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L’arbre & Kala... (à suivre)
“Mais, finalement, fatalité ou fatalisme (?)”, nous a-t-il écrit, “je vais encore parler d’arbre, pour beaucoup, symbole de vie et humane espérance...”
... En effet, comme chaque semaine, j’ai joint au téléphone et par écrit, Christel, mon interlocutrice de sereine efficacité à l’express, mais cette fois au sujet du désastreux Noël dernier. C’est le moins que je pouvais et devais faire en de telles circonstances. Et, ici même encore, je ne cesse de m’interroger sur la vanité de la chose littéraire, combien estimable elle serait. Il est difficile de revenir aux affaires courantes après que télévision et presse nous livrent sans arrêt, les images et le récit d’une telle désolation. Ce n’est pas et ce ne sera jamais qu’une malheureuse parenthèse de plus dans l’histoire de l’humanité. Les blessures, la plupart mortelles, faites aux esprits et aux êtres, en plus d’une nature toute disloquée, sont à peine réparables. Ce n’est pas seulement le présent qui chavire, mais la mémoire avec elle... Mémoriales avec des extraits de la nouvelle, Kala qui rêvait d’aller à la mer, inédite en français, que j’ai écrite il y a quelques années déjà, ce n’est pas tant pour la réalité recomposée que j’ai vécue qui importe, mais, plus significativement, pour le symbole de l’arbre debout et vivant. “(...) nous prenons fortes racines / à l’heure de la mise à mort (...) un homme qui parle debout / s’abolit dans le symbole / je nomme jardin la terre / la terre sans exception...”, ainsi que je l’ai écrit dans Les manèges de la mer... Revenons à la nouvelle précitée – à propos, j’enverrai volontiers aux lecteurs anglophones de l’express que cela intéresse, copie entière de Kala who dreams of going to the sea, publiée aux Editions Picador, à Londres – dont voici quelques extraits de l’original français : (...) Mon choix des arbres remonte à la majesté d’un immense flamboyant qui poussait à la pointe du triangle isocèle que formait la cour de la maison où vint habiter notre famille lorsque mon père a été muté de Flacq dans le Nord à Port-Louis face à la mer. Une cour unique en son genre dans toute la capitale. Une île triangulaire aux côtés nommés Milk, Ternay et de Courcy, trois rues pleines d’étranges rumeurs : la présence d’un fantôme dont les deux pieds se terminaient en sabots de poney et qui dormait, la nuit, dans la cour d’un voisin rougeaud, grand amateur de vin La Cloche, une aigre piquette locale; les parages hantés du tamarinier adossé à une dépendance dans la rue Milk, baptisée Casa del demonios et où, des années plus tard, un crime sera commis dans des circonstances lugubres.
Ma mère inhumée, en attendant le départ de mon prochain avion pour Paris, dans à peine deux jours, je veux employer le peu de temps qu’il me reste, à trouver, parmi ceux qui poussent dans les jardins, sur les places publiques, le long des routes, le plus beau lafouche – nom familier du banian de Maurice – de l’île. (...) Et voilà que ce jour meurtrier de janvier, le vent terrible a déraciné mon lafouche. Je l’ai vu, naufragé, pitoyable, jeté sur le flanc, dans un délire d’éclairs, de tonnerre, de pluie, de vent et de boue. Je l’ai vu comme je l’ai tant de fois revu dans mes rêves lorsque le malheur saccage mon sommeil pour m’apprendre, au réveil, que dans un pays écorché par la guerre, des enfants sont assassinés par la faim, le fer et le feu. Dans mes cauchemars, l’inhumaine condition (...) Avec Gorah, un chauffeur de taxi que je connais depuis plus de trente ans, aujourd’hui disparu, nous avons d’abord exploré tous les wards et tous les faubourgs de la capitale, nous arrêtant surtout aux lafouches du Jardin de la Compagnie des Indes, pour moi, un lieu où traînent on aurait dit mille ans de souvenirs, tant Port-Louis envahit ma mémoire. De beaux spécimens d’arbres en vérité, mais qui ne me chantent pas assez au coeur et à l’oeil. Des arbres pas assez