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Le dernier match de Weah

1 janvier 2005, 00:00

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Cet homme-là est occupé. Propriétaire d'un restaurant et d'un supermarché aux Etats-Unis, de biens immobiliers dans plusieurs pays africains, ambassadeur du Fonds des Nations unies, George Weah est aussi candidat à l'a présidence du Liberia.

Sa carte de visite, imprimée recto verso, témoigne de ses nombreuses activités : pas moins de cinq numéros de téléphone y figurent. Ce jour-là, l'ex-joueur du PSG est de passage à Paris. Il est venu régler quelques affaires personnelles comme l'organisation de son jubilé, en juin 2005. Un match de gala qui, pour lui, sera peut-être le dernier... S'il devient président du Liberia quatre mois plus tard, George Weah, 38 ans, aura sans doute moins le loisir de taper dans un ballon.

L'ancien enfant pauvre de Monrovia s'est déclaré candidat à la mi-novembre Le scrutin est prévu en octobre 2005. Son vainqueur succédera à l'homme d'affaires Gyude Bryant.

Un tournant majeur dans l'histoire de ce petit pays d'Afrique de l'Ouest, où quatorze années de guerre civile ont fait 150 000 morts et entraîné le déplacement d'un million de personnes, soit un tiers de la population. Soumis à des sanctions économiques, le Liberia, toute première république africaine après sa création, en 1847, par des esclaves américains affranchis, est aujourd'hui une nation épuisée. Plus d'un habitant sur deux vit avec moins d'un demi-dollar par jour. Le chômage atteint 80 %.

Il aime son pays

Quand on lui demande l'origine de cette vocation politique, George Weah explique qu'il est avant tout «un Libérien qui aime son pays». Le 25 novembre, plusieurs dizaines de milliers de personnes scandant son nom l'ont escorté de l'aéroport à Monrovia.

«Symbole de paix et d'unité entre les communautés» comme il se décrit lui-même, George Weah ne souhaite guère s'étendre sur son projet politique «avant avril, date du début de la campagne». Il se contente d'évoquer ses priorités - «la solidarité, la paix, l'éducation et la santé» - et de préciser que «le bon Dieu» est à côté, sans oublier de citer John Fitzgerald Kennedy : «Ne demande pas ce que ton pays peut faire pour toi, mais demande-toi ce que tu peux faire pour ton pays»

Depuis son retour, il n'est pourtant pas resté inactif. Il a créé un parti, le Congrès pour le changement démocratique, et s'est assuré de l'appui de plusieurs associations civiles. Autres soutiens de poids : les deux radios et la chaîne de télévision privées qu'il possède. Ses proches promettent une campagne spectaculaire : ils aimeraient que Nelson Mandela participe à un meeting et que Yannick Noah donne un concert.

Habitué aux mesquineries du football, l'ancien champion n'a pas tardé non plus à se familiariser avec les crocs-en-jambe politiques. Depuis son entrée en lice, ses opposants ne se privent pas pour s'interroger sur ses capacités à diriger le pays. Grief lui est surtout fait d'avoir quitté l'école trop tôt. Il ne serait pas assez «éduqué». «Je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'être éduqué pour voir que les gens manquent d'eau potable, qu'ils n'ont pas d'électricité ou que les rues sont en mauvais état» répond-il. «Quant à ces hommes politiques qui se disent éduqués, qu'ont-ils fait pour ce pays en cent cinquante-sept ans ? Rien !»

Celui que ses rivaux jugent également trop naïf serait-il un profane absolu en politique ? Pas si sûr. S'il a passé l'essentiel de sa carrière en Europe, sa vie a toujours été étroitement liée à l'histoire agitée de son pays. Son tout premier transfert annonçait d'ailleurs déjà la couleur...

En cette fin 1987, le footballeur a 21 ans. Deux clubs le convoitent : le Tonnerre de Yaoundé et l'Africa Sport d'Abidjan. Le pays se déchire pour savoir dans quelle équipe, la camerounaise ou l'ivoirienne, doit aller le buteur des Invincible Eleven de Monrovia. Le chef de l'Etat, Samuel Doe, s'en mêle, comme le raconte la journaliste Massiré Corea dans sa biographie de George Weah, sortie en 1997.

Pas question, pour le dictateur libérien, de laisser partir pareille vedette en Côte d'Ivoire. Doe entretient en effet des relations houleuses avec le président Félix Houphouët-Boigny.

