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« Ce n?est pas en punissant un enfant qu?on va le faire réussir »

23 janvier 2005, 00:00

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Cette semaine, vous avez participé à un atelier de travail organisé par l?Ombudsperson for Children à l?intention d?une trentaine d?ONGs sur la prévention de la violence contre les enfants. Parmi les formes de violence évoquées, il a surtout été question de punition corporelle. Quelle en est votre définition ?

Je pense que toute forme de punition infligée à l?enfant avec une dimension physique peut être considérée comme punition corporelle. Par exemple, le frapper, le contraindre à rester debout dans la classe ou l?en exclure, l?enfermer dans une chambre noire, ne pas lui donner à manger, sont considérés comme des formes de punition corporelle.

Quelles peuvent être les répercussions sur l?enfant ?

Tout type de punition corporelle engendre des troubles psychologiques et émotionnels chez l?enfant. Cela provoque un traumatisme et détruit son estime de soi. La maltraitance entraîne des réflexes de violence, un retard sur le développement mental. Émotionnellement, l?enfant devient violent, passif, absent, et se renferme sur lui-même. Il perd également la capacité d?apprentissage et se sent exclu. Et cela peut aller jusqu?à un ressentiment pour l?école.

Depuis des décennies, la punition corporelle a été appliquée dans notre société sans qu?on ne bronche. Aujourd?hui, elle est considérée comme un acte répréhensible. Pourquoi ?

Historiquement, plusieurs types de punition corporelle étaient infligés. À l?époque où j?étais écolier, le maître ou la maîtresse nous mettait à genoux sur des graines de filao qui se trouvaient dans la cour de l?école. Autrefois, les enfants étaient également frappés avec le rotin de pêcher, de privette ou bazar ou alors ils étaient contraints de nettoyer la classe. Pire encore, dans certains cas, les enfants étaient enfermés dans un endroit obscur comme un placard. D?ailleurs, Sigmund Freud a dit que l?enfant est né avec des pulsions antisociales. La société, par le biais des parents et des enseignants, applique alors une censure, donc la punition corporelle, visant à l?assagir, à le rendre plus social ! À l?école, la punition corporelle s?est insérée avec la compétition au CPE. Tout se focalisait sur le cursus. La punition corporelle était perçue, par les enseignants, comme l?unique moyen pour que les élèves produisent de bons résultats. Mais éthiquement, moralement et du point de vue des droits humains, ce n?est pas en bousculant, frappant et traumatisant un enfant qu?on va le faire réussir. Punir physiquement n?est pas un moyen de motivation. Au contraire, cela constitue un instrument favorisant la démotivation, la frustration, l?agressivité, le dégoût de l?apprentissage. Bien que la punition corporelle ait duré dans les annales de l?éducation, elle n?a pas pour autant altéré ou rehaussé le taux de réussite. Une étude a démontré que 14 % des enfants admis dans les écoles primaires souffrent de troubles comportementaux et que la punition corporelle ne va pas résoudre ce problème. La punition corporelle a désormais pris une nouvelle dimension : celle d?un véritable abus perpétré à l?encontre des enfants. Ce problème a pris des proportions alarmantes. Selon le rapport de la Child Development Unit (CDU), 17 cas d?abus d?enfants à l?école ont été recensés. Dans la réalité, nous savons que bon nombre de cas ne sont pas rapportés. En moyenne, on compte plus de 3 000 enfants victimes d?abus à la maison et dans le milieu scolaire.

Pour beaucoup de parents, une petite claque ou une fessée peut s?avérer efficace pour calmer l?enfant trop turbulent ou indiscipliné. Peut-on tolérer ces formes de punition corporelles ?

La punition n?est pas la solution. Une claque ou une fessée constitue un abus physique. En fait, les parents croient qu?il n?y a pas d?autres alternatives à la punition corporelle. Certains diront que leur fils ou leur fille est turbulent et pensent régler ce comportement en le punissant. Ils croient qu?ils sont en train de l?aider à se construire, alors que c?est le contraire qui se produit. Je crois qu?avant de frapper, les parents doivent s?interroger sur ce qu?ils qualifient d?indiscipline chez leurs enfants. Plusieurs les battent parce qu?ils ont une mauvaise compréhension de leurs besoins. Je me souviens d?un parent qui m?a dit ceci lors d?une formation : « Je suis fatigué et mon enfant m?emmerde? donc, je l?ai frappé. » Au sein du couple, il y a un certain stress et à force de subir cela, certains l?extériorisent en se défoulant sur l?enfant. Est-ce que les parents se sont demandés pourquoi l?enfant agissait ainsi ? Souvent, ce dernier ne fait que refléter la violence prévalant déjà au sein de la famille. Les parents sont-ils des modèles ? Est-ce qu?ils ont expliqué à leurs enfants ce qui était accepté ou pas au sein de la cellule familiale ? Est-ce qu?on peut demander à un enfant de vivre l?émotion d?un adulte ? L?enfant grandit à son rythme et n?est pas prêt à tout comprendre.

Que dit la loi au sujet de ceux qui infligent la punition corporelle ?

