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Emilie Le Pennec, championne discrète
Rencontrer Emilie Le Pennec n'est pas simple. La première championne olympique de l'histoire de la gymnastique artistique française, c?était aux barres asymétriques, ne joue pas les stars, mais ses rares heures de liberté sont occupées par des «DS» : des devoirs surveillés.
Cette demoiselle de 16 ans qui aimerait devenir kinésithérapeute, comme son père, a choisi de redoubler sa première. «Toute l'année dernière, je n'ai eu que trois heures de cours par jour», explique-t-elle, «et même si j'avais le niveau pour passer en terminale je me sentais un peu juste en physique.»
Après son titre, elle a eu cinq semaines de vacances : un luxe immense pour une discipline dans laquelle on a coutume de dire qu'il faut deux jours d'entraînement pour compenser une journée chômée. Emilie Le Pennec n'avait pas connu cela depuis son entrée en section sports-études, à l'âge de 11 ans. Elle a d'abord passé une semaine à Palma de Majorque en compagnie de sa coéquipière Camille Schmutz, chez la grand-mère de celle-ci. «Je devais ensuite partir en Bretagne, mais je suis restée chez moi, en région parisienne, car il y avait beaucoup de demandes», raconte Emilie Le Pennec.
Une élève comme les autres
Elle se creuse la tête pour se souvenir des titres qui ont sollicité des interviews ou des émissions auxquelles elle a participé, mais peu de noms lui reviennent à l'esprit. Le cirque médiatique autour de son titre ne l'a pas bouleversée. Elle a réintégré sans états d'âme la petite chambre qu'elle partage à l'Institut national du sport et de l'éducation physique, depuis deux ans, avec Camille Schmutz.
Les cours ont repris le 20 septembre, à raison de cinq heures par jour et de deux études surveillées par semaine, de 20 h 30 à 22 heures. Les enseignants ne traitent pas Emilie différemment : «Ils sont contents de voir que les heures que j'ai loupées l'an dernier, ça n'était pas pour rien», dit-elle simplement. «De toute façon, dans ma classe, on fait tous du sport de haut niveau».
La quasi-totalité du collectif de gymnastique féminine a rempilé, et Emilie Le Pennec s'est remise à l'entraînement une semaine plus tard, avec une envie intacte de ce quotidien austère qui est celui des gymnastes. La seule fantaisie de sa nouvelle existence de championne consiste à caser les demandes d'interview. A ce sujet, ses copines la taquinent un peu. «Elles disent que je ne lâche mon portable que pendant les cours», raconte-t-elle.
Yves Kieffer, l'entraîneur national de l'équipe de France féminine, avait anticipé cette situation. Pour lui permettre de satisfaire à ses nouvelles obligations, de savourer son titre et de mettre l'accent sur la scolarité, il a dispensé d'entraînement Emilie Le Pennec les mercredis et samedis pendant tout le premier trimestre. «Je recommencerai bientôt au rythme normal, 30 heures hebdomadaires».
Puisqu'elle pouvait rêver, elle s'est repassé cent fois le film de sa finale athénienne aux barres asymétriques. Rétrospectivement, elle a compris la signification de certains détails que sa jeunesse et son manque d'expérience lui avaient fait occulter sur le moment. Et notamment la nervosité et les tentatives d'intimidation, le grand jour, de Svetlana Korkhina.
La Russe, reine des barres, cinq fois championne du monde à cet agrès et trois fois championne du monde au concours général, avait clairement identifié la jeune Française comme sa plus dangereuse rivale et l'avait même bousculée devant le bac à magnésie lors de l'échauffement, avant de faire une chute rédhibitoire lors de la finale.
«Je ne m'attendais pas à ça», répète encore aujourd'hui Emilie Le Pennec, qui a peiné à comprendre ce qui lui arrivait. «Beaucoup de gens s'étonnent que je n'aie pas pleuré mais ça m'a coupé le souffle, et je n'ai pas dormi de toute la nuit. C'était un mélange d'excitation normale après une compétition et la peur de me réveiller en découvrant que tout ça n'était qu'un rêve. Alors j'ai mis ma médaille sur ma table de nuit, pour pouvoir la toucher, et ma couronne d'olivier juste en face de mon lit».
La veille, elle avait rêvé qu'elle obtenait 9,687 points. Exactement sa note en finale. «Mais je pleurais parce que les autres avaient fait trois fois mieux que moi et je n'étais pas sur le podium». Sa principale difficulté, le Def ? lâcher de barre avec salto arrière et une vrille et demie, avant de rattraper la barre ?, réussie en finale, l'a sauvée. Le pari était loin d'être gagné d'avance. Au printemps, elle ne réussissait son Def qu'une fois sur vingt à l'entraînement.
Sa médaille d'or est «un peu mon anneau, comme pour le héros du Seigneur des anneaux», dit-elle. «J'ai besoin qu'elle ne soit pas trop loin».
Elle a pris 3 kilos
Ce talisman n'a cependant pas changé sa vision de la gym. Elle refuse pour l'heure de rempiler pour plus d'une année : «J'avais pris cette décision avant les Jeux», dit-elle. «Je préfère voir année par année. Quatre ans, c'est très long, et la gym est un sport très spécifique, dans lequel la croissance joue un rôle important. Depuis Athènes, j'ai déjà pris au moins 3 centimètres et 3 kilos. Ce n'est pas gênant, mais il faut s'adapter. Aux barres, par exemple, mes balancés sont plus longs et mon poids les plie un peu.»
A chaque saison suffit sa peine. En 2005, les championnats d'Europe, en Hongrie, l'attendent, puis ce seront les Jeux méditerranéens. Son entraîneur pense qu'il lui faut digérer tranquillement son succès. La véritable échéance sera donc les championnats du monde, en octobre à Melbourne (Australie). Emilie Le Pennec ne dissimule pas un appétit de médailles aiguisé par ses résultats d'Athènes. «Ce qui est pratique en gym, c'est qu'il y a plusieurs agrès... Et j'ai le regret de ma 14e place du concours général des Jeux, où une chute à la poutre m'a beaucoup coûté», dit-elle.
Finalement, c'est l'aspect commercial de son titre olympique qui pèse le plus à Emilie Le Pennec. Sa maman, Isabelle, s'est retrouvée malgré elle au c?ur d'un dialogue tendu avec la Fédération française de gymnastique (FFG), au point que, soucieuse de protéger les intérêts de sa fille mineure, elle a sollicité l'assistance d'un conseil juridique et financier.
Dotée d'une direction technique figée et peu inventive depuis une vingtaine d'années, la FFG s'est montrée prise de court, voire dépassée, par le premier titre olympique de son histoire. L'exploit d'Emilie Le Pennec a été chichement récompensé.
Alors que la Fédération française de natation octroyait 20 000 euros à Laure Manaudou pour son titre olympique du 400 m, la gymnaste n'a reçu que 7 500 euros de la FFG, soit la somme octroyée à la nageuse pour sa médaille de bronze sur 100 m dos. En revanche, la FFG a tenté de conclure avec sa jeune championne olympique un contrat d'exclusivité sur son image.
Confrontée au refus de la famille, la fédération joue l'apaisement. Arguant qu'en tant que modeste discipline olympique elle n'a «reçu aucune autre proposition», la FFG a soumis à Emilie Le Pennec des projets de contrats avec des partenaires fédéraux (constructeur d'agrès, compagnie d'assurances et équipementier) que la jeune fille, forte de son titre olympique, n'aurait aucun mal à décrocher sans son aide. Au bout du compte, la gymnaste n'a toujours rien signé...
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