Weah s'installe donc au Cameroun. Il y restera trois ans, avant de recevoir la visite d'Henri Biancheri, le directeur sportif de l'AS Monaco. Celui-ci espère enrôler ce dribbleur hors pair. Le joueur ne demande qu'à découvrir la Côte d'Azur. Mais il lui faut, cette fois encore, le feu vert du chef de l'Etat. Les tractations auront lieu chez l'ambassadeur du Liberia au Cameroun. «C'était épique, digne d'un film», raconte Claude Le Roy. «L'ambassadeur, qui voulait sa commission, n'en avait jamais assez. Il est allé à jusqu'à demander quatre pneus neufs avec leurs enjoliveurs ! Il allait et venait entre son bureau, où nous étions, et la pièce d'à côté, où il téléphonait à Samuel Doe». George Weah pourra rejoindre l'Europe. Le Tonnerre de Yaoundé touchera un peu moins de 1 million de francs. Et l'ambassadeur «30 000 francs en liquide», se souvient Biancheri.

En juillet 1988, le footballeur pose ses valises à Monaco. Dix-huit mois plus tard, le Front national patriotique de Charles Taylor déclenche une rébellion dans le pays. Une barbarie sans nom attend le Liberia. Pendant les quatorze années que durera le conflit, Weah va faire beaucoup parler de lui. Crampons au pied, d'abord. Il marque des buts à foison dans la plupart des clubs où il passe (Monaco, PSG, Milan, Chelsea, OM...). En1995, il gagne le Ballon d'or.

Mais comment savourer ces distinctions quand le sang coule à flots sur votre terre natale ? Dans le même temps, le footballeur Weah s'est métamorphosé en «Mister George», un millionnaire à la munificence démonstrative. Il multiplie les donations aux hôpitaux de son pays, aux écoles, à l'université... A chacun de ses séjours à Monrovia, les miséreux convergent devant chez lui en quête d'argent. Sollicité par l'Unicef en 1994 dans le cadre d'une opération de vaccination au Liberia, il est intronisé trois ans plus tard ambassadeur de bonne volonté.

Aucune cause, à ses yeux, ne mérite d'être ignorée. Même en Europe. «Quand on rentrait de déplacement, George faisait parfois arrêter le car devant la station de RER de Saint-Germain-en-Laye», se remémore Bernard Lama, le gardien du PSG. «Aux SDF, il donnait les plateaux-repas auxquels nous n'avions pas touché.»

L'attaquant apporte aussi sa contribution au débat sur le racisme dans le football, mais bien malgré lui... En mai 1995, pour ses adieux au PSG, une banderole affirme «Weah, on n'a pas besoin de toi» avec des «S» écrits à la manière du logo des «SS» et des «O» en forme de croix celtique.

Un an plus tard, avec le Milan AC cette fois, le défenseur portugais Jorge Costa l'insulte en mimant des sauts de singe. Weah réplique d'un coup de tête. Il sera suspendu six matches mais recevra tout de même le Prix du fair-play de la FIFA.

Pendant toutes ces années, George Weah aide le football de son pays, achetant les maillots et les ballons de l'équipe nationale, payant de sa poche hôtels et déplacements, réglant les dettes de la fédération... Capitaine et grand frère, il fait la promotion des joueurs libériens auprès des clubs européens. Sept de ses compatriotes passent par son appartement monégasque. Certains feront carrière, comme Debbah.

Maison incendiée

A plusieurs reprises, ce dernier demande également aux fusils libériens de se taire. En janvier 1995, il dédie son Ballon d'or africain aux belligérants dans l'espoir de les voir déposer les armes. Un an plus tard, c'est un plaidoyer pour la paix qu'il publie dans le quotidien italien Tuttosport. Cette même année 1996, sa maison de Monrovia est incendiée par des proches de Charles Taylor. La raison ? Dans une interview, la star du football a souhaité l'intervention d'une force internationale au Liberia. Futur despote élu, Charles Taylor y a vu une provocation.

Sa course à la présidence est-elle finalement si surprenante que cela ? «Non, c'était sa destinée», répond Bernard Lama. «Nous en parlions déjà, à l'époque. On fantasmait un peu. Lui rêvait de prendre le pouvoir au Liberia et moi en Guyane.» L'annonce de cette candidature semble en tout cas avoir jeté le trouble dans les coulisses du pouvoir. George Weah jouit en effet d'une popularité à faire rêver tout responsable politique. «Il peut compter sur le soutien d'une foule incroyable», témoigne Zoom Dosso, le correspondant de RFI à Monrovia. Pour Mary Cahill, au siège de l'Unicef, «George, qui est né dans la misère, est également perçu comme le seul Libérien à être devenu millionnaire honnêtement.»

Dans un pays où la corruption atteint des sommets, la méfiance à l'égard de la classe politique reste de mise. C'est sans doute pour cette raison que plusieurs partis auraient essayé d'enrôler le champion avant qu'il ne se déclare. «Certains m'ont proposé de les rejoindre en échange de la vice-présidence du pays en cas de victoire» confie-t-il d'un ton calme, jamais véhément. «J'ai refusé, car si quelqu'un peut être vice-président il peut tout aussi bien être président. Il faut les mêmes qualités, non ? Ce sont ces mêmes politiciens qui affirment aujourd'hui que je n'ai pas les capacités pour gouverner?»

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