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Victoire Rasoamanarivo, la Bienheureuse (suite)

19 septembre 2004, 20:00

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La fille avait dix-huit ans et reprit joyeusement le chemin de son école ordinaire. La persécution familiale ne s?arrêta point pour autant. ?Promesses, menaces, séduction?, témoigne le père Caussèque, arrivé à Tananarive quatre ans plus tard, ?rien ne sera omis dans la famille pour convertir, disait-on, ces deux pécheresses endurcies?, Rosalie et Victoire désormais inséparables. Dix ans plus tard, à la mort de Rosalie, Victoire pleura son esclave comme une fille pleure sa mère, la veilla, l?ensevelit et pria pour elle, accomplissant la parole de saint Paul : ?Pour vous qui êtes baptisés dans le Christ, il n?y a plus ni esclave, ni homme libre. Vous n?êtes tous qu?un dans le Christ.?

Cette persécution entre chrétiens provoqua chez Victoire un irrésistible besoin de confesser sa foi. Désormais, elle agira en toute circonstance comme en présence de Dieu. Devant la reine, le Premier ministre, son oncle, la Cour protestante ou païenne, dans les réunions de famille, sur les grands chemins, elle pratiquera sans ostentation mais sans défaillance. Et si on lui manifeste quelque étonnement, elle répond : ?C?est ainsi que nous faisons, nous, catholiques.? Rainimaharavo céda. Les menaces cessèrent. Un jour, dépouillé de ses biens, malade et infirme, il se retirera à la campagne avec ses deux derniers esclaves, dans la seule maison qu?il possédera encore, abandonné de tous sauf de Victoire qui restera fidèle à le visiter, à l?encourager et à secourir sa détresse.

Victoire à 20 ans s?affirme dans la perfection

Radriaka, comme les autres membres de sa famille, fit construire sa maison à quelque 200 mètres du palais de la reine. Victoire se devait désormais à son devoir d?état, celui de maîtresse de maison et de dame de compagnie de la reine, ce qui ne l?empêcha pas de poursuivre la vie de prière commencée avec Rosalie. Pendant quinze ans, la vie qu?elle va mener la préparera au rôle apostolique qu?elle sera appelée à remplir au bout de ce temps : une vie monacale quant à l?horaire établi avec l?aide de son directeur de conscience, le père Ailloud. Levée à trois heures du matin, elle arrivait à pied à l?église à quatre ? les déplacements en filanzane ne se justifiant occasionnellement que pour cause de santé. Elle assistait à toutes les messes et rentrait à huit heures. Après une journée consacrée à sa maison et à la Cour, elle se rendait de nouveau à l?église pour une visite à trois heures après midi, puis visitait les malades. A six heures, elle réunissait ses esclaves pour la prière du soir et le chapelet. Ses oraisons se prolongeaient dans la nuit.

Telle fut sa règle de vie jusqu?à sa mort. Ses sorties matinales accompagnées d?une esclave portant une lanterne déplurent à sa famille. ?On? posta des esclaves dans certains carrefours pour lui lancer des pierres. Une fois les gardiens de nuit l?arrêtèrent, d?où la sentence bienveillante et péremptoire du Premier ministre qui savait sa belle-fille incapable de tramer un quelconque complot : ?Personne n?a le droit de sortir dans les rues pendant la nuit, excepté Victoire.? Sa prière préférée, le rosaire dit sur un chapelet normalement recouvert par son lamba, causa, par le frottement presque continuel des grains, des callosités apparentes sur ses doigts.

