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Un atlas littéraire de Maurice en « Italiques »
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Un atlas littéraire de Maurice en « Italiques »
Pour notre cado banané 2004-2005, le couple Père-Noël, providence des intellectuels et des amateurs de belles-lettres, qu?est Sarojini Bissessur et Issa Asgarally, nous offre un atlas littéraire de Maurice particulièrement prometteur. Le projet, simple et limpide, consiste à établir une liste d?écrivains, du terroir, en ex-île ou Mauriciens de c?ur et à sélectionner dans leur ?uvre la description d?un paysage vantant les charmes d?un espace mauricien. Ils donnent raison à Jean Weisgerber de regretter qu?on néglige d?autant l?espace que l?on sublime le temps. L?espace a ceci de pratique par rapport au temps qu?il suffit de se transporter en un lieu chanté par un chantre emblématique pour s?imaginer Napoléon au pied des Pyramides, Christophe Colomb découvrant l?Amérique, Van Gogh peignant des Tournesols ou encore Gandhi protestant à grandes enjambées, une poignée de sel dans un poing tendu et provocateur. Bien sûr, il ne suffit pas de s?attabler au Café de Flore pour devenir Sartre ou Simone de Beauvoir. Il est aussi dommage de faire du shopping dans les magasins de Saint-Germain des Près, sans savoir qu?on foule aussi le berceau de l?existentialisme sartrien, ni même songer à donner rendez-vous à l?élue de son c?ur « au coin de la rue Dufour ».
Ce numéro 9/10 d?Italiques interpelle, bien sûr et en premier lieu, les autorités culturelles, touristiques, éducatives ainsi que le ministère des Administrations régionales (géré aujourd?hui par un ancien ministre de la Culture). Intellectuels, visiteurs, touristes, étudiants, élèves, écoliers, citoyens, pique-niqueurs, excursionnistes, promeneurs, ont tous besoin de savoir, sur place, que Savinien Mérédac a brossé la fierté obsessionnelle de Polyte le pêcheur matamore de Grand-Gaube, que Robert Edward Hart a savouré les pâtés so bouillants de son voisin de colporteur à la malle bleue, surnommé par l?enfant de la ruelle Saint-Louis qu?il est resté, la tête réso parce que seul un réchaud plein de charbons ardents peut permettre à des pâtés de demeurer chauds et bouillants à l?aller comme au retour d?une tournée matinale de plusieurs heures. Ces autorités auront-elles l?intelligence pour comprendre cette exigence ? That?s the question, dirait le grand William.
<B>Le devoir d?enraciner Maurice à ses sources</B>
L?histoire mais aussi la littérature, les beaux arts s?enseignent à l?aide de panneaux inspirateurs et stimulants, rappelant, expliquant, au passant motivé, le moment de grâce, survenu en les lieux qu?il foule et décrit par tel poète ou brossé par tel peintre. Le devoir de mémoire comprend aussi cela si l?on veut que des valeurs sacrées se transmettent d?une génération à l?autre. N?est-ce pas notre devoir patriotique de léguer à nos héritiers spirituels une île Maurice encore plus belle mais encore plus intelligente, plus harmonieuse, une île Maurice davantage enracinée à ses sources ancestrales et multiples.
Un peu tardivement, peut-être, Issa Asgarally rend hommage à Rama Poonoosamy et à ses collaborateurs qui nous ont jadis offert une Ile Maurice en 80 lieux. Encore que Rama fait appel à des écrivains même en herbe pour décrire à ses lecteurs les lieux ayant charmé et marqué leur enfance mauricienne, tandis qu?Issa Asgarally fait confiance à des auteurs chevronnés, connus et appréciés des deux côtés du Bell-Buoy. Il faudrait aussi feuilleter à nouveau les albums, mi-touristiques, mi-littéraires, dans lesquels les Georges André Decotter, les Philippe Lenoir, les Marcel Cabon, les Régis Fanchette, les Pierre Renaud, juxtaposent l?espace mauricien et les citations littéraires, capables de les sublimer et de les pérenniser. Il ne faut surtout pas chercher qui fait mieux ou davantage que ses devanciers ou de ses successeurs. Ils se complètent. à nous lecteurs, de collectionner les écrits valorisant notre île et de trouver, dans les uns, le piment, le miel, le basilic, manquant aux autres.
