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La parole pour conjurer le mauvais sort

12 décembre 2004, 00:00

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Leur donner la parole, comme cela a été fait jeudi par ces deux centres, en collaboration avec la Media Watch Organisation, leur a permis d?alléger le poids de leurs souffrances morales.

Ce qui est marquant chez ces filles de 17 à 45 ans, c?est leur regard qui est éteint, comme mort. À croire que l?espoir n?y brille plus. Une s?endort à même sa chaise. Sur les paroles réconfortantes de Loga Virahsawmy, Danny Philippe et Sigfried Samuel, respectivement présidente de la Media Watch Organisation, animateurs du Centre de solidarité et à Prévention, Information et Lutte contre le sida, certaines de ces femmes se mettent à parler d?une traite, comme pour se libérer dans un élan cathartique.

Un des points communs entre celles qui étaient sous l?emprise de la drogue est qu?elles viennent de cellules familiales explosées, à l?instar de Marie. Cette dernière n?a que 12 ans quand ses parents se séparent. Rêvant de la chaleur d?un foyer dont elle a été privée, Marie se met en ménage à l?âge de 16 ans avec un homme qui la comble. Ils ont même un enfant ensemble. Mais elle finit par se sentir esseulée quand il prend de l?emploi comme marin. Il s?absente du pays pendant de longs mois. Elle trompe alors sa solitude tant bien que mal.

C?est son beau-frère qui l?incitera à fumer de l?herbe, puis à se shooter. Elle finit par ne plus pouvoir se passer de la drogue, et la spirale infernale commence. Tout son argent y passe. Quand elle est à sec, Marie se prostitue. Et quand tout a fini par se savoir, elle a été rejetée par tous, sauf par sa mère. Comme elle néglige son fils, sa belle-mère finit par lui retirer l?enfant. Et cette séparation est un coup dur pour Marie. « Monn kontinie droge me sak foi mo fini, mo plore. Ler mo explik sa kamarad, li dir moi ki au fon, mo napli le droge. »

Lacérations et matraque électrique

Sa belle-mère ne lui refuse toutefois pas le droit de visite à son fils. Un jour, l?enfant, qui a dix ans lui a fait remarquer qu?il ne manque de rien matériellement, mais que ce qui lui fait cruellement défaut, c?est le manque d?affection de sa mère. Ces paroles lui vont alors droit au c?ur. Marie se rend alors au centre Chrysalide, où elle y est depuis neuf jours. « Mo kontan monn resi travers period pli difisil la. Aster la, mo le retruv boner mo ti ena. »

Tout comme Marie, Bélinda vient aussi d?une famille désunie. Elle vit avec sa mère qui se shoote, mais Bélinda refuse pourtant d?y toucher. Dans la cour où ils vivent, il y a une maison close. Bélinda grandit en ayant constamment sous les yeux cet univers de prostitution. Elle a sa première relation sexuelle à 16 ans. Un jour qu?elle bavarde avec des travailleuses du sexe, un ressortissant étranger se présente et la sollicite. Bélinda refuse. Sa mère qui a besoin d?une dose, insiste pour qu?elle cède. « Mo mama dir moi to napli vierge mem, ale ar li. » C?est ainsi qu?elle va se prostituer à domicile pour Rs 500.

Dans une discothèque, Bélinda croise un étranger qui tombe amoureux d?elle et veut l?épouser. Même si ce sentiment n?est pas réciproque, elle décide de changer de vie et de repartir à zéro. Alors les formalités pour obtenir un visa traînent en longueur, elle rencontre un Mauricien de son âge dont elle s?éprend. Finale-ment, elle se rend quand même en Suède et tente de l?oublier. « Pa kone kouma linn gaign mo nimero telefonn ek linn sonn moi. Linn plaign ar moi. Monn rent dan so febless. »

Elle rentre alors au pays sur un coup de tête, et se met en ménage avec celui qui se révèle être un dealer. Elle commence par fumer de l?herbe d?abord et se shoote ensuite. Quand son compagnon n?a plus d?argent pour se procurer ses doses, il la force à faire le trottoir. « Si mo pa le fer li, li bat moi. Ler mo gaign kas zis pou mo dose ek ki mo pas donn li, li bat moi. » Il lui lacère le corps avec un objet tranchant et utilise même une matraque électrique.

« So dernie violans inn pas akot legliz l?Immaculée. Li ti pe bat moi ek pile moi are miraille. De garson ki travail are monper, inn vinn tire moi. » Ayant entendu parler du centre Chrysalide, elle s?y rend et elle est acceptée. Si Bélinda veut s?en tirer, elle craint le moment où elle devra reprendre le fil de son existence, une fois désintoxiquée et formée à un métier. « Mo ena lenn pou sa zom la dan mo leker. Mo pa le li revinn pre moi. Li kone kot mo reste e li pou arsel moi? ».

Sarah n?a que 17 ans, mais elle traîne déjà un lourd passé. Ses parents ne s?entendent pas bien et se querellent. Son père a un penchant pour la bouteille. La jeune fille tente de l?imiter et essaie de noyer son mal-être dans l?alcool. Plus elle boit, plus son organisme a besoin d?alcool. Elle boit même avant d?aller à l?école. Si bien qu?un jour, elle est renvoyée et suspendue de l?école.

Au lieu de l?aider, ses parents l?accablent, l?affublant de qualificatifs de « move tifi » et de « fam vakabon ». Sara culpabilise, mais cherche de l?aide, notamment auprès du Centre de solidarité. En août dernier, elle reprend l?école où son histoire s?est ébruitée, mais se fait accompagner par une psychologue.

La « cinglée » de service

Les étudiantes se montrent alors impitoyables à son égard. Sarah passe pour la cinglée de service, ivrogne de surcroît. Elle a alors du mal à subir la pression et rechute. « Mo pa finn siport sa bann zizman la, mem si personn pa finn fors moi boir et ki mo tousel kinn replonze. » La jeune fille a toutefois trouvé un soutien au Centre de solidarité et, fort heureusement, n?a pas touché à une goutte d?alcool depuis quatre mois. Elle dit se sentir nettement mieux depuis.

Les femmes qui se sont prostituées évoquent aussi le manque de considération des policiers à leur égard. « Zot pa pran nou au serie. Kan nou apel zot, zot pas vini. Seki vini, reklam faver. » Les animateurs promettent de les mettre en contact avec un homme de loi pour qu?elles connaissent mieux leurs droits, de même qu?avec un haut responsable de la police pour qu?elles expriment leurs griefs. Lorsque la rencontre se termine, ces femmes ont un soupçon de sourire aux lèvres. « Nou soulaze nounn kapav koz sa ar kikenn. Sa liber nou? »

À bas la culpabilisation

Les expressions qui culpabilisent ont été universellement rangées au placard et remplacées par d?autres qui sont neutres. Ainsi, on ne dit plus prostituée mais « travailleuse du sexe ». On ne parle plus d?un toxicomane comme d?un drogué mais d?un usager de drogue par voie intraveineuse. Il n?est plus question d?alcooliques mais de malades de l?alcool. Dans le milieu des séropositifs, on n?évoque plus la transmission du VIH/Sida de la mère à l?enfant mais la transmission du virus des parents à l?enfant parce que dans bien des cas, la mère a été contaminée par son partenaire.

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