Sa charité proverbiale, s?exerçait tout spécialement à l?égard de ses esclaves. Sur plusieurs centaines, trente demeuraient en sa maison, la plupart des enfants qu?elle envoyait à l?école ou des jeunes filles qu?elle gardait jusqu?à leur mariage. ?A nous qui demeurions dans sa maison, raconte une de celles-là, elle nous donnait des habits trois fois par an.? Aux autres, elle en donnait un au commencement de l?année. Elle ne demandait aucune redevance aux esclaves qui cultivaient ses rizières pour leur propre compte, et achetait le riz nécessaire à sa maison toutes les semaines au marché. A ses porteurs, elle payait le même prix qu?ils recevaient des Européens. Pour les malades, elle prévoyait médecin et remèdes. A l?occasion d?une naissance, elle fournissait linge, bois de chauffage et argent. Elle réprimandait à l?occasion ses esclaves jaloux de ses libéralités ?aux pauvres du dehors? et qui disaient qu?elle ?tapissait le dehors de sa maison?.

Une humble femme de Mantasoa donna le jour à des quadruplées. Abandonnée par son mari, seul son frère la soutenait lorsqu?il fut mobilisé à Tananarive. Victoire prit la famille chez elle, la défraya de tout pendant deux mois et obtint du Premier ministre que le frère soit exempté du service militaire.

Pour ses innombrables bonnes ?uvres, elle se faisait aider par des personnes employées à découvrir les misères cachées. Elle partageait ses repas avec ses ?aides de camp? et ses esclaves, ces derniers restant assis sur leurs nattes. Radriaka ne s?asseyait presque jamais à la table de son épouse. ?Quinzième Honneur? (le degré le plus élevé étant le 16e), il servait dans l?état-major de l?armée. Son dévergondage faisait souffrir Victoire. Ceux qui connaissent un peu Madagascar vous diront que la femme malgache considère les infidélités de son époux comme une fatalité. Peut-être nantie de cette prédisposition native, en tout cas renforcée par sa foi de néophyte, elle supporta tout avec une patience inaltérable. Indigné de la conduite de son fils, Rainilaiarivony voulut, de concert avec la reine, rompre le mariage et libérer Victoire, mais elle s?y opposa en plaçant le problème sur le plan religieux : ?Le mariage chrétien est indissoluble, dit-elle. Institué par Dieu et béni par l?Église, les hommes n?ont sur lui aucun pouvoir.?

Victoire ne prononça jamais aucune récrimination contre Radriaka mais pria et fit prier pour sa conversion, tout en l?associant à ses ?uvres caritatives et l?entraînant à l?accompagner dans ses fonctions religieuses et officielles : présidence de fêtes scolaires ou funérailles.

Sa vie de prière constante et de bonnes ?uvres, n?empêchait nullement Victoire de tenir honorablement son rang dans le monde. Ni triste, ni compassée, elle occupait sa place dans les réunions de famille, assistait aux repas de noces, paraissait devant la reine comme dame de la Cour.

Ranavalona II succéda à Rasoherina à son décès en 1868 : protestante zélée, la nouvelle reine pratiquait assidûment la religion dite Réformée et la cour avec elle. Victoire pratiquant non moins assidûment la religion catholique se présentait dans ce milieu sans crainte ni timidité et y remplissait consciencieusement son rôle de dame d?honneur, prenant part aux jeux qui ?amusaient? la reine : elle jouait au loto, passe-temps favori de Sa Majesté, aux dominos et aux cartes. Mais avant et après les repas, elle se signait ouvertement, disait le Benedicite et les grâces. Au son de l?Angelus, elle se retirait et récitait à genoux la salutation angélique. On commença par en rire, tandis qu?elle répétait simplement sa formule ?C?est ainsi que nous faisons, nous, catholiques.? Bientôt les railleries cessèrent d?autant plus que le Premier ministre ? toujours époux de la reine ? ?regardait tout cela en silence et avec respect?. Souvent même, lorsque sa belle-fille se détachait du groupe pour réciter l?Angelus, il imposait silence en disant : ?Taisez-vous, Victoire prie?. L?heure venue d?aller à l?église, elle prenait congé de la reine et de la Cour et personne n?y trouvait à redire. Le père Caussèque le constata en 1870 : ?A la persécution avaient succédé le respect et l?admiration.?

Raymond d?UNIENVILLE

(à suivre)

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