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Peut-on être universitaire et politicien à la fois ?
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Peut-on être universitaire et politicien à la fois ?
<B>OUI
Kishore Pertab
Avocat de l?association des académiciens de l?université</B>
<B>Pourquoi les universitaires doivent-ils être autorisés à faire de la politique active ? </B>
Leur contribution au renforcement de la démocratie et au développement socio-économique et politique du pays peut être immense. Ils sont nombreux à l?avoir démontré. Il est malheureux que depuis les années 80, ce ne soit plus possible. C?est une grande perte pour la nation. C?est tout un pan de l?intelligentsia mauricienne, qui est exclu de facto à contribuer au développement de leur pays.
<B>Cette interdiction a-t-elle une justification ? </B>
Certainement. Elle est valable. À l?université, le temps de travail de tout chargé de cours est consacré à l?instruction. Mais si ce raisonnement, somme toute valable, est revendiqué par les institutions secondaires également, bientôt seuls les citoyens qui ont une profession libérale pourront faire de la politique. L?île Maurice ne peut pas se permettre de se priver de la contribution des universitaires.
<B>Y a-t-il moyen de trouver un consensus ou au pire un compromis ? </B>
Il faut couper la poire en deux. L?université devrait accorder un congé sans solde et sans aucune condition à tout chargé de cours qui fait une demande officielle pour s?engager dans la politique active. S?il n?est pas élu, il devrait pouvoir retrouver son poste. S?il est élu, il peut négocier un contrat d?engagement à temps partiel.
<B>Que se passerait-il si la totalité des chargés de cours à plein temps voulait bénéficier de cette dérogation ? </B>
Il ne faut pas faire d?amalgame entre la situation qui prévalait en 1987 et celle d?aujourd?hui. De nos jours, les possibilités de recruter des chargés de cours à temps partiel sont nombreuses. Il est probable que le nombre d?universitaires à temps partiel est plus élevé que celui de ceux à plein temps. Il n?est pas interdit de supposer que le recours à des chargés de cours à temps partiel revienne à moins cher à l?université.
Il faut pouvoir trouver un équilibre entre le droit des étudiants à une formation et le droit légitime des universitaires à s?engager dans la politique. Autrement, on risque de rater une occasion en or d?enrichir la vie politique.
<B>La contribution des universitaires est-elle à ce point indispensable à la classe politique ? </B>
Un chargé de cours, qui a fait de la politique avant l?entrée en vigueur de l?interdiction, a maintenu son droit. Pourquoi l?université ne peut-elle pas étendre ce droit aux autres ? Il faut faire une interprétation positive de la liberté d?expression, telle que la Constitution la définit ainsi que du concept des droits de l?homme. L?objection de l?université repose essentiellement sur le préjudice que l?engagement politique causerait aux étudiants. A-t-elle des preuves pour soutenir cet argument ? Un pays qui empêche ses têtes pensantes de faire de la politique active ne contribue certainement pas à renforcer la démocratie sous ce rapport. Surtout dans une démocratie parlementaire où tout se fait d?après des règles précises.
<B>En voulant avoir un pied dans l?enseignement et un autre en politique, les universitaires peuvent-ils assumer pleinement ces deux engagements ? </B>
Il n?y a pas d?incompatibilité entre l?engagement politique et la pratique d?une autre profession quelle qu?elle soit. La présence de professionnels de tous bords au sein de l?Assemblée nationale en est une illustration édifiante. Il est possible de faire des arrangements qui permettraient de respecter les exigences liées à un cumul de fonctions. C?est un facteur complémentaire susceptible d?enrichir le débat politique.
<B>Quelles devraient être les qualités de base des candidats à la députation ? </B>
L?honnêteté, la crédibilité et la sincérité sont des qualités essentielles. L?analyse du passé du candidat devrait permettre d?en repérer déjà les signes. Le candidat potentiel doit se montrer disponible et apte à être actif sur le terrain. Puisque sa contribution dépend de l?expertise qu?il a gagnée avec le temps, il est essentiel qu?un futur candidat ait montré sa compétence dans un domaine précis.
<B>Un bon universitaire est-il de facto un bon politicien ? </B>
Non. Cependant, la contribution des universitaires au débat politique peut être considérable.
