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?L?océan Indien, un modèle pour l?humanité?
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?L?océan Indien, un modèle pour l?humanité?
■ Maurice indépendante, La Réunion ?départementalisée? : au cours de ces dernières années, les deux îles ont pris des chemins différents. Quelle analyse en tirez-vous ?
La loi de 1946 faisait de ces îles des départements, bénéficiant de tous les droits sociaux, des citoyens français. Or, de 1946 à 1959, les structures économiques n?avaient pas changé. Le gouvernement de Paris ne reconnaissait pas les droits aux Réunionnais à la protection sociale. La création du Parti Communiste Réunionnais (PCR) en 1959 résulte d?une réflexion entre les dirigeants de la Guadeloupe, de la Martinique et de la Réunion. L?héritage des luttes a fait, qu?à partir de 1959, s?est déchaînée contre le PCR une répression considérable, avec des condamnations et des expulsions de La Réunion. On a assisté à une fraude électorale généralisée, ouverte, cynique, avec l?appui des forces de répression du gouvernement de Paris. Dans ce cadre, la revendication d?autonomie proclamée au congrès constitutif de 1959, a concentré contre elle tous les efforts de l?administration et des partisans du maintien de l?ordre colonial.
■ A cette époque, le PCR prône-t-il l?autonomie, voire l?indépendance de La Réunion ?
L?autonomie a été identifiée à la revendication de l?indépendance pour d?une part, tromper l?opinion, et d?autre part, justifier la répression judiciaire. C?est dans ces conditions que le processus d?indépendance à Maurice a été stigmatisé à La Réunion et qu?il y a eu un double mouvement. Des forces anti-progressistes réunionnaises ont établi des relations à Maurice avec ceux qui étaient contre l?indépendance, ce qui explique les nombreux voyages de Sir Gaëtan Duval (SGD) à la Réunion, tandis que les militants progressistes établissaient des contacts avec leurs homologues de Maurice.
C?est alors qu?est intervenue la proclamation de l?indépendance de Maurice. Il y eut à ce moment de la part du gouvernement français, sous l?impulsion de Michel Debré, ancien Premier ministre, une attention particulière à l?évolution à Maurice. SGD avait ses entrées non seulement à La Réunion, mais aussi à Paris, et on a assisté à des pressions considérables du gouvernement français sur le gouvernement mauricien. Dans ce cadre, nos relations s?étendaient à Maurice au PTR et au jeune MMM. Au moment de la répression contre le MMM, nous avons multiplié des actes de soutien politique et de solidarité vis-à-vis des militants poursuivis. Mais cela n?a pas remis en cause nos relations avec le gouvernement mauricien dirigé par SSR.
■ Comment se concrétisaient alors vos liens avec les dirigeants mauriciens ?
Lors de mes nombreux séjours à Maurice, j?avais des contacts suivis aussi bien avec Ramgoolam et Ringadoo qu?avec Bérenger. Cette période a scellé une solidarité entre nos luttes, ainsi qu?avec les forces progressistes de Madagascar et des Seychelles. Il y a eu des rencontres et des déclarations communes. On retrouve aujourd?hui en application les thèmes évoqués lors de ces discussions. Il est évident que lorsque la situation a évolué et que les partis progressistes des îles du sud-ouest de l?océan Indien se sont retrouvés dans des positions de pouvoir à La Réunion, nous avons poursuivi ces rencontres, mais dans un contexte qui avait changé. Se posaient alors beaucoup plus de débats sur les voies de développement choisies que sur les conditions de solidarité contre la répression. Au fur et à mesure sont apparues les différences de situations entre nos îles.
■ Justement, nos deux économies ont emprunté des voies différentes, l?une étant plus autonome?
Nous avons des positions de direction au conseil régional et dans les municipalités. Malgré ces compétences, La Réunion reste intégrée à l?État, à l?économie et à la société françaises. La France s?intègre de plus en plus à l?Europe. En revanche, Maurice, à partir de relations très différentes avec l?Europe, mais bénéficiant des conditions du protocole sucrier, a bâti son développement. Donc, malgré leurs différences de statuts, nos îles se trouvent concernées par le processus de mondialisation. Par exemple, le nouveau règlement sucrier européen, qui intéresse les quotas et les prix, frappe directement la filière canne /sucre à La Réunion. Ce même règlement sucrier a des conséquences directes tout aussi négatives sur le protocole sucrier qui lie les pays ACP à l?Union européenne. Nos luttes pourraient converger contre ces mécanismes de la mondialisation libérale.
