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Fractures multiples
A différentes échelles de la vie socioprofessionnelle, nous nous signalons par une propension à lire la société mauricienne avec les yeux d?hier. C?est notre grande faculté à regarder dans les rétroviseurs. Ces temps-ci, s?expriment de nombreuses voix qui veulent d?un retour en arrière. C?est ce qui fait des Mauriciens un peuple nostalgique.
Au plan politique, on a les nostalgiques et les déçus du militantisme. Ceux-là font preuve d?une conscience aigrie. On a aussi les grands crédules du travaillisme. Ceux-ci ont l?habitude de réinventer l?histoire et l?espoir comme des adolescents qui espèrent raviver les flammes d?un amour passé. On a finalement ceux qui croient et cherchent une voie différente. Ceux-là, lucides, ne vivent pas de fantasmes mais d?une rationalité qui se nourrit de rigueur. Cependant, ils ont aussi le chic d?attendre que les choses adviennent, car eux n?ont pas coutume de déclencher le mouvement.
Au plan économique, l?exercice de classification est plus simple. Le culte de l?individu-roi, qui règne au sein d?une économie libéralisée, permet de faire miroiter les illusions les plus folles. Ce n?est qu?une façade, tout ce discours sur les opportunités à saisir. Certes, l?économie est ouverte aux grands vents de la mondialisation, mais les richesses sont bien hermétiquement distribuées.
Au plan social, la primauté du critère religieux nous détourne de toute réflexion sociologique et ethnologique sur l?évolution de la société mauricienne. Ayant évacué la raison du champ social, nous y avons solidement installé la bigoterie et les sensibleries religieuses.
On pourrait étendre cette liste d?archaïsmes et de lieux communs à l?infini, mais il est paradoxalement plus judicieux de rappeler que l?île Maurice est en train de se métamorphoser. Et cela, nous avons tendance à l?oublier.
L?île Maurice que nous préférons nous représenter est, elle, fictive. Elle s?arc-boute sur des fantasmes politico-ethniques ou mieux encore, elle porte en bandoulière les chimères d?une égalité rendue caduque à cause du modèle de développement que nous avons choisi de nous imposer.
Cette île Maurice qui se métamorphose se signale par une caractéristique principale : l?indifférence. L?indifférence d?une jeunesse face à tout ce qui a, de près ou de loin, une coloration idéologique. La nonchalance de cette jeunesse est légendaire. Mais elle a quand même de l?ambition. Elle veut réussir. Elle se bat pour la mobilité sociale. Mais il n?y a derrière aucune aspiration de destin national. C?est le propre des sociétés qui pratiquent l?exclusion. Ce n?est pas seulement les pauvres qu?on exclut dans cette logique. On a en fait développé l?art de s?auto-exclure, dans toutes les catégories sociales.
Nos adultes, nos professionnels, nos politiques, nos dirigeants économiques, nos acteurs sociaux et nos éducateurs, eux, ne savent presque plus comment s?adresser à cette jeunesse. Combien de fois n?a-t-on pas entendu dire que les jeunes semblent passifs, las, emportés dans le long fleuve tranquille de la léthargie sociale et intellectuelle. Certes, il y a un engagement, mais son caractère politiquement correct ne trompe personne.
Cet état de choses traduit clairement une rupture générationnelle. D?un côté, il y a ceux qui croient avoir les réponses aux problèmes qui se posent à nous. De l?autre, il y a cette jeunesse qui n?a plus de modèles, plus de foi en l?avenir et cette seule ambition qui est, non pas de réussir sa vie, mais simplement de ne pas la rater.
Le divorce des valeurs est, lui, encore plus grand. La morale collective est devenue relative. Dans le même souffle, un grand repli sur la religiosité permet de masquer le vide spirituel par des convictions culturellement correctes. Entre les adultes et la jeunesse, entre la politique et la société dite civile, entre les employés et les employeurs, entre les syndicats et les syndiqués? le grand art de la langue de bois confirme la fracture.
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