<B>Les universitaires ne seraient-ils pas plus utiles dans d?autres sphères où leur absence prolongée peut favoriser les extrémismes ? </B>
Si les extrémismes gagnent du terrain pour cette raison, les universitaires seront parmi les premiers à être blâmés. Cependant, il ne faut pas limiter la contribution des universitaire aux débats politiques. Ils ont leur place dans les sphères du pouvoir législatif et exécutif. Il n?y a pas de concession à faire sur ce plan.`
<B>NON
Michael Joson
Sociologue et chargé de cours en pensée politique à l?université</B>
<B>Pourquoi les universitaires ne doivent-ils pas s?engager ? </B>
Les politiciens de Maurice ont une drôle de particularité. Bon nombre d?entre eux n?hésitent pas à faire toutes sortes d?acrobaties pour avoir des votes. Toutes les occasions sont bonnes pour faire passer des messages, exposer leurs affinités, dénigrer leurs adversaires. Il est peu probable que des universitaires devenus politiques soient des politiciens hors pair, immunisés contre cette tendance. Inévitablement, il y aura des dérapages. Cela risque de gêner l?université dans la réalisation de sa mission première, qui est la formation académique. L?université est une plate-forme ouverte qui doit être protégée contre les influences indésirables en conflit avec cette mission. Les étudiants peuvent être la proie facile de personnes sans scrupules capables de les influencer.
<B>Pourquoi l?université devrait-elle faire exception à une pratique qui existe ailleurs ? </B>
Le campus est un espace trop important pour être soumis à des expériences dont les répercussions risquent d?être fâcheuses. L?engagement politique des universitaires aurait été possible si la ligne de démarcation entre les pouvoirs législatif et exécutif était scrupuleusement respectée. On a une perception que c?est loin d?être le cas. L?influence qu?exerce le virus politique est trop envahissante pour qu?on puisse espérer qu?il n?empiète pas sur des sphères qui ne lui seraient pas réservées. Les grands perdants seront les étudiants. Pour le moment, l?université a raison. Elle ne doit changer d?optique que si la mentalité évolue dans un sens positif.
<B>L?engagement récent de nombreux universitaires dans la vie politique n?est-il pas un cinglant démenti de votre argument ? </B>
Pas du tout. Sinon, la participation des universitaires dans la vie politique n?aurait jamais été remise en cause depuis 1986. Qu?on ne me fasse pas dire non plus que la contribution de ces universitaires n?a pas été importante et que les ceux qui veulent faire de la politique n?en feront pas autant. Je m?en tiens à la nature spécifique de la vie politique à Maurice.
<B>Cet ostracisme à l?égard des têtes pensantes ne risque-t-il pas de priver la classe politique d?une importante contribution ? </B>
Il n?y a pas d?ostracisme. C?est plutôt le contexte particulier de Maurice qui impose aux universitaires qui veulent faire de la politique active de démissionner et de se consacrer à leurs responsabilités politiques.
Les universitaires sont des fonctionnaires. Avec leur entrée en politique, une sorte de fusion incestueuse entre le législatif et le service civil pourrait émerger. Elle n?est ni logique, ni souhaitable. Quelle pourrait être la priorité d?un universitaire politique : son engagement politique ou ses responsabilités universitaires ? Il n?est pas dit qu?il placera l?intérêt de l?étudiant en premier. Un universitaire politicien est un homme déchiré. Il est probable que c?est son adhésion politique qui risque de l?emporter. Il ne peut pas être à moitié chargé de cours et à moitié politicien. Il lui faut choisir.
<B>Cette interdiction de cumul n?est-elle pas un prétexte pour maintenir un certain conservatisme ? </B>
Cela pourrait être le cas. Après analyse de la situation, je me refuse à souscrire à une telle hypothèse. Cette interdiction est plutôt le reflet de l?évolution de notre mentalité politique et elle ne peut qu?être temporaire. L?évolution peut aller dans le sens du cumul de la fonction de chargé de cours et de membre d?un parti politique. Si devant une telle évolution, l?université refuse de revoir sa position, on aurait alors le droit de s?inquiéter.
Cependant, tout changement du régime actuel ne peut pas se faire de façon automatique et unilatérale. Toutes les parties concernées doivent pouvoir se retrouver autour d?une table. On doit rechercher l?avis des anciens chargés de cours devenus politiciens. Des études de cas doivent être réalisées. Toutes les implications doivent être étudiées. Des mesures d?accompagnement doivent être prévues.
<B>Une formule autre qu?une interdiction n?aurait-elle pas été plus adaptée à ce haut lieu de connaissances et de brassage d?idées qu?est l?université ? </B>
Les politiciens en devenir pourront être invités à proposer un emploi du temps comme chargé de cours et comme politicien. Ils pourraient signer une charte par laquelle ils prendraient l?engagement formel de ne pas s?engager dans des activités politiques sur le campus. Tout contrevenant devrait être sanctionné par une expulsion de l?université. Il faut donner la possibilité à ces politiciens en devenir de s?expliquer.
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