aucune aptitude pour l?audiovisuel ni aucune originalité personnelle. Bien sûr que le niveau baisse ! Il n?y a pas de trainer à la MBC. Il n?y a que des trainees. Et souvent les formateurs qui nous arrivent devraient être formés eux-mêmes. Ceux qui viennent former ne sont ni des Jean Christophe Averty ni des Bernard Lion.

Ce qu?il faut, c?est envoyer ceux qui ont du talent faire leur formation à l?étranger. C?est là-bas qu?on apprend. On revient avec des yeux neufs et de grandes possibilités. Mais faut-il encore pouvoir les mettre en pratique? Quand j?ai été travaillé dans les grandes chaînes françaises, les gens ne m?ont pas montré comment faire Télescope, l?émission que j?ai faite avec Jacques Maunick. Ils m?ont donné des outils pour comprendre la réalisation. Ils m?ont donné une ouverture d?esprit et j?ai pu aller plus loin. Avec Jean Christophe Averty, j?ai beaucoup appris. Quand je suis revenu, j?ai essayé de transposer les idées reçues en les adaptant.

● Nous sommes 40 ans plus tard et la télévision mauricienne avec presque un millier d?employés et un budget de plus en plus gros, ne produit qu?à peine 10% d?émissions locales ? bulletin d?informations compris ? comment expliquer cela ?

Cela aussi a baissé, Nous produisions beaucoup plus avant. Je n?ai pas envie de critiquer, mais il y a un énorme problème de formation et de talents. Mais je reviens à ce que je vous disais. Il n?y a aucune vision à long terme à la MBC. À chaque changement de direction, on recommence à zéro. J?ai dit que tous les cinq ans, la MBC recule de cinq ans. Et je le maintiens. Chaque nouveau directeur croit qu?il sait comment faire de la télévision. La MBCTv ne correspond pas à ce qu?est l?île Maurice d?aujourd'hui.

J?ai toujours pensé que le management de la MBC devrait être séparé de la partie propagande. Il faut une unit installée à l?hôtel du gouvernement qui produit elle-même même sa propagande. Elle aurait son propre faisceau hertzien. À huit heures, la MBC passerait l?antenne, disons pour trente minutes à cette unit qui diffuserait ses émissions, sans prendre la responsabilité du contenu. Si c?est médiocre, seuls sont responsables ceux qui les produiraient. Le directeur de la MBC pourrait alors s?occuper de la MBC ! Tout simplement. Les directeurs passent plus de temps à l?hôtel du gouvernement que dans les bureaux de la télévision. On ne pourra jamais rien faire de bon si ça continue comme ça. Il n?y a aucune continuité dans la gestion de la MBC. Nous sommes toujours en marche arrière. Le bulletin d?informations est ce qu?il est parce que tout est à revoir.

● Comment se manifestent les pressions politiques ou autres dont on parle tant, vous qui avez passé plusieurs décennies au sein de la corporation ?

Il n?y a pas que la pression politique. Il y a autant de pression qu?il y a de communautés et de religions à Maurice. Avec une chaîne, c?était ingérable. Avec trois, ça l?est toujours ! Si vous regardez un calendrier mauricien, il y a tous les jours une fête quelconque. Ne pas couvrir une seule d?entre elles, c?est s?exposer aux foudres souvent relayées par les politiciens. Là aussi, il n?y a aucune politique pour rationaliser cela. J?avais suggéré que tous les dimanches matins on donne trois ou quatre heures sur une chaîne pour ces émissions. Ce serait un créneau réservé aux religions et aux organisations socioculturelles. Sauf des choses qui auraient vraiment du Top news value qui pourraient passer dans le bulletin national. Il n?y a rien à inventer, cela se fait dans plusieurs pays. Mais il semblerait que l?on ne puisse pas changer ces choses à Maurice. Il faut que les mentalités évoluent.

● Il faut une volonté politique ?