Le Child Protection Act stipule que toute forme de punition physique est illégale. Toute personne ou parent qui abuse d?un enfant physiquement encourt des sanctions. Mais à ce niveau, il n?y a guère de contrôle. Il est dommage qu?il n?y ait pas d?inspecteurs au sein des familles pour vérifier si les enfants ne sont pas battus. Je suis très inquiet par cette situation. Les travailleurs ont des syndicats qui les défendent mais qui défend les enfants ? Pour ce qui est de la punition corporelle à l?école, le ministère de l?Éducation et de la recherche scientifique a aussi envoyé des circulaires indiquant qu?elle n?était pas autorisée.

Quelles sont les alternatives à la punition corporelle ?

Avant tout, je crois qu?il faut favoriser des actions pédagogiques au lieu des punitions corporelles, en le privant de quelque chose qu?il aime temporairement. Par exemple, s?il n?a pas respecté les règles, on peut supprimer son feuilleton préféré pendant deux jours. Il faut aussi lui dire que, tant qu?il ne changera pas son comportement, cette mesure sera appliquée. Si on lui ôte certains privilèges, il prendra conscience de ses actions. À l?école, on peut lui dire qu?à cause de son indiscipline, il ne sera pas responsable de la classe durant la semaine. Au niveau secondaire, certains enseignants demandent de recopier des lignes. Cette méthode ne cause pas de problème, car elle ne constitue pas un abus physique. Il faut développer des alternatives pédagogiques, introduire une formation plus accrue pour les enfants, les parents ainsi que pour les enseignants. Une autre méthode consiste à faire une charte pour l?enfant. Si ce dernier est sage ou a fait une bonne action, il recevra une étoile qui sera inscrite dans cette charte. Puis au bout d?un mois, le parent peut le récompenser en lui donnant un petit cadeau ou en l?emmenant au cinéma. Ces petits gestes peuvent lui montrer que s?il respecte les consignes, il y aura des choses positives. On peut aussi songer à créer un meilleur espace de jeu, un coin personnalisé où il aura ses livres, ses jouets et tous les matériaux nécessaires à son épanouissement ou encore privilégier l?usage de l?outil informatique. Il y a tant d?autres moyens pour gérer son comportement : la culture, la musique, l?art, les livres, la sculpture à base de pâtes de farine.

Dans la pratique, les parents préfèrent encore appliquer les vieilles méthodes. Peut-on les sensibiliser à ces nouvelles alternatives ?

On peut les sensibiliser à travers la formation mais aussi en leur apprenant à planifier le temps libre de l?enfant. Celui-ci a besoin de jouer, d?explorer, de créer, de découvrir, de communiquer. Si le père ou la mère gérait son emploi du temps à la maison, aurait-il le temps de faire du désordre ? Là aussi, il faut bien considérer les choses. Est-ce qu?à travers un acte que les parents considèrent comme indiscipliné, l?enfant n?est pas en train d?exprimer son besoin de découverte ? Les études scientifiques ont prouvé que si on donne à l?enfant les moyens de base ? une bonne éducation, une socialisation saine, une parentèle modèle, une bonne nutrition ? il deviendra un être équilibré. En même temps, cela contribuera à réduire le taux de criminalité ainsi que les risques qu?il ne soit happé par des fléaux sociaux comme la délinquance, la drogue, l?alcoolisme.

Plusieurs plaintes pour punition corporelle en milieu scolaire ont été enregistrées récemment. Doit-on sanctionner ces enseignants qui l?infligent ?

Tous les jours, nous entendons parler de plus en plus de cas de punition corporelle à travers la presse et sur les ondes. Je pense qu?avant d?imposer toute sanction, une enquête indépendante s?impose. Ensuite, on peut donner un avertissement à l?enseignant qui a infligé la punition, pour provoquer une prise de conscience chez lui. Il faudrait aussi songer à lui faire passer un test psychologique et voir s?il ne devrait pas prendre du recul par rapport à l?enfant. Et puis, éventuellement, le réinsérer dans le système ou l?aider à se recycler. Mais au cas où celui-ci aurait blessé l?enfant physiquement, par exemple, en lui portant des coups à la tête ou en lui causant des fractures, il faut le retirer du circuit. C?est l?intérêt de l?enfant qui prime.

Si une sanction contre l?enseignant est appliquée, vient-elle forcément résoudre le problème ? Ne faut-il pas songer à une prise en charge ou à d?autres moyens pour y remédier ?

La sanction à elle seule ne tient pas. Il y a une nécessité de former les enseignants pour mieux comprendre l?enfant, son développement, son environnement familial. Il faut développer une pédagogie adaptée aux enfants. Les enseignants ont besoin d?un service d?accompagnement et thérapeutique ainsi que d?une meilleure formation. Beaucoup d?entre eux subissent des pressions familiales, la violence conjugale et infligent la punition corporelle. Il faut former ceux du pré-primaire et aussi du primaire. Il faut aussi songer à la réhabilitation de l?enfant le plus vite possible. Nous avons aussi l?intention d?introduire un programme pédagogique dès la petite enfance qui consiste à instaurer un suivi dès la naissance qui se poursuivra au fil de la croissance. Chaque enfant aura ainsi un portfolio dressant son profil et ses compétences. S?il présente des troubles du comportement, l?enseignant formé saura gérer la situation sans avoir recours à la punition corporelle.

Propos recueillis par Melhia BISSIÈRE

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