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Ces petits mendiants qui hantent la capitale
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Ces petits mendiants qui hantent la capitale
Un T-shirt usé sur le dos, Tonio s?approche prestement des personnes agglutinées autour d?un marchand de CD à la place du Quai. Après avoir observé la foule pendant un moment, il s?avance vers une dame dont les bras sont chargés et lui déballe son baratin habituel.
« Madam ou kapav donn moi Rs 12 ? Mo pena kas transpor. » Cela marche pres-que à tous les coups. Son butin en poche, il s?éloigne rapidement vers le marché de Port-Louis, là où les pigeons sont encore plus faciles à plumer.
On ne connaît pas leur nombre exact, mais les observateurs remarquent que le phénomène des enfants mendiants prend de l?ampleur. « Ils se sont adaptés à la situation et avec l?aide d?adultes, ils ont développé une nouvelle façon de soutirer de l?argent aux passants. C?est très grave? Ils ne mendient plus à proprement parler, mais demandent une somme exacte pour soi-disant payer le ticket d?autobus. Les gens le leur refusent rarement. Ils ne veulent pas se donner mauvaise conscience », affirme un travailleur social qui constate depuis quelques temps ce changement.
<B>Faire vibrer la corde sensible</B>
Dès huit heures du matin, ils sont à pied d??uvre, par groupes de quatre ou cinq, le long des grandes artères de la capitale. Les enfants n?ont pas de sébiles mais sont armés d?une ténacité à toute épreuve. Ils s?agrippent aux passants, les yeux implorants, faisant vibrer la corde sensible. « Ils savent qu?en cette période de fêtes, les gens n?auront pas le c?ur de leur refuser quelques pièces de monnaie. »
D?autres se reconnaissent à la bouteille en plastique coupée qu?ils agitent sous le nez des passants. Des enfants de quatre ans et plus, que leurs parents ont confié à une « connaissance » parce qu?ils n?ont pas le temps de s?en occuper. Ces « connaissances » en profitent alors pour se faire du beurre sur le dos de leurs « protégés ». Comment ?
« Nous avons eu des informations selon lesquelles il existe un réseau, à Port-Louis et à Rose-Hill, où des enfants sont loués pour la modique somme de Rs 200 la journée. Les adultes se servent d?eux pour attirer la sympathie. Si on les observe, on voit bien qu?ils changent régulièrement d?enfants », poursuit le travailleur social.
À la fin de la journée, leur pactole en main, ils donnent quelques roupies à l?enfant. « Les enfants risquent de se marginaliser. En grandissant, ils penseront que c?est ainsi qu?il leur faut gagner leur vie. Livrés à eux-mêmes plus tard, ils tombent dans la petite délinquance ou deviennent toxicomanes. »
À l?entrée du passage souterrain menant au Caudan Waterfront, une femme est assise à même le sol avec un enfant en bas âge dans les bras. Une fille et un garçon de 7 et 8 ans respectivement l?accompagnent. Leur gamelle à la main, ils trompent leur ennui en s?accrochant aux feuilles d?un palmier. La femme, peu loquace, prétend que ce sont ses enfants. Peu après, elle disparaît, laissant seule la fillette prénommée Magda, en affirmant qu?elle doit aller chercher Mike, le garçonnet.
À l?entrée sud du front de mer, ce sont une adolescente de 12 ans et son frère de 6 ans qui ont investi les marches du passage souterrain. Natacha explique qu?elle vient de Moka et qu?elle restera ici jusqu?à environ 17 heures, histoire de grappiller encore quelques sous aux touristes fortunés, assez nombreux à cette période de l?année. « Mon père est mort. Ma mère nous demande de mendier. D?ailleurs elle est elle-même mendiante. »
Chaque soir, la jeune fille doit rapporter une certaine somme à la maison. Son petit frère Stéphane ne tient pas en place. Il sourit à la perspective des bonbons et autres glaces qu?il pourra s?acheter à la fin de la journée.
Plus loin, en face de la State Bank, une femme d?une quarantaine d?années, entourée de ses deux enfants de 2 et 5 ans, affirme ne pas avoir le choix. « Mo mari inn kit moi. Mo pena personn pou okip zot, alor mo amenn zot ek moi pou gagn inpe manze. »
Pour Cadress Rungen, travailleur social, le phénomène est un problème récent et essentiellement urbain. L?appauvrissement, les problèmes de logement, les familles éclatées et à problèmes multiples, la drogue : les causes sont nombreuses et étroitement liées les unes aux autres. Ce qui rend la situation extrêmement complexe et difficile à résoudre.
<B>La legislation n?est pas appliquée</B>
Les travailleurs sociaux avouent être dépassés et se rendent compte que leurs actions pour décourager les adultes de faire mendier les enfants se soldent souvent par des échecs. Le réseau est très organisé, et les jeunes s?adaptent vite aux changements.
« Les travailleurs sociaux sont trop statiques. Nous avons besoin d?une connaissance poussée en psychologie et en sociologie, d?avoir le savoir-faire nécessaire, et de connaître les techniques d?approche pour être efficaces. Il faut attaquer le problème scientifiquement. » Mais Cadress Run-gen affiche un optimisme étonnant. « Il faudrait une réflexion qui implique le gouvernement, les ONG, la société civile. »
Le Child Protection Act de 1994 interdit pourtant formellement la mendicité des enfants. Mais dans les faits, la législation n?est pas appliquée. Pour preuve, Magda et Mike ont mendié toute la journée de mercredi, sous le regard impassible de deux policiers postés à l?entrée du Harbour Front? Une situation paradoxale, mais qui illustre bien le problème.
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