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Titan dévoile ses facettes
Bienvenue sur Titan ! Sa lumière orangée, ses lacs, ses rivages? Ou plutôt, ses brumes de mé-thane, ses glaces, ses hydrocarbures? Les commentaires entourant la divulgation des premières images du satellite de Saturne, dans les heures qui ont suivi l?atterrissage de la sonde européenne Huygens, l?ont dépeint sous des aspects pour le moins contrastés.
Ces images sont porteuses d?une charge émotionnelle rare. Celle de l?inconnu. Du jamais vu. De la toute première fois. L?interprétation de ces vues, elle, appelle à davantage de distance.
« Le voile se lève à peine sur Titan », insiste Francis Rocard, chargé des programmes d?exploration du système solaire au Centre national d?études spatiales (CNES). Il faudra des mois, des années, pour analyser les 350 photographies et les mesures transmises par Huygens.
La vision la plus complète de Titan est offerte par une vue panoramique de 360º, reconstituée à partir d?une série de clichés pris à 8 kilomètres d?altitude, avec une résolution de 20 mètres par pixel. Elle fait apparaître des surfaces claires et d?autres sombres, délimitées par ce qui ressemble à une zone côtière et pommelée de traînées blanches.
« En voyant ces images, certains de nos collègues, qui viennent souvent à Cannes chez Alcatel Space, ont plaisanté sur leur ressemblance avec la Côte d?Azur », relate François Raulin, exobiologiste au Labo-ratoire interuniversitaire des systèmes atmosphérique et l?un des trois « scientifiques interdisciplinaires » de la mission.
Plus sérieusement, les traînées blan-ches pourraient être des nappes de brume de méthane. Quant aux zones plus sombres, elles évoquent, reconnaît-il, des lacs ou des étendues liquides. « Ce n?est qu?une hypothèse. Nous n?avons à ce stade aucune preuve », ajoute-t-il aussitôt.
Le planétologue américain Marty Tomasko, de l?université de Tucson (Arizona), responsable de l?imageur d?Huygens, « ne peut pas s?empêcher » de voir « des canaux de drainage et un rivage » sur une autre photographie, l?une des toutes premières rendues publiques, où l?on aperçoit, à une distance de 16 kilomètres et avec une résolution de 40 mètres, un sol grumeleux parcouru par un réseau de nervures paraissant conduire à une côte.
Aucun expert ne s?aventure toutefois à affirmer qu?il existe aujourd?hui sur Titan des fleuves, des rivières ou des bassins charriant ou contenant un corps liquide. Celui-ci ne serait de toute façon pas de l?eau. Les capteurs d?Huygens, qui ont enregistré un minimum de température atmosphérique de - 202ºC et mesuré -180ºC au sol, ont confirmé que Titan est un monde froid où l?eau ne peut être présente que sous forme de glace.
Un sol comme du « sable mouillé »
Il s?agirait plus vraisemblablement d?hydrocarbures, méthane ou éthane, à l?état liquide. Ce qui expliquerait la présence de méthane dans l?atmosphère de Titan. Et serait concordant avec les mesures d?Huygens, qui montrent une plus forte teneur de ce gaz à basse altitude. Mais contredirait en revanche les observations de Cassini, qui n?a pas détecté d?étendue liquide. Les planétologues ne se prononcent pas non plus sur la nature physique de galets photographiés à moins d?un mètre de distance.
« Nous avons d?abord cru à un canular, tant on dirait un paysage martien », relate François Raulin. Ces blocs, dont les plus gros mesurent une quinzaine de centimètres, semblent joncher le lit d?une rivière asséchée. Mais s?agit-il de cailloux, ou de boules de glace d?eau? Les traces d?érosion qu?ils présentent à leur base sont-elles le fait d?un écoulement ou celui du vent? Leur couleur foncée leur est-elle donnée par un dépôt superficiel d?hydrocarbures?
Les scientifiques se montrent plus affirmatifs quant à la géologie du site où s?est posée la sonde. Le sol n?était pas liquide, car l?atterrisseur aurait sombré au bout de quelques minutes. Chargé de l?instrument d?analyse de surface, John Zarnecki, de l?Open University Milton Keynes (Grande-Bretagne), décrit un sol meuble se comportant, d?un point
de vue mécanique, comme du « sable mouillé ». Ou, de façon plus imagée, comme de la « crème brûlée », avec une croûte superficielle recouvrant un substrat plus mou. Reste à savoir si tout le satellite est aussi « crémeux ».
La force de l?image fait qu?a été passé au second plan ce qui constitue pourtant le c?ur de la mission européenne : l?étude de la composition chimique de l?atmosphère de Titan. Le collecteur et analyseur d?aérosols « a parfaitement fonctionné », se réjouit François Raulin. Mais il faudra plusieurs semaines pour exploiter sa moisson. Et peut-être mieux comprendre comment la vie est née sur Terre.
2 005 Le Monde ? Pierre Le HIR Distribué par The New York Times Syndicate
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