■ Comment ?
Dans notre intégration à l?Europe, nous avons mené une action permanente depuis plus de vingt ans. Elle vise à dire que dans l?intégration de nos îles au marché unique européen, on doit tenir compte de nos handicaps permanents. Il s?agit de l?extrême éloignement du marché européen, qui nuit à notre production acheminée sur l?Europe et à nos importations. Notre marché intérieur est relativement faible et se pose également la difficulté dans les échanges par rapport à l?industrie des pays européens. Nos économies héritées de la colonisation reposent sur quelques produits et activités (le sucre, la pêche, le tourisme). Si une seule de ces activités est menacée, c?est l?ensemble qui est affaibli. On peut imaginer une lutte commune pour que ce concept de handicap permanent des économies vulnérables soit pris en compte par l?OMC.
■ Un front commun des économies ultrapériphériques se mettrait donc en place ?
Il y a des initiatives à prendre. Si à partir de rencontres, sous l?égide de l?ONU, nous pouvons coordonner nos luttes, nous pourrions aboutir à des succès. Nous faisons partie de la même région inter tropicale, donc confrontés aux mêmes cyclones. Or, avec l?aggravation de l?effet de serre dans le monde, nous subissons des conséquences de plus de deux siècles d?industrialisation de l?Occident. Quels que soient nos statuts politiques et nos situations économiques, il y a une communauté d?intérêts qu?il s?agit de faire valoir.
■ La coopération régionale ne se manifesterait donc qu?en cas de crise ?
Pour l?instant nous ne connaissons que les effets négatifs de la situation et si la solidarité est nécessaire, ce serait pour trouver des solutions. Mais le vieux rêve de nos populations, celui de corriger les conséquences du régime colonial, de l?esclavage, de l?engagisme, du racisme et de la dévalorisation de nos cultures, reste encore vivace. En même temps, je crois que la diversité des peuplements et la diversité des rêves dans chacune de nos îles sont des richesses que ne possède aucun autre pays. C?est chez nous que se bâtira le modèle de l?être humain dans cinq ou six siècles. C?est ici qu?il y a le plus de tolérance, ou en tout cas, le moins d?intolérance.
■ Plus de tolérance ? La Réunion et Maurice sont des peuples frères, mais néanmoins, chez vous, le Mauricien est souvent traité comme un émigré?
Le gouvernement de Paris tient un discours contradictoire. Il souhaite que La Réunion soit accueillante envers les habitants des pays voisins et surtout les étudiants. C?est le discours. Mais dans la pratique, il y a difficultés extrêmes pour l?obtention d?un visa. C?est un système dont les conséquences sont le démenti le plus net aux grandes proclamations. Il est vrai que compte tenu de l?étroitesse de notre territoire, des difficultés économiques et sociales, nous ne pouvons accueillir en permanence des personnes venues de l?extérieur. Mais il ne faut pas confondre ce problème avec les autres. Les peuples de Maurice et de La Réunion se sont formés à partir d?apports extérieurs permanents. Il y a une tradition d?ouverture de société qui n?existe dans aucun pays d?Europe. Il est évident qu?à partir de là, on ne peut qu?être choqué du fait que nos îles ne peuvent échanger. C?est un frein mis à notre épanouissement culturel. Tant qu?on ne réformera pas le système de visa, cette attitude fermée va perdurer.
■ La coopération régionale relève néanmoins des compétences du conseil régional. Or, les seuls échanges entre La Réunion et Maurice se traduisent par le tourisme?