La centaine de pages de ce double numéro d?Italiques (9/10) ne suffit d?ailleurs pas à tout dire ni à tout démontrer. Asgarally choisit les repères chronologiques commençant par Bernardin de Saint-Pierre, Alexandre Dumas, Baudelaire, Conrad, Lingen, L?Homme vieillissant, au bord de la tombe, Hart, et ainsi de suite. Mais choisir Le Voyage à l?Isle de France fait regretter l?absence des descriptions romantiques de Paul et Virginie. Le cours de géographie topographique retenu dans Georges le Mulâtre d?Alexandre Dumas fait, bien sûr, regretter l?absence de la description vivante et colorée du bal chez le gouverneur avec ses intrigues et ses énigmes, la fête du ghoon à la Plaine-Verte, la journée de courses hippiques dans ce Champ de Mars que des vandales veulent abandonner pour une Bagatelle ou encore pour de nouveaux espaces sans âme ni passé à Trianon. C?est dire la difficulté de choisir la citation littéraire et géographique consensuelle. Un secrétaire de la ville de Quatre-Bornes, d?une grande sagesse, répétait sans cesse l?impossibilité de satisfaire tout le monde ainsi que sa belle-mère. Il y aura donc toujours des esprits chagrins pour contester tel ou tel choix, tel ou tel auteur, tel ou tel passage, au lieu d?apprécier qu?Italiques et son atlas littéraire viennent s?ajouter à leurs connaissances préalables de la richesse emblématique de leur île Maurice.
Plus grave encore pourrait être l?absence de certaines corrections, rien que pour le plaisir de souligner l?amusement du lecteur de voir l?omniscient Malcolm de Chazal confondant entre le Morne et la montagne du Rempart, au point de réussir à apercevoir, de la croisée de La Louise, ce tremplin montagneux pour esclaves suicidaires et de vouloir le coiffer d?une mitre épiscopale empruntée à la montagne du Rempart. On peut aussi regretter l?absence de certains rapprochements comme le refus d?Eugénie Renouf d?être pour Conrad ce qu?Eléonore Broudou fut pour Jean-François Galaup de la Pérouse. C?était peut-être aussi le moment de rappeler la simultanéité liant les arrivées de Charles Baudelaire, passager du Paquebot des Mers du Sud, et du Père Jacques Désiré Laval, celui du Tanjora. Est-ce si déraisonnable d?imaginer une rencontre, un bref entretien, entre l?auteur des Paradis artificiels et le futur Apôtre de Maurice ?
Des écrivains manquent aussi à l?appel, rendant d?autant plus incompréhensible la place accordée, par exemple, à un Michel Deguy. La présence de Tahar ben Jelloun peut-elle, ainsi, justifier l?absence d?un Paul Jean Toulet dont l?âme naît sur une « douce plage? de la savane en fleur que l?océan trempe de pleurs et le soleil de flamme », lui qui a si bien chanté « les tambours du Morne Maudit, battant sous les étoiles » ou encore « Bénarès, dont le nom est rempli de parfums, je n?ai vu, sur tes bords, fumer que trois défunts ». La présence éphémère de Jean Fanchette à Poste La Fayette peut-elle justifier l?absence des souvenirs de la rue Boundary de son frère Régis ? Et quid de la maison mahébourgeoise du Notaire des Noirs ? A-t-elle marché elle aussi vers le large de la Pointe d?Esny ?
<B>Un indicateur utile de l??uvre à poursuivre</B>
Ayons surtout la sagesse de reconnaître qu?il faut bien davantage que la centaine de pages d?un numéro spécial d?Italiques et de la concentration des efforts de tous ceux se passionnant pour l?île Maurice littéraire et artistique, pour dresser un état des lieux poétique et pictural pouvant s?approcher de l?Atlas littéraire voulu au départ et qui n?est pas sans ressembler au rocher de Sisyphe. N?être pas complète n?empêche pas à l??uvre de Sarojini Bissessur et d?Issa Asgarally de nous indiquer utilement la route à suivre, l??uvre à poursuivre et c?est son principal mérite, sa première valeur. à ce titre, ce numéro spécial d?Italiques a parfaitement sa place dans la documentation Mauritiana de ceux et celles cherchant à mieux maîtriser notre riche patrimoine littéraire.
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