sorciers. Apparemment moins habités que mon lafouche fétiche... Nous avons ensuite repris nos recherches, vers le sud, jusqu’à la montée de la nuit, toujours sans surprise aucune. Le lendemain, peur de manquer de temps, nous avons très tôt mis le cap au nord. Vers le milieu de la matinée, soudain, en haut d’un faible côte, comme pour ne pas nous donner de peine à le reconnaître, nous l’avons vu là, sur la gauche, en bordure de la route, debout dans son insolente royauté de lafouche amiral. Gorah est descendu de voiture pour courir vers l’arbre. Peur qu’il nous échappe. Qu’il disparaisse. Moi, je reste cloué au bord du fossé, pas surpis, mais transporté. J’ai l’impression de plonger dans l’océan Indien, du côté de Poste de Flacq, non loin de La Source où je suis né un jour d’équinoxe de septembre. D’étranges fougères, des algues innommées montent et descendent le long de mon corps. Non , pas de fougères. Pas des algues. Mais des lianes. Partout. Je suis clos, contenu dans mon arbre. Enfermé dans ses racines, dans son aubier, dans son écorce, mais comme dans une main , pas un poing. Le lafouche me possède et je suis le prisonnier le plus libre du monde ! Le miracle me donne soif. Je me rapproche de mon arbre pour le toucher du plat de la main, un geste que je me surprends à faire, obéissant ainsi à quelque rite secret que j’aurais hésité de mon sang trinitaire créole d’Europe, d’Inde et d’Afrique. J’ai soif d’une grande gorgée d’eau fraîche. J’abondonne Gorah à lui-même, pour grimper en haut du tertre auquel est adossé l’arbre. Je découvre alors une femme travaillant à soigner un petit jardin potager aménagé aux abords d’un vaste champ de canne qui occupe tout le reste de la vue. Elle porte une chemise de toile claire et un pagne bigarré à dominante jaune. Elle a l’âge imprécis que l’on prête habituellement aux femmes astreintes à un dur labeur par beau comme par mauvais temps. Elle lève la tête, me sourit en me saluant en hindi : “Namasté !” Une douceur dans la voix et dans les gestes. Une extrême douceur. Son bonjour a croisé le mien en créole et, un peu embarrassé, je lui demande la permission de boire au robinet au milieu du jardin. Son sourire est un peu appuyé. Je la suis jusqu’à sa case en paille bordée à mi-hauteur d’un muret de boue et de bouse de vache séchées. Elle me précède en poussant une porte en planches, unique accès à une unique pièce assez spacieuse, avec une fenêtre percée dans la paroi face à l’entrée. Sur le sol, également badigeonné de bouse sèche, à côté d’un réchaud en tôle, d’une bouilloire en aluminium et de trois ou quatre autres ustensiles, un lit d’une personne, en planches disjointes couvertes d’un matelas assez mince sur lequel est tendu un drap de toile indienne. A la tête du lit, un gros coussin de crêpe de Chine rouge. Sur le sol, deux nattes en raphia ajoutent à la clarté de la pièce par ailleurs d’une totale netteté. Mais ce qui accroche l’oeil à ne pas pouvoir s’en détacher, c’est l’appareil de télévision placé en angle, sur une caisse de savon vide, peinte en blanc cassé. A un moment quelconque, à l’extérieur, j’ai dû vaguement noter la présence d’épais fils électriques courant entre les branches des autres arbres. Mais sans plus. Le sourire de mon hôtesse est encore plus évident. Elle prend un lota en cuivre clair frotté et me verse de l’eau dans mon gobelet sonore en métal blanc, de forme allongée. Ma soif étanchée, je la remercie (...) Au bout d’un moment, je reviens à la présence de l’appareil de télévision dans sa case. Elle se met carrément à rire en me confiant qu’elle l’a gagné à la loterie, lors d’une grande fête de charité, un Fancy Fair (...) au Jardin des Pamplemousses...”
“... Je suis revenu sur la présence de l’appareil de télévision dans sa case. Elle se met carrément à rire en me confiant qu’elle l’a gagné à la loterie... au Jardin des Pamplemousses.”
Edouard J. MAUNICK Pretoria, le 30.12.2004
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