C?est plus compliqué que ça. Les colonies anglaises ont connu avec la Grande-Bretagne un système d?exploitation économique et de racisme, aussi négatif que celui apporté par la colonisation française. Mais dans les modes d?administration, il y a eu de la part des Anglo-Saxons, une indifférence totale des pratiques culturelles des pays qu?ils ont colonisés. À la limite, il y a du mépris dans cette indifférence et quand on le pousse jusqu?au bout, ça donne l?apartheid. Dans la colonisation française, le colonisateur se dit porteur d?une civilisation supérieure, ce qui implique le reniement des cultures considérées comme barbares. Les choses évoluent, mais des séquelles demeurent. Ce qui fait que dans le cadre de l?Etat français, il y a des compétences qui relèvent du domaine régalien de l?Etat et qu?on ne peut déléguer. Dans l?état actuel de décentralisation du gouvernement, l?initiative laissée aux collectivités locales d?établir des relations avec leurs homologues des pays voisins est quand même effective. Mais quand il s?agit d?aller plus loin, on ne peut le faire sans une délégation du gouvernement français. Celui-ci devra trouver des solutions plus adaptées aux réalités.
■ Si vous pouviez refaire l?histoire, pour quel mandat opteriez-vous : président d?un conseil régional d?un département français d?outre-mer ou premier ministre d?un pays indépendant ?
On ne refait pas l?histoire. La marche de l?indépendance des colonies anglaises s?est faite dans un rapport de force où les mouvements de libération posaient le problème d?un règlement rapide. Le colonisateur n?avait qu?un but, sauvegarder ses positions économiques et militaires et ne pas s?opposer de façon absolue à l?accession à l?indépendance. Je me rappelle que Sir Gaëtan Duval avait réclamé à un ministre travailliste anglais, le statut de comté anglais pour Maurice. La réponse du ministre fut un sourire. C?était pour lui chose inconcevable. Dans le même temps, il y avait à la Réunion, l?intégration et une lutte furieuse contre la simple revendication d?autonomie. Le gouvernement français a donné aux habitants de ses colonies le statut de citoyens français. Avec la concession de droits sociaux, il n?y avait pas cette idée d?une revendication de l?indépendance dans la mesure où celle-ci se nourrit par l?existence d?un peuplement avant l?arrivée du colonisateur. À La Réunion, ce peuple d?origine n?existait pas. Maurice également ne présente pas de peuplement d?origine, mais le maintien de la culture, de la langue des différentes composantes a engendré une aspiration commune à diriger le pays.
■ Mais vous avez quand même renoncé à l?idée d?indépendance ?
Est-ce que les pays indépendants par leur statut le sont véritablement, lorsqu?ils doivent respecter à la lettre les directives du FMI ou de la BM ? D?autre part, les vieux pays d?Europe sont en train de perdre leur indépendance puisqu?ils délèguent à la commission de Bruxelles le soin d?élaborer des propositions, au parlement européen le soin de les voter et au conseil des ministres de les adopter. Cette période de l?indépendance des Nations-Etats a marqué toute l?histoire de l?Europe. Les dirigeants de ces États prônent aujourd?hui l?abandon de secteurs des plus importants. 80 % des lois françaises découlent des directives de Bruxelles.
Le problème d?aujourd?hui est d?obtenir un respect des populations qu?on a colonisées. L?harmonie ne sera réelle que lorsque le colonisateur se sera débarrassé des séquelles héritées de la période de la colonisation. Il y aura ainsi une véritable égalité et l?on pourra envisager l?organisation de ces sociétés de ces pays sur une base démocratique.
■ A presque 80 ans, vos journées sont toujours bien remplies. Songez-vous un jour à vous arrêter pour jouer au grand-père comblé ?
Rien ne maintient mieux l?activité et le dynamisme que l?action. De Gaulle disait que la vieillesse est un naufrage et qu?aux assauts biologiques, l?esprit ne répond pas par la résistance, mais s?abandonne. Moi je pense qu?au contraire tout est dans l?attitude de l?esprit. On peut voir des jeunes biologiques qui sont déjà des vieux mais aussi l?inverse. Il y a un mot que je comprends socialement et que je défends, mais que je n?arrive pas à concevoir, c?est celui de ?retraite?. Cela veut dire quoi ? Que l?on s?arrête de faire ce qui est nécessaire au maintien de la vivacité de l?esprit, de l?initiative, de l?action politique ? Je ne pourrais pas.