Là aussi, il faut s?entendre sur les mots. Les hommes politiques, quand ils arrivent au pouvoir, c?est pour essayer d?y rester ! Et s?ils doivent flatter ces choses-là, ils le font sans problème.

● On en vient à se demander si c?est la population qui se sert des hommes politiques ou si c?est le contraire??

Voilà une bonne question?Il faut la poser aux organisations socioculturelles et religieuses. Regardez les journaux d?informations. J?ai travaillé aux news aussi. S?il y a un item qui ne passe pas le soir même, vous avez toujours un ministre ou un député qui vous fait des remarques et ce au nom de sa communauté. Comment voulez-vous que ce bulletin d?informations soit crédible ? On m?a déjà donné des directives le matin pour ne pas aller couvrir des séances de prières et l?après-midi même j?en avais quatre à couvrir? Que s?était-il passé entre-temps ? On peut tout imaginer. Je préférais ne pas poser de questions.

● Que pensez-vous, en tant que réalisateur, de la programmation des 40 ans ?

Les émissions sont étalées sur une trop longue période selon moi. Quand on regarde ces émissions, on a l?impression que la MBC vient de savoir qu?elle avait ses 40 ans à fêter. Cela a toujours été une manie. Aucune préparation. Tout ça est amateur. Et ce qui m?étonne par-dessus tout, c?est que la MBCTv n?a rien produit pour marquer ses 40 ans. Tous les jours, on passe un petit bout d?archives et puis c?est tout. S?il n?y avait pas d?archives, il n?y aurait rien. Personne n?a pu imaginer et produire une émission pour marquer cette date importante ? Même pas une grande émission régionale ? La MBC n?aurait pas pu inviter une vedette internationale pour un grand show ? Tout cela fait un peu bouche trou? Comme un grand dépoussiérage d?archives, sans plus.

● Qu?est-ce qui fait que les directeurs de la MBC se succèdent à une telle vitesse ?

Il y a eu autant de directeurs qu?il y a eu de changement de gouvernement. J?ai répondu à votre question. Jean Delaître a été un directeur qui a géré la MBC comme un vrai professionnel. J?ai couvert 15 élections générales et j?ai vu passer sans doute 15 directeurs.

● Et cette MBCTv promise à devenir une ?BBC à la mauricienne? ?

Tout le monde a le droit de rêver. Elle n?avait même pas besoin de devenir la BBC. La MBC aurait pu juste essayer d?être gérée comme la BBC. Avec la même vision et la même discipline. Ce ne serait déjà pas mal. La gestion de la MBC sous David Gardner et Stephan Mc Cormack, c?était autre chose. Même si ça agace quand on le dit. Aujourd?hui tous les postes clés sont des nominations politiques. Et cela produit des gens qui doivent dire : ?Oui missié??

Pour résumer, je pense que la MBC ne deviendra jamais une station de télévision professionnelle aussi longtemps qu?on ne séparera pas la direction de la MBC de la celle de la propagande. Et aussi longtemps qu?on ne contrôle pas l?influence des organisations socioculturelles et religieuses.

● On a beaucoup parlé de la nécessité de changer les critères de recrutement du directeur de la MBC, qu?en pensez-vous ?

Je crois qu?il faut recruter un homme neutre. Mais, je vous le dis franchement. Peut-on trouver des gens neutres dans ce pays? Je crois que si demain le gouvernement voulait libéraliser une chaîne de télévision, il y aurait beaucoup de travail pour de nouveaux talents. Il est devenu nécessaire de privatiser une chaîne pour permettre un nouveau souffle à la création artistique.

?Il n?y a pas que la pression politique. Il y a autant de pression qu?il y a de communautés et de religions à Maurice?.

?La MBC aurait pu juste essayer d?être gérée comme la BBC. Avec la même vision et la même discipline. Ce ne serait déjà pas mal.?

?Il n?y a aucune vision à long terme à la MBC. A chaque changement de direction, on recommence à zéro. J?ai dit que tous les cinq ans, la MBC recule de cinq ans.?

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