■ On a beaucoup écrit sur vous. Mais vous-même n?avez jamais songé à écrire ??
Il faut avoir le temps et ce temps me fait défaut. Mais il y a des choses qui seraient intéressantes à dire et à confronter. Par exemple, je suis étonné par la rapidité de l?évolution dans le monde, par les évolutions démographique, climatique, économique avec l?évolution de la mondialisation et de la technique. Cette accélération fait que nous vivons un moment unique de l?humanité. En même temps, le retard économique de certains pays, l?impasse des civilisations préparent des conditions de bouleversement mondial. C?est une évidence et je ne comprends pas pourquoi les dirigeants du monde entier n?en prennent pas conscience. Quand on est dans une petite île et qu?on a quelques moments, on y réfléchit. On se dit pourquoi ne pas le dire ? Je pense que l?humanité actuelle est aveugle car conduite par des aveugles. Elle va à la catastrophe. Je reprendrai un vieux mot d?ordre, il ne s?agit plus d?expliquer le monde, mais de le transcender.
Propos recueillis par Saphira KALLEE
60 ans de combat politique
■ Il a marqué de son empreinte soixante années d?histoire politique réunionnaise. Né en 1925 en Thaïlande, il s?engage à 17 ans dans les Forces françaises libres. Personnage emblématique de l?île, il a accompagné, sinon les révolutions, du moins les mutations statutaires de La Réunion : départementalisation en 1946, décentralisation en 1983, et intégration de plus en plus poussée dans l?Europe depuis une vingtaine d?années. En soixante ans, Paul Vergès aura été de tous les combats (dont celui contre Michel Debré et pour l?autonomie dans les années 60 ) et occupé toutes les fonctions politiques et institutionnelles : secrétaire général du Parti Communiste Réunionnais (créé en 1959), maire du Port (1971-1989), député de La Réunion (dès 1956), sénateur, député européen (dès 1979) etc. En avril dernier, à presque 80 ans, il conquiert un second mandat de président du conseil régional. Une assemblée territoriale qui correspond bien à ses nouveaux credo militants : la lutte contre le réchauffement de la planète et le développement durable selon une philosophie écologiste. Bref, un communiste de la première heure devenu humaniste de la planète?
(Réf. Paul Vergès : « D?une île au monde », entretiens avec Brigitte Croisier, L?Harmattan, Paris, 1993).
Voyages
?L?express? continue à vous faire voyager. Après les recoins du pays, puis Rodrigues, c?est au-delà de nos rives que le regard du lecteur est invité désormais à se porter : Madagascar, la Réunion, les Seychelles, les Comores, l?actualité des îles voisines sera, ici, survolée.
L?intérêt de cette rubrique est certainement motivé par l?ignorance dans laquelle nous sommes du quotidien de nos voisins. Nous faisons partie de blocs régionaux, nous assumons même la présidence d?un d?entre eux, et pourtant...
Mais il répond aussi à un dynamisme créé par l?ouverture récente de nouvelles possibilités d?échanges. La Grande Île d?abord est un vaste chantier de réformes. Madagascar s?ouvre à la région, offrant autant d?occasions de développer de véritables filières basées sur la complémentarité de nos économies, que de partage de savoir-faire. Il y a encore les possibilités d?échanges commerciaux avec La Réunion, les projets touristiques communs avec les Seychelles....
Nos destins sont liés, comme cette mer qui nous unit. La Commission de l?océan Indien le sait bien qui s?est imposé une nouvelle feuille de route pour consolider le rapprochement des îles ?afin de contribuer à l?unité de la région et à lui donner les moyens de devenir une force pour faire entendre sa voix?. C?est à ce rapprochement, beaucoup plus humblement, que nous souhaiterions contribuer.
C?est une faveur que nous a accordée Paul Vergès, en inaugurant cette rubrique. Le caractère illustre de l?homme, première personnalité de la Réunion à 80 ans, a dicté qu?on lui consacre une page entière. Les prochaines seront un tour des îles, réalisé à partir de La Réunion et de Madagascar, où sont basés nos correspondants.
